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Genres et Sexualités

De ce féminisme là, on en veut pas !

Des amendes pour lutter contre le harcèlement de rue ou l’instrumentalisation des violences sexistes

La question des femmes, l'une des « grandes causes du quinquennat », tombe à pic au moment où Macron est empêtré dans des affaires de copinages et de barbouzeries. Alors que l’année dernière l’ampleur du sexisme structurant notre société a été mise sur le devant de la scène, l’assemblée vient de voter une loi contre les violences sexistes et sexuelles qui n’est qu’un armada législatif au service de la répression, bien loin de la « cause des femmes ».

Ce mercredi, entre autres loi sur l’Avenir professionnel et loi Asile et immigration était aussi votée à l’Assemblée la loi portée par Marlène Schiappa contre les violences sexistes et sexuelles. Ce projet est mis en avant au moment où le gouvernement a grand besoin « d’air frais » après avoir été sérieusement déstabilisé par l’affaire Benalla. Cela faisait longtemps que cette loi était discutée, ce d’autant plus qu’il s’agissait d’un des projets phare du gouvernement étant donné qu’une partie du programme de Macron, son versant pseudo-social et progressiste, se centrait sur « la cause des femmes, numéro 1 du quinquennat ».

Après la publication d’une vidéo la semaine dernière où l’on pouvait voir une femme se faire violemment gifler pour avoir osé répondre à un homme qui l’insultait, Marlène Schiappa a sauté sur l’affaire ayant fait le buzz pour justifier le passage de cette loi. Une loi qui n’est pas seulement insuffisante pour protéger véritablement les femmes des violences sexistes et sexuelles, mais qui cache complètement la nature même de ce sexisme ordinaire, en appuyant tout simplement le tournant sécuritaire de l’État.

Le texte adopté comporte beaucoup moins de point que ce qui avait été proposé initialement. Le versant concernant la présomption de non-consentement lors d’une relation sexuelle entre un adulte et un jeune âgé de moins de 15 ans a aussi été supprimé. Preuve que pour les députés, moins de quinze ans ou non, les femmes sont donc « présumées consentantes » à toute relation sexuelle. Si le texte a été amputé de ce points, c’est sous le prétexte qu’une telle mesure pouvait aller à l’encontre de la présomption d’innocence inscrite dans la constitution. Dans le processus de discussion parlementaire, la proposition de requalifier le crime de « viol sur mineur » par « délit d’atteinte sexuelle avec pénétration » a aussi été, fort heureusement, ajournée. Le texte rallonge de 10 ans, le délai de prescription pour les crimes sexuels commis sur des mineurs.

Un autre sujet, pourtant extrêmement important pour toutes les personnes victimes d’agressions ou de viol a été évacué, c’est celui de la reconnaissance de l’amnésie traumatique, un phénomène qui se produit lorsque le cerveau enfouit complètement l’événement violent, à tel point que la victime n’a plus conscience, pendant des jours, des mois voire des années, de l’agression qu’elle a subie. Muriel Salmona, psychiatre et présidente de l’association Mémoire traumatique et Victimologie, expliquait ainsi au Monde : « pour se protéger de la terreur et du stress extrême générés par les violences, le cerveau disjoncte et déconnecte avec les circuits émotionnels et ceux de la mémoire ». La reconnaissance de ce phénomène psychique est pourtant centrale pour les victimes. En effet, face à la justice et à la police, les victimes de viol doivent souvent subir, en plus de leur, agression, de nombreuses remarques et soupçons. En raison de leur manque de réaction ou de souvenir, liés à l’amnésie traumatique, leurs viols peuvent être ainsi niés, ce qui peut décourager les victimes de porter plainte en l’absence d’une prise en compte de cet élément.

