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Débats

Face à un cortège de tête désoeuvré

Détester le patronat, la police ou les vitrines ?

Face à une non-préparation des grèves pour le 16 novembre, la manifestation parisienne s’est réduit à une dizaine de milliers de manifestants, pendant que, dans le « cortège de tête », des pratiques déjà éculées se répétaient inexorablement.

16 novembre : quatrième date de manifestation interprofessionnelle contre les ordonnances. Malgré la reconstitution d’une intersyndicale un peu plus large, intégrant FO et la FSU, les directions syndicales enterrent toute contestation contre la loi travail XXL : le « baroud d’honneur » n’est pas qu’une expression de journaliste à caractère démonstratif, mais aussi une tactique des centrales syndicales pour revenir sur leur terrain favori, celui du « dialogue social », malgré une colère sourde qui ne cesse de se faire entendre. Dans la manifestation de jeudi, quelques centaines de jeunes ; certains forment des cortèges de fac, réduits à une petite centaine de personnes, tandis que 200 à 250 autres personnes se regroupent dans un « cortège de tête ».

Plus que jamais, ce cortège de tête s’est caricaturé, dans sa logique et ses tactiques (qu’il élève au niveau stratégique). Car si les sites de la gauche autonomes ont, en ce début d’année, particulièrement réfléchi à leurs méthodes d’actions et de revendications, sans trouver forcément de solutions, d’autres semblent s’entêter dans les actions coup de poing sans grande efficacité. Il y a deux semaines, paraissait sur ParisLutte.info une contribution d’un-e militant-e intitulée « Réflexions sur le cortège de tête à Paris en 2017 », réfléchissant aux modes d’action de rue que le cortège de tête devrait aborder dans les coordonnées nouvelles de la rentrée.

Durant la loi travail, les violences de la BAC, des CRS et des gardes mobiles avaient politisé les jeunes à échelle de masse. Les images d’un lycéen de Bergson (Paris XIXe) frappé au ventre par un policier étaient passées sur tous les JT, tandis que les vidéos d’un amphithéâtre de l’université Paris 1 vidé par les CRS avait fait la une de la presse. La répression systématique des manifestations, à coup de matraques, lacrymos et flashball, avait participé à une large remise en cause de la nature de l’État et de ses bras armés. En ce sens, les « tout le monde déteste la police » signifiaient non seulement une détestation des bleus, mais aussi du pouvoir politique qui les dirige, et du système politique et économique qu’ils protègent. En ce sens, cette détestation anti-policière était un pas en avant dans la conscience de milliers de jeunes sur le monde qui les entoure. Face à cette brutalité policière, plusieurs réponses avaient émergées : d’un côté, un cortège de tête qui avait fait de l’affrontement « militaire » une stratégie en soi et un mode d’action politique ; de l’autre, une fraction des étudiants qui s’organisaient dans les assemblées générales étudiantes et leurs coordination nationale s’étaient saisi de cette répression pour interpeller massivement les travailleurs sur la nature d’un pouvoir qui frappait sa jeunesse, intimant aux dirigeants de FO et de la CGT de dénoncer ces violences et leurs institutions (cela ne les a pas par ailleurs empêché de passer à l’affrontement, du moins défensif, avec les forces de l’ordre, quand celles-ci coupaient les cortèges, nassaient les manifestants, ou délogeaient les expulsion).

Quelques mois ont passé depuis lors, et, nouveau président oblige, de nouvelles tactiques policières se sont mises en place. Macron, comprenant le problème d’avoir face à soi une jeunesse qui comprend largement que la police ne les défend pas, est ainsi passé à une nouvelle forme de répression. C’est pourquoi, depuis la rentrée, les flics se sont maintenus à distance des cortèges, parfois à plus de 100m de la manifestation, tout en se permettant quelques escarmouches pour arrêter, de façon ciblée, les manifestants. Pour terroriser, il s’agit de frapper plus fort sur quelques-uns plutôt que de frapper un peu sur tout le monde.

Face à cela, le cortège de tête semble être tout simplement déboussolé : le 16 novembre, à plusieurs reprises, face à des lignes de flics qui n’avaient pas l’ordre d’aller au contact, certains manifestants du black bloc les ont hués. Comme un reproche fait aux flics qu’ils ne frappent plus les manifestants, comme un soldat adverse dans un jeu vidéo qui refuserait de tirer. Evidemment, pour le joueur adverse, la partie est moins drôle. Sauf qu’une manifestation et des grèves ne sont pas des jeux. « Qu’à cela ne tienne, plutôt que de frapper les flics, allons casser les vitrines ! » se sont donc dit certains, comme l’auteur de l’article cité plus haut : « avec la nouvelle tactique visant à ne plus aller au contact des manifestant.e.s, et surtout de rester à distance, nous avons tout le temps de détruire les symboles du capitalisme que nous détestons tant : les banques, les assurances, boutiques de luxe, McDonald’s, etc. sont des cibles de premier choix. Nous avons la possibilité de profiter de la passivité policière pour attaquer les symboles du capitalisme, profitons-en !  ».

Mais que cela change-t-il ? HSBC, LCL et Axa feront jouer leurs assurances, répareront leurs vitrines jusqu’à la prochaine manifestation, où de nouveaux manifestants masqués se défouleront contre les vitrines. Depuis les manifs de Nice contre le Sommet européen à l’hiver 2000, pour ne pas remonter plus loin, les manifestants s’en prennent parfois au mobilier urbain et à une ou deux agences bancaires. Mais rien ne change. In fine, tout le monde est content : le système bancaire n’est jamais ébranlé, les activistes ont l’impression de faire quelque chose d’utile, et tout le monde peut rentrer chez soi tranquille. Une chose persiste cependant, face à des actions qui ne changent à aucun moment le rapport de force avec le patronat, ni sur le terrain politique, ni sur le terrain symbolique et encore moins militaire, vis-à-vis de leurs chiens de garde : c’est l’utilisation des actions minoritaires violentes contre l’ensemble d’un mouvement, pour développer un discours de légitimation de la violence policière. Quelles ont été les victoires (partielles) depuis l’annonce des ordonnances ? Les routiers et les dockers, par la grève et le blocage de leurs moyens de productions, ont obtenu des sanctuarisations, partielles au moins, de leurs conditions de travail. Travailler à la grève, plutôt qu’au jet de pavés, voilà une avancée qu’il reste à faire au sein du cortège de tête. Au moins pour préparer les séquences où il y aura « et » grève, « et » jet de pavé (ou autre), mais avec la force d’un collectif dépassant les quelques centaines de manifestants dans un cortège de tête s’en prenant à la vitrine d’un McDo.




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