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Politique

Tribune libre. Les universitaires ne sont pas tous muets !

Des universitaires mobilisés contre la loi travail. Notre nom ne fait que commencer

Mis à part quelques grands noms (Frédéric Lordon, Jacques, Etienne Balibar), celles et ceux qui sont impliqués au niveau syndical ou encore les quelques équipes qui, comme à Paris VIII, sont en grève active aux côtés des étudiants, on ne peut pas franchement dire, au jour d'aujourd'hui, que les universitaires de l'ESR français brillent par l'expression d'une voix propre se joignant de façon offensive à la mobilisation générale contre la loi Travail. Pour autant, tous ne sont pas silencieux. Nous relayons ici cette contribution de Cécile Canut, anthropologue et Professeure à l'Université Paris-Descartes (Sorbonne Paris Cité) et Alain Hobé, écrivain et musicien.

Cécile Canut & Alain Hobé

Que se passe-t-il pour que soit à ce point, depuis ce 31 mars, affronté l’ordre imposé du monde ? Que se passe-t-il pour que nous osions ne pas nous soumettre, ni à la volonté des hommes en armes, ni à la logique des discours ambiants depuis longtemps rodés ? Il se passe qu’à force de vouloir tout nous prendre, nous n’avons plus rien à perdre. Nous n’avons rien à perdre.

Quel est-il ce rien ? Ce rien, c’est, puisqu’une loi le rappelle, un monde du travail nécrosé par l’organisation méthodique des rivalités séparatrices et des opportunismes sournois. C’est un milieu politique qu’on sait mené par des stratégies d’appareil, insoucieux de ceux qu’il courtise, et qui se prend à flatter les passions les plus tristes pour les besoins de sa cause. C’est la honte que constitue ce que nous faisons des migrants et réfugiés que nous abandonnons à leur sort à nos frontières autant qu’à l’intérieur de nos villes. C’est l’avenir qu’on voit grevé par la dette éternelle et le legs de décennies d’incurie environnementale. Mais si c’est tout cela, et d’autres choses encore, c’est aussi plus que cela : c’est, à ce point de fanfaronnade et de mystification, la démonétisation à venir de la parole. Le discrédit des mots.

Car nous en sommes aujourd’hui là : qui croire ? En ce sens, c’est, à l’instar de la question écologique, une dévastation du monde à quoi nous nous voyons promis. Au sens premier du terme : ce qui rend moins vastes nos espaces, et singulièrement nos espaces de parole. Quand, à force de spéculations masquées autour d’enjeux de pouvoir, la place de cette parole se réduit à proportion que grandit la peur de la voir reprise et détournée.

Or c’est la parole perdue que nous rencontrons à nouveau. C’est la parole retrouvée qui est rendue audible, et même visible, en ces jours de contestation. Et c’est une fierté. Car la faute la plus grave de ce qui gouverne est de nous avoir rendus inaudibles. D’avoir fait de nous des obscurs, flexibles à merci, juste bons à nous renfrogner en distillant une petite haine quotidienne et venir grossir les rangs des infréquentables politiques. Elle est de nous avoir poussés dans les limites de la double contrainte inassumable de la faute et du désir refoulé, comme de nous avoir amenés à jouir d’un bonheur payé sur le dos des indésirables indésirés refoulés à nos frontières. En vérité, de nous avoir humiliés par la certitude de nous voir courber l’échine indéfiniment, et tout accepter sous l’effet d’une logique concurrentielle qui voue au seul commun de la lutte des places.

Nous avons accumulé des déceptions. Encaissé des appels au renoncement, au consentement à l’ordre injuste qui congédie les travailleurs irréprochables. Nous avons entamé la longue marche des compétitivités sans fin, que jalonnent des jalousies et des convoitises propres à briser les liens qui nous unissent. Avec pour horizon l’inéluctable appel à la vigilance citoyenne qui fait de chacun le policier de l’étranger, de son voisin, et enfin de lui même. Or, cette longue marche vers le nouvel ordre social, politique, économique, nous en avons assez. Nous en avons assez parce que cet ordre-là ruine nos existences. Et les voue au chemin de croix des culpabilités rentrées et des ressentiments séparateurs. Nous n’en voulons plus parce que nous voyons clair quant à ce qui nous attend : la comédie des joies surjouées devant l’inassumable des conduites imposées. Les calculs égoïstes. Les intérêts cachés. Les regrets affectés. Etc. La survie en régime néolibéral renforcé.

