Culture et Sport

Pour les jeunes des quartiers, c’est un énième crime policier

Deux jeunes rappeuses du 93 chantent leur colère et exigent #JusticePourAdama. Interview

Publié le 27 juillet 2016

Flora Carpentier

Dans une vidéo poignante intitulée « Justice pour Adama », les deux jeunes rappeuses du duo NaniDanksi93 déballent leur flow en soutien à la famille d’Adama Traoré et en protestation contre les crimes policiers.

Ces deux sœurs de 19 et 23 ans ont grandi dans un quartier populaire de Romainville dans le 93 où, très jeunes, elles ont commencé à rapper, s’exprimant sur leur quotidien dans les cités, dénonçant les violences policières, les violences islamophobes, les injustices sociales... Leurs vidéos sont amatrices, filmées d’un téléphone portable, mais le flow est là, le fond aussi. Un véritable « rap de rue » comme elles le revendiquent, un « rap conscient » d’autant plus progressiste qu’il s’agit d’un rap au féminin, dans un milieu où le sexisme est souvent au rendez-vous. Nous les avons interviewées.


Qu’avez-vous ressenti quand vous avez appris la mort d’Adama ?

De la colère, de la tristesse parce que c’est pas la première fois que ça arrive. ça nous touche, ça aurait pu être n’importe qui à la place d’Adama. Ca fait beaucoup de jeunes des quartiers morts entre les mains de la police ou des gendarmes. Et les officiers ne sont même pas punis par la justice. On ressent beaucoup d’injustice.

Adama comme Zyed et Bouna ont été tués après avoir voulu fuir un contrôle policier. Pour vous ça se comprend d’avoir peur de la police quand on a grandi dans un quartier populaire ?

C’est pas qu’on a peur de la police, mais maintenant on est plus méfiants. On est habitués aux contrôles policiers, parfois c’est 5 à 6 contrôles par jour, et parfois des contrôles musclés, peu de contrôles policiers se passent tranquillement. Les policiers aiment beaucoup essayer de nous humilier, par des insultes, des humiliations sur l’apparence physique... Certains jeunes sont imperméables et d’autres ne le sont pas et ça vire au direct. Et arrivés au commissariat, les rôles s’inversent la plupart du temps, et le jeune se retrouve en tort. Si on les écoute, eux ne nous provoquent jamais, ce sont des saints. A les écouter c’est toujours nous qui les insultons, c’est nous qui cherchons le contrôle.

Vous avez un exemple à raconter d’un contrôle qui s’est mal passé ?

Oui, par exemple un groupe de 5-6 jeunes étaient posés sur une barrière tranquillement. Une patrouille passe, ils décident de les contrôler. Les jeunes ont l’habitude, mais ce jour-là un des policiers a décidé de se montrer dur. Alors il commence à provoquer un des jeunes : humiliation, clé de bras, coup de rangers dans les tibias et j’en passe… et puis ensuite on entre dans un cercle vicieux car automatiquement les jeunes répliquent et ça finit en embarcation musclée.

Qu’est-ce que vous pensez du regard des médias sur la jeunesse des quartiers ?

C’est très caricaturé, on entend parler des quartiers dans les médias que quand les voitures brûlent ou quand un policier se fait taper ou autre... On ne regarde plus les médias, ils ne passent que ce qui les intéresse et ils arrangent tout à leur sauce.

Quand vous parlez d’Adama avec les gens autour de vous, personne ne croit à l’hypothèse de l’infection ?

Non. Comme sa famille le dit, Adama était un homme costaud, c’était un gaillard, il était sportif. Et à l’heure actuelle, les faits de la mort d’Adama sont inconnus. Ils changent de version comme de slip.

La colère que vous exprimez dans votre morceau, elle est partagée dans votre entourage ?

Oui, la preuve, regardez les vues de la vidéo. Ce n’est pas que notre entourage qui est en colère mais tous les quartiers de France. Tout le monde se mobilise et réclame justice pour cet énième meurtre.

Vous êtes surprises du succès de la vidéo ?

Oui quand même, on ne pensait pas qu’il allait y avoir autant de bruit. Notre but était d’envoyer notre soutien à la famille à notre manière. On a eu quelques critiques, mais quel rappeur, connu ou non, n’a pas été critiqué. Toute critique est bonne à prendre.

Comment pensez-vous que les jeunes des quartiers devraient faire pour se faire entendre ? Pour que les choses changent ?

On a essayé tous les moyens et aujourd’hui malheureusement la seule façon qu’on a de se faire entendre un minimum c’est la violence. La preuve, l’histoire d’Adama n’aurait pas eu un si grand impact si les jeunes de son quartier ne s’étaient pas mobilisés. Malheureusement ça passe la plupart du temps par la dégradation, la violence contre la police, les gendarmes, les CRS… c’est notre moyen d’exprimer notre colère contre la violence de la police, l’injustice, le fait de ne pas se faire entendre...

Qu’est-ce que vous pensez de la mobilisation contre la loi travail ? Les lycéens se sont beaucoup mobilisés, mais malheureusement on a peu vu les jeunes de banlieue…

La mobilisation contre la loi travail a été étouffée par l’euro. Pendant que les gens s’intéressaient au foot, les représentants en ont profité pour voter cette loi. Comme d’hab, ils font tout par derrière. Je pense que les jeunes des quartiers ont compris que manifester ne représente plus grand chose aux yeux de l’Etat. La seule façon de les atteindre pour de bon, ça serait de ne plus payer les impôts, ne plus aller au travail. En touchant leur argent quoi.

Vous pensez qu’il faudrait faire converger les colères entre jeunes des quartiers et toutes les personnes mobilisées contre le gouvernement et ses lois ?

Grace à l’Etat et aux médias, les gens qui vivent en dehors des quartiers nous prennent pour des voleurs, des casseurs, des agresseurs... Avec l’image qu’on a maintenant, comment voulez-vous que l’on se mélange ? Il est dur de se faire une place quand on est caricaturé…


« Justice pour Adama », paroles :

Je ne déclare pas la guerre

Mais que tous les quartiers se lