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Politique

DU COTE DU MANCHE OU DE LA COGNEE ?

Depuis l’affaire Théo les langues se délient. Le pire c’était le silence, mais procès ne veut pas dire justice…

On pourrait dresser un long inventaire des vexations, brimades, violences, viols et meurtres qui se commettent au quotidien à l’abri de l’uniforme policier. La peur des représailles, le sentiment d’impuissance musèlent les victimes qui encaissent, dans la plupart des cas, sans rien dire publiquement. Un grain de sable dans la machine de la répression et de la complicité policière, une révolte qui fait irruption sous les feux médiatiques et voilà que le silence est brisé. Surgit l’espoir que la voix des victimes soit entendue et que justice soit rendue. Mais l’appareil d’Etat a plus d’un tour dans son sac…

Les victimes et leurs familles n’en peuvent plus des non-lieu

Au-delà du caractère délibéré et insupportable des violences policières telles que les ont subies Adama, Théo, Mohammed… c’est l’aspect systémique de ces crimes qui devient de plus en plus intolérable. Bien sûr qu’il faut obtenir justice pour Adama ; bien sûr qu’il faut obtenir justice pour Théo, Mohamed et maintenant...Djamel. Mais c’est contre l’institution policière elle-même et la manière organisée dont est assurée l’impunité des policiers criminels qu’il faut désormais se dresser.
Que les policiers mentent éhontément, qu’ils déguisent les faits et travestissent leurs témoignages ne surprend personne. Mais quand le « verdict » tombe : acquittement, relaxe, non-lieu ou peine minime, c’est alors que la colère est à son comble. La violence c’est insupportable, le déni de justice c’est une deuxième mort.
Que dire du sort des deux frères d’Adama Traoré, placés en garde à vue par le Parquet de Beaumont-sur-Oise pour outrages et violences en marge du conseil municipal alors que leur frère avait été retrouvé mort étouffé dans le commissariat ?
Que dire de la rage que doit ressentir la famille d’Amadou Koumé, mort le 6 mars 2015 dans le commissariat du 10ème arrondissement d’un œdème pulmonaire survenu dans un contexte d’asphyxie quand elle apprend que la justice a rendu un non-lieu ?
Que dire du combat que mène sans répit la sœur d’Amine Bentounsi, 28 ans, tué d’une balle dans le dos par un gardien de la paix au commissariat de Noisy le Sec et de ce qu’elle a pu éprouver quand elle a appris le 15 janvier que la légitime défense avait été reconnue et l’assassin de son frère acquitté.
Malgré ces combats déterminés pour faire connaître la vérité, pour revendiquer la justice, la règle la plus générale dans les quartiers où la police fait régner sa terreur, c’est de « fermer sa gueule ». Rappelons que Mohammed K. s’est d’abord tu sur ce qu’il avait subi et vu une semaine avant le viol de Théo. Il a fallu que le cas de Théo déchaîne la révolte à Aulnay et soit largement médiatisé pour que Mohamed se décide à parler. C’est maintenant Djamel Dib, 24 ans, animateur de la ville d’Aulnay, qui apporte son témoignage et accuse les policiers de la BST (brigade spécialisée de terrain de la Seine Saint Denis) de l’avoir agressé trois jours avant Théo. .

Peut-on compter sur la justice pour condamner la police ?

Quoi de plus compréhensible et en même temps de plus dramatique que la déclaration de Mohamed ou celle de Théo à peine sorti de l’hôpital qui en appellent l’un et l’autre « au calme » en exprimant leur espoir que la justice « fera son travail ». Atteints jusqu’au fond de leur chair et de leur conscience, ils ne peuvent, sous la contrainte de la situation, que formuler cet espoir auquel ils ne croient guère. Les policiers seront-ils punis comme ils le méritent ? Ou bien le déni de justice viendra-t-il s’ajouter à des blessures déjà très vives ?
La « confiance » dans la justice repose sur un vieux postulat de la démocratie bourgeoise, telle qu’elle a été pensée au 18ème siècle, celui de la séparation des pouvoirs censée, par voie de conséquence, garantir « l’indépendance de la justice ». Montesquieu déjà apportait un bémol en précisant que la justice était simplement « la bouche » des deux premiers pouvoirs, exécutif et législatif. Depuis, l’indépendance des pouvoirs n’a jamais été une réalité intangible. Pas plus que celle de la justice. Elle l’est encore moins dans un régime, dont le tournant autoritaire est assumé, qui gouverne à coup d’état d’urgence, de 49.3 et de répression policière. L’indépendance de leur justice dans leur « démocratie » n’est que formelle et limitée.

Sur l’échiquier policier, l’IGPN, la police des polices, est une pièce maîtresse. Amnesty Internationale, qui n’est pourtant pas soupçonnable d’un dangereux gauchisme, estime que « bien que cette direction ait pour mission de « traquer et dénoncer » les dérives de la Police nationale, l’IGPN ne met que rarement en cause les comportements illégaux des policiers ». La police des polices sous les fortes pressions du ministère de l’intérieur ferait tout pour que ce qu’ils appellent des « bavures » policières soient couvertes.
C’est ainsi qu’en janvier 2012, l’IGPN est accusée d’avoir truqué une enquête datant de 2007 afin d’écarter un haut fonctionnaire jugé « trop à gauche ». À la suite de cette enquête, trois fonctionnaires ont été mis en examen pour des soupçons de fraude. Innocentés, ils ont ensuite déposé plusieurs plaintes. Des enquêtes sont en cours pour faux en écriture publique par dépositaire de l’autorité publique, violences présumées pendant les gardes à vue, ou encore, violation du secret de l’instruction. On voit ainsi par quels mécanismes internes les policiers peuvent être préservés d’une justice qui s’avèrerait par trop indépendante et comment la version de « l’accident » peut triompher de l’accusation de viol.

Des contradictions internes exacerbées par les résistances

Mais cette fois-ci, avec l’affaire Théo, le contexte change : les langues se délient, les témoignages de riverains comme de salariés se multiplient pour mettre en cause les méthodes des forces de l’ordre à Aulnay-sous-Bois. Au-delà du cas d’un commissariat ou de certains de ses hommes, l’affaire Théo interroge plus généralement sur la façon dont l’institution policière fait régner l’ordre, notamment dans les quartiers.
Les pressions ne vont pas sans tensions internes et de requalifications en changement de tribunal, les revirements sont nombreux. Les enquêtes, Les jeux des tribunaux, les appels, sont autant d’opportunités de mettre en route les jeux contraires des réseaux d’influence et des différents corps, tout en conservant, pour l’essentiel, l’unité de l’appareil d’Etat

L’affaire Théo est l’une des illustrations des fluctuations provoquées par les pressions politiques et les rapports de force. Le viol en bande organisée a d’abord été requalifié en violences pour trois des policiers. Quant au viol attribué au quatrième policier, l’IGPN a d’abord conclu à un « accident ». Cette thèse n’a cependant pas été retenue par le juge, qui poursuit le policier pour viol. Mais la presse diffuse cette conclusion de l’IGPN qui tend à disculper un policier de crime. À la suite de cette révélation, le maire d’Aulnay-sous-Bois se voit obligé de lancer des appels au calme pour apaiser ses administrés.

Autre exemple, ce lundi, en pleine affaire Théo, le procès concernant un policier municipal jugé pour des faits de violence commis en 2015 à Drancy, dans des conditions très proches de celles subies par Théo, prend une résonance particulière. Lors du procès, la justice a demandé que les violences exercées à l’encontre d’Alexandre, soient requalifiées en viol. Le policier pourrait, de ce fait, se retrouver en cour d’assises, la première juridiction ne s’estimant pas compétente. C’est le ministère public qui va désormais prendre la décision. A l’issue de l’audience, Alexandre a déclaré ; « Je suis satisfait de la décision du juge et on verra par la suite. Il faut qu’il soit puni comme le geste qu’il a fait doit être puni ».
Difficile de savoir ce que le juge estimait en son for intérieur, mais la montée en puissance des oppositions aux violences policières n’est certainement pas étrangère à ce coup porté par la justice à la police. Mais, comme dit Alexandre, on verra la suite.

C’est tous ensemble qu’il faut lutter…

Il est clair que les Adama, les Théo, les Mohamed, les Djamel, les Alexandre, lorsqu’ils sont isolés, livrés aux interpellations, coincés dans les cars de flics ou entre les murs des commissariats ne peuvent qu’être tentés de prendre la fuite, de se soumettre ou de se taire. Même la rage au cœur, ils sont contraints de « s’écraser » tant ils savent qu’ils seront broyés par les forces de répression.
Seule la solidarité de leurs soutiens et la puissance de la mobilisation peuvent opposer une résistance capable de faire reconnaître les crimes dont ils ont été victimes et de mettre un frein aux violences policières. Il est pour cela indispensable que le mouvement ouvrier prenne lui-aussi en charge cette question des violences policières et du racisme structurel qui aujourd’hui vise à diviser les salariés et la jeunesse. En ce sens, après que la CGT ait appelé au rassemblement en soutien à Théo à Paris, contre les violences policières, il est nécessaire d’y donner une suite pour construire le rapport de force, notamment en appelant à la marche du 19 mars à Paris à l’appel des familles de victimes et de nombreux collectifs. C’est aussi le sens, de la tribune intitulée « Syndicalistes, nous marcherons le 19 mars », et signée par des militant.e.s CGT, SUD-Solidaires, CNT-SO, FSU et publiée sur Mediapart. Pour préparer cette échéance, un meeting est organisé le 4 mars à la bourse du travail en présence des familles des victimes.




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