Politique

Tribune libre

Des casseurs fantasmés aux militants concrets

Publié le 12 mai 2016

Depuis plusieurs semaines, tandis que la mobilisation contre la loi travail se poursuit, les fameux “casseurs” réapparaissent dans les médias.

Hugo Melchior et Philippe Kernaleguen

Il semble qu’aucun mouvement social en France, ne puisse faire l’économie de la présence des “casseurs”, et ce toujours pour le pire et jamais pour le meilleur.

En 1970, une loi “anti-casseurs” fut votée pour juguler le phénomène “gauchiste”, rendant juridiquement responsable les organisateurs d’une manifestation de toute violence commise. Si celle-ci fut abrogée en 1982 par le pouvoir socialiste, les « casseurs » n’ont pas disparu des manifestations. Mais ce n’est pas tant dans les textes de loi que l’on remarque la présence de ceux-ci, c’est d’abord dans les médias de grande audience qu’ils s’observent le mieux. Leur description est toujours la même : ils sont jeunes, radicaux, masqués et habillés tout en noir. Leur comportement lui aussi serait toujours le même : ils s’infiltreraient dans les cortèges, apparaissant toujours comme des éléments extérieurs. Ils provoqueraient systématiquement les forces de l’ordre en les insultant ou en leur jetant des projectiles de toutes sortes. Ils commettraient des dégradations en brisant des vitrines, détériorant du mobilier urbain et parfois en brûlant des voitures.

Le couple de la peur face aux casseurs et du désir de ne pas s’associer à ceux-ci, revient inévitablement lors des manifestations de rue. Il est clair que la construction de cette figure est fondamentalement articulée à un rejet et à une condamnation absolue du recours de la violence physique en politique, à l’exclusion de l’Etat détenteur du monopole de la violence physique légitime. Ainsi en usant de violences, ceux qu’on désigne sous l’étiquette “casseurs” perdraient leur légitimité à s’exprimer sur la politique. L’étiquette péjorative de “ casseur”, viserait à les disqualifier absolument, à les tuer politiquement. En effet, présentés comme des éléments extérieurs à la manifestation, totalement dissociés de celle-ci, ils feraient fis des raisons qui ont conduites à son organisation et ne s’en préoccuperaient d’ailleurs pas. Pire ils seraient dans un rapport totalement opportuniste, manipulatoire aux manifestations légales, qu’ils s’efforceraient de faire dégénérer pour en faire ce qu’ils veulent, c’est-à-dire un concentré de violences. Dans la figure construire par les pouvoirs publics et les médias, les “casseurs” ne sont pas des citoyens qui exerceraient leurs droits politiques, mais bien des personnes sans réelle idéologie, qui prendrait opportunément prétexte des manifestations de rue pour assouvir leurs pulsions destructrices.

La participation à un mouvement social permet de se rendre compte que la figure du casseur est bien un fétiche pour les médias qui en font un épouvantail.

Or, lorsqu’on observe les récentes manifestations, l’on est obligé d’admettre que les “ casseurs”, « personnes faisant preuve de violence », sont présentes dans la manifestation depuis le début. Lorsque, effectivement elles en viennent à casser des vitrines d’établissements (banques, boîte d’intérim, hôtel de luxe, etc, toute institution symbole du capitalisme), ces derniers sont rarement choisis par hasard. Ils deviennent des cibles politiques du fait de la fonction sociale qui est la leur. Aussi s’en prendre à eux, même symboliquement, constitue un acte hautement politique. Lorsque, effectivement elles manifestent, s’affrontent directement aux forces de l’ordre, le visage dissimulé avec des foulards, c’est autant pour ne pas être identifié que pour se protéger de l’usage des grenades lacrymogènes. De plus, si celles-ci ont des masques ou des lunettes pour les yeux, des casques ou autres éléments de type armure, c’est bien pour se protéger des tirs tendus, à commencer les tirs de flashball pouvant engendrer des liaisons irréversibles.

Mais tout cela ne nous dit pas l’identité politique de ces étranges et inquiétants “ casseurs”. Lors d’un affrontement de rue, il s’agit en partie de ceux appartenant à la fois à la “mouvance autonome”. Ceux qui, bien que n’appartenant pas à une organisation dont les statuts auraient été déposés en préfecture, sont extrêmement organisés, structurés, revendiquant des objectifs politiques. Participant aux mouvements sociaux, présents à la fois dans les manifestations, mais aussi dans les assemblées générales, les comités de mobilisation et autres organes de discussion, ils sont partie intégrante du mouvement social. Mais lorsque les affrontements se déroulent, ils sont ceux qui certes exercent principalement la violence physique, par le biais de jet de pierre par exemple ou de feu d’artifice, mais l’analyse empirique des manifestations de ces dernières semaines oblige à admettre qu’ils ne sont pas seuls : des militants révolutionnaires affiliés à des organisations légales, et d’autres étudiants, lycéens non-organisés et parfois même des syndicalistes, salariés et des chômeurs, sont présents à leurs côtés, très souvent habillés de la même manière pour les mêmes raisons de protection et de confidentialité, sans nécessairement participer directement aux affrontement, mais permettent au noyau dur de ne pas se retrouver seul face aux forces de l’ordre. Ainsi, ceux qu’on stigmatise avec l’étiquette infamante de “ casseurs” sont en réalité des militants actifs du mouvement social, donc des individus hautement politisés.

Les affrontements qu’ils provoquent délibérément avec les forces de l’ordre à un moment donné entrent donc dans une logique radicalement politique. En effet, ceux qui sont donc attaqués lors des affrontements, ce sont les forces de l’ordre, c’est-à-dire les représentants du gouvernement présents sur le parcours de la manifestation. Les violences relèvent donc d’une stratégie, celle de la tension. Il s’agit de maintenir, entretenir, faire perdurer la conflictualité, par delà la manifestation de masse. Cette stratégie est pensée comme associée à la massification indispensable du mouvement, en vue d’un recul satisfaisant du gouvernement. En effet l’histoire des mouvements sociaux, montre qu’il est difficile pour un mouvement social de faire reculer un gouvernement sans assumer le fait d’aller au-delà du seul droit de manifester pacifiquement. Si pendant longtemps la grève générale a constitué cet au-delà, la transformation néolibérale du travail rend cet au-delà aujourd’hui presque inaccessible. Les affrontements lors des manifestations de rue jouent ce rôle d’au-delà. Alors que la grève est un droit constitutionnel, l’affrontement avec les forces de l’ordre lui ne l’est pas. Sa condamnation et sa délégitimation sont donc extrêmement faciles. La figure du casseur est donc la fétichisation de l’ensemble du mouvement social. Derrière le “casseur” masqué, habillé en noir, usant de violence, c’est toute la réalité du mouvement social qu’on cherche à occulter : des assemblées générales aux revendications, des discussions lors d’une distribution de tracts, au travail de décloisonnement des luttes.

Si les “ casseurs” n’existaient pas, il faudrait les inventer …