Société

Témoignage de Julien Pitinome, photographe engagé sur le terrain

« Des mineurs dorment encore dehors, il y a un écart entre les discours et la réalité »

Publié le 27 octobre 2016

Arrivé à Calais Dimanche en compagnie de NnoMan, Julien Pitinnome photographe du collectif Oeil accrédité a assisté à l’évacuation de « la Jungle » de Calais et a publié une série de photos que vous pourrez retrouver sur sa page. Il témoigne aujourd’hui de ce à quoi il a pu assister sur place et nous donne ses impressions.

Témoignage recueilli par Flora Carpentier

En amont, ambiance « tendue » et premiers départs


On était déjà venus la semaine dernière pour prendre un peu la température, voir comment ça se passait, comment était l’ambiance … un peu tendue évidement. Tous les soirs il y avait des grenades lacrymogènes qui étaient lancées vers la jungle, au bord de la jungle. Il y a eu un gros travail des associations sur le terrain pour les convaincre de partir, ou en tout cas de partir vers les CAO (centre d’accueil et d’orientation), il y a eu plein de réfugiés qui sont partis avant, qui aujourd’hui se cachent ou s’isolent un peu plus loin pour revenir un peu plus tard.

Une opération de communication très encadrée : « à partir de dimanche la presse est arrivée, plus de 850 accréditations »


Dans le cadre de l’état d’urgence seules sont autorisées à entrer sur la lande les personnes accréditées, c’est-à-dire les 850 journalistes accrédités, les 500 associatifs accrédités déclarés en amont et les personnels d’État et la police. Très tôt le lundi matin, à partir de 06h00 en fait, les premiers réfugiés candidats au départ se sont mis devant le hangar de dispatch (NDLR : hangar de triage) […] plusieurs hangars successifs et en fait ils arrivent et ils sont triés en 4 groupes : 1 groupe des hommes seuls, un groupe des familles, un groupe des mineurs et un groupe des vulnérables, femmes et enfants. Tout ça quand tu rentres ça te fait arriver sur quatre tentes différentes et sur ces 4 tentes différentes tu es après dispatché sur 2 régions de ton choix. Tu choisis ta région et quand il y a 50 personnes dans une tente, ça fait un bus qui part. Il y a eu des tensions, parce que l’attente était longue.

Et pour les mineurs, eux ils passent un entretien de 15 - 20 minutes avec un représentant français et un représentant anglais pour juger si le gamin est mineur ou pas. Auquel cas du coup, si tu es mineur, tu es pris en charge dans le centre d’accueil provisoire qui est le centre container qui est dans la jungle de Calais. Il y a une centaine de réfugiés mineurs qui hier dormaient dehors … entre le discours politique maîtrisé de la préfecture et de l’État et la réalité il y a un sacré écart.

« Tu parques des réfugiés pour un départ vers l’inconnu »


Parce que, t’arrives ici, on te dit « je t’emmène en Bretagne ou en Haute Savoie »... les gars ils savent pas où ils vont. Leur objectif c’est d’aller en Angleterre, donc là, faute de mieux ils vont être là en France. Mais il faut se poser la question : Ok la première phase de tri se passe de façon humaine, « sans violences », ce qui n’est pas le cas de la zone Sud. Mais la deuxième étape c’est quoi ? C’est l’arrivée en CAO ! Et en CAO il va y avoir un tri qui se fait. Ceux qui ne vont pas pouvoir faire la demande d’asile, qu’est-ce qu’ils vont faire ? Qu’est-ce qu’ils vont devenir ? On ne sait pas où ils vont ! Est-ce qu’on va les voir arriver dans les centres de rétention encore une fois ? ou est ce qu’ils vont être reconduits ? On déporte le problème pour qu’on n’ait pas de visibilité dessus, tout simplement.

« Maintenant que la plupart des médias sont partis … les rapports entre la police et les réfugiés ont changé »


Les rapports entre la police et les réfugiés ont changé, lundi c’était très courtois, très cordial et aujourd’hui on revoit sortir le tutoiement, on revoit sortir les insultes … La police commence à parler mal, à tutoyer les mecs, s’adressent à eux de manière inhumaine […] le flic dit « allez dégage, dégage ! casse-toi ! barre-toi ! » et on n’avait pas ça les premiers jours, là ça revient comme c’était en fait la semaine dernière. Le rapport avec la police il redevient comme il était avant que tous les médias soient là. On pense fortement qu’il va y avoir de la violence. Une voiture sur trois qui passait dans le centre-ville c’était soit la police, soit les CRS, soit les gendarmes soit la police municipale ! Une voiture sur trois ! Pour moi la chasse est ouverte quoi ! De toute façon cela avait été annoncé qu’ils ne voulaient pas qu’il y ait de nouveaux camps qui se mettent en place mais, en tout, cas il y a une espèce de chasse qui va s’ouvrir … C‘est tellement cadré que tu peux pas aller partout. Ce matin, alors que la préfète dis qu’on a accès partout parce qu’on a les accréditations presse/préfecture, on n’a pas accès partout puisqu’on nous bloque pour accéder à proximité des mecs qui démantèlent et qui détruisent. On est super loin, on ne peut pas voir s’il y a des réfugiés qui sont encore là.

« J’ai honte de cette politique que la France mène »


On parle d’un pays des Droits de l’Homme, fondateur des droits de l’homme. Et en fait on a juste un gouvernement et un état qui oublient qu’on est ce pays d’accueil. C’est une répétition de l’histoire. La jungle c’est pas idyllique, absolument pas … mais il y avait quand même de la vie etc. Ces lieux de vie, de fraternité et d’échanges … tout va partir en fumée ou détruit par des pelleteuses, comme ça on efface ..et qu’est-ce qu’il va se passer dans quelques mois ? Les gens ici à Calais ne sont pas dupes, ils savent que les gens vont revenir. J’ai vraiment un sentiment amer, cela me rend triste tout simplement pour ces personnes ; en France on les cache derrière le mot « migrant », mais un migrant c’est quoi ? Pourquoi on dit « migrant » et pourquoi on ne dit pas réfugié ? Rien que l’utilisation du mot « migrant » par les médias et l’État est stigmatisante ! Ça dépersonnalise, ça déshumanise le rapport à la situation des personnes, en fait, on les englobe tous dans une situation, on en fait un problème ! Alors que c’est 32000 personnes que l’État doit accueillir, ça fait même pas 1 par commune … on créée un problème politique et un nuage médiatique autour de ça alors qu’on a la capacité d’absorber ça. Nous on fait le choix de dire « réfugiés », moi je considère qu’ils viennent prendre refuge, fuyant un pays en guerre !