Des amendes pour pénaliser le harcèlement de rue : quand Schiappa mêle « cause des femmes » et « cause répressive » du gouvernement

Ce qui reste notamment du projet de loi, ce sont les amendes, de 90 à 750 euros – pouvant aller jusqu’à 3 000 euros en cas de récidive ou de circonstances aggravantes –, sensées prévenir le harcèlement de rue. Différent du harcèlement sexuel, le harcèlement de rue ou outrage sexiste est ainsi défini : « Imposer à une personne tout propos ou comportement à connotation sexuelle ou sexiste qui soit porte atteinte à sa dignité en raison de son caractère dégradant ou humiliant, soit crée à son encontre une situation intimidante, hostile ou offensante. »

De fait, il s’agit de contraventions qui ne pourront pas être l’objet d’une plainte ultérieure, mais qui seront appliquées lorsque les faits seront constatés par la police. Ces amendes laissent donc présager, et ce selon les souhaits de la ministre, d’un déploiement plus important de la police, et notamment de la « police de sécurité du quotidien » que Collomb veut mettre en place. Police qui reproduit elle-même les violences sexistes, avec de nombreux outrages, mais qui n’est jamais confrontée à la justice, patriarcale elle aussi. Se faire « protéger » par ses propres agresseurs, voilà toute la logique féministe du gouvernement qui vise par là même à renforcer la répression, notamment dans les quartiers populaires : imagine-t-on cette « police du quotidien » surveiller les violences sexistes dans les appartements feutrés du VIIème arrondissement ?

Par cette loi, le gouvernement choisit, encore une fois, de réduire les violences sexistes au harcèlement de rue. Toute la société est traversée par la violence patriarcale, les femmes la subisse, quand elles n’en meurent pas dans la rue, dans leur lieu de travail, dans leur maison, dans leurs lieux d’étude. Partout. Mais ces autres lieux où sévissent la violence patriarcale et les multiples formes qu’elles peut prendre sont évincés par cette loi pour ne laisser place qu’à celle, tout aussi réelle soit elle, des « violences de rue ». Si ces violences de rue sont bien existantes, particulièrement dans les quartiers populaires, la réduction des violences sexistes à celles-ci ne sert pour que le gouvernement qu’à mieux stigmatiser les jeunes des quartiers populaires, tout en proposant la répression comme seule réponse.

Ces mesures, que le gouvernement présentent comme « féministes », sont à mettre en regard avec la politique réelle du gouvernement : pendant que Macron dit que la question est une des « grandes causes du quinquennat », on ne peut que s’interroger sur les baisses d’aides aux associations des victimes de violences sexistes et sexuelles, tout comme les fermetures de centres IVG.
D’un côté l’État décide donc de se faire une nouvelle rentrée d’argent pour « lutter contre le harcèlement de rue », sans toucher bien évidemment aux causes de la reproduction des rapports sexistes, confiant aux mains de la police le soin de « régler » cette question, à coup, certainement, d’abus ; de l’autre, ce sont des moyens qui manquent dans les hôpitaux, pour les centres IVG, pour les associations prenant en charge les femmes victimes de violences sexistes et sexuelles.

La « cause des femmes » ne peut donc pas être isolée des autres « grandes causes » macroniennes : la Loi Travail XXL, le durcissement de la politique sécuritaire et migratoire, le manque de moyens structurel dans les services publics, qui touchent de plein fouet les secteurs les plus précarisés qui sont aussi les plus féminisés. De "grandes causes" qui, elles, ne font qu’accentuer la violence de ce système basé sur l’exploitation et les oppressions, et qui ne peuvent que conduire à d’autant plus de violences. Cette loi ne fait que révéler un peu plus qu’il n’y a pas un mais des féminismes et Marlène Schiappa est l’emblème de ce féminisme bourgeois qui instrumentalise la cause des femmes pour maintenir son ordre contre notre classe, et qui n’a rien d’une alliée pour les femmes. Face à cette société sexiste, seule une réponse collective, qui ne saurait être une réponse répressive, pourra être la solution.