Les discours d’information ont beau poursuivre leur besogne comme si de rien n’était. Pour peu qu’on les entende, on croit avoir affaire à des acteurs continuant de jouer devant un parterre clairsemé. Vu que les spectateurs que nous sommes ont déserté la salle. Nous ne regardons plus les télés. Nous n’écoutons plus les radios. Nous ne lisons plus les journaux subventionnés. Nous n’écoutons plus ce qui finit toujours par dire que nous serons suffisamment dociles pour, tout bien considéré, élire, en dépit de nos récriminations, ceux qui ne peuvent que miser sur la résignation. La faiblesse. Et la résipiscence finale.

Tout ce mauvais théâtre, nous n’avons pas d’hostilité envers lui. Nous n’avons pas même d’indifférence. Nous ne lui demandons rien. Pour la raison simple qu’il est hors de notre champ de perception. Il ne fait pas question. Nous écoutons ailleurs, et nous parlons à d’autres. C’est d’abord cela qui se passe, et contre quoi les coups de pieds de l’âne des représentants d’un monde défait ne peuvent rien. Malgré la hargne des forces de l’ordre — quel ordre ? — à l’encontre des plus jeunes. Face à ce qui l’ignore, il ne reste à ses représentants que la force abrupte, indistincte, anonyme sous ses casques et derrière ses boucliers. Il ne leur reste que le mur et la masse de la brutalité d’État.

Car non, décidément, nous n’en voulons plus. Ni notre esprit ni notre corps n’en veulent plus des contraintes et des enfermements du devenir qui nous est imposé. Il a suffisamment fait de nous ceux que nous n’aimons pas être. Il nous a suffisamment accablés. Nous n’en voulons plus car nous n’en pouvons plus de lui, dont nous savons qu’il nous rendra tristes. Ou malades. À tout le moins accaparés par des vicissitudes aussi répétées que futiles. Ce qui se profile, avec la loi dite travail et avec ce qui la suivra puisque l’ordre en cours n’en aura jamais assez des libertés rognées, est un état d’urgence économique qui ne nous laissera pas en paix. Car ce projet dépasse, en l’incluant, la seule condition salariale, et détermine la globalité des existences. Des conditions nous seront faites qui nous empêcheront de nous lier, de parler, de penser. En définitive : de disposer de notre temps. C’est à cela même que conduit l’urgence économique qui veut prévaloir sur tout le reste : à la confiscation de notre temps.

Que la chose soit claire : nous ne voulons pas que notre temps nous soit enlevé. Ce temps est celui que nous prenons pour parler. Pour penser. Pour marcher. Nous ne sommes pas à genoux. Nous sommes debout, la nuit, le jour, pour révoquer ce devenir odieux. Et comment ne pas reprendre ici, pour le retourner, ce mot d’ordre qui court sous chacun des propos de ceux qui croient nous diriger : il n’y a pas d’alternative. Il n’y a pas d’alternative, en effet, pour nous, à l’échappée belle hors de cette autoroute des affairements continus, saturée de désirs sans partage et d’effrois refoulés. Il n’y a pas d’alternative au refus des idées fixes et du désarroi. Il n’y a pas d’alternative à l’espoir de transformer ce monde.

« Je commence mon nom et vous finissez le vôtre. » C’est ce que Voltaire répondit au chevalier de Rohan-Chabot qui trouva malin, lors d’une altercation, de lui rappeler qu’il était roturier. Ce mot est resté célèbre, il préfigurait un temps nouveau. Aujourd’hui, en ce mois de mars le plus long de l’histoire, au bout du boulevard qui porte son nom, à Paris, mais aussi dans bien d’autres endroits de ce pays, c’est de cela qu’il faut que s’avisent ceux qui ne le voient pas encore : notre nom ne fait que commencer.




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