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Société

C’est comme cela dans le 9-3 profond

Des chiens pour contrôler les titres de transport

Dix agents de l’entreprise de transports, autant de policiers municipaux, dont deux avec des chiens, le bus pris d’assaut. On traque des délinquants ? Non, un contrôle de titres de transports banal dans le « 9-3 profond ».

Ce bus grince et est toujours bondé. Je le prends tous les jours, comme tant d’autres travailleurs et jeunes du coin. Il est détestable, souvent on l’attend très longtemps, dans le froid. Mais à force de le côtoyer on finit par s’y attacher.

Je rentre comme d’habitude du travail à bord du bus. Bondé comme d’habitude. Des cris et discussions, des insultes des jeunes lycéens et collégiens. Comme d’habitude. Mais cette fois, à l’approche d’un arrêt au milieu de pas grande chose il y a un mouvement inhabituel. Au moins dix agents de la compagnie de transports prennent d’assaut les portes du bus ; ils sont épaulés par au moins dix policiers municipaux, bien équipés et avec des muscles bien gonflés. Contrôle des titres de transport.

Dans le bus certains s’affolent. De façon incohérente ils s’avancent vers les portes en essayant de descendre les premiers, l’amende est plus que salée : entre 70€ et 150€ pour les « fraudeurs ». Ce sont les premiers à être pris et tout de suite conduits vers les policiers. Les chiens sont inquiets. D’autres se « cachent ». Rien à y faire. Les agents vérifient les titres de transport de tout le monde.

« Je n’ai pas de pass » ; « pièce d’identité, suivez-moi ». Tout à coup le bus est moins bondé. Une petite foule s’amasse sur le trottoir. Les chiens s’agitent. Une jeune fille, lycéenne sans doute, sans ticket, se fait fouiller, ses affaires sont inspectées, elle est palpée par une policière. Pour un ticket de bus ? Oui.

A bord la traque de « fraudeurs » continue. « Votre titre de transport s’il vous plait ? Ah vous n’avez pas validé ? » demande une agente. Car en plus de vérifier les titres de transport on vérifie aussi si on a validé : l’amende est de 5 euros (même si sur l’écran du bus c’est affiché 35 euros comme pénalité pour ne pas valider son ticket ou pass).

Les mains de l’agent sont pleines de pass sans valider. « Pourquoi n’avez-vous pas validé ? » Simple : il y a trop de monde. « Encore un sans valider ! » s’indigne-t-elle. Mon tour : je n’ai pas validé évidemment. Je ne le fais jamais, c’est une perte de temps et puis je paie déjà plus de 70 euros par mois, c’est suffisant. « Vous n’avez pas validé non plus ? ». Mon titre de transport est embarqué avec les autres. Les chiens en bas, eux, continuent à s’agiter.

Finalement, après nous avoir grondé tous, comme des enfants, elle nous rend les titres de transport et on ne paie pas d’amende. Peut-être parce qu’ils avaient déjà beaucoup de travail avec les « fraudeurs », peut-être pour éviter une révolte dans le bus, peut-être un geste « sympa », peut-être tout à la fois.

Après plusieurs minutes à l’arrêt, le bus peut démarrer. L’indignation et les commentaires fusent. « Toute cette police, mais quel délinquant ils cherchent ? ». Tout à coup un monsieur qui était resté calme à mes côtés annonce : moi elle ne m’a rien demandé et je n’avais pas de titre de transport ! ». Tout le monde rigole, de joie. C’est des signes de la croix par ci, des invocations d’Allah par là, des « félicitations » arrivent de devant et de derrière, on lui tape sur les épaules.

Voilà les micro-revanches des classes populaires dans un quotidien oppressant et humiliant. Tout le monde était heureux pour ce monsieur qui ne s’est pas affolé et qui a réussi à passer entre les mailles du contrôle. Mais l’indignation est grande, la colère ne se fait pas entendre tout de suite, mais un jour elle explosera et emportera tout. Ces petites humiliations répétées seront peut-être un jour l’étincelle qui fera tout exploser. Et ce jour-là les vrais fraudeurs, les exploiteurs, les banquiers, les milliardaires, et leurs chiens, verront de quoi est faite la colère des travailleurs et de la jeunesse des classes populaires.

Crédits photo : Flickr - David Emery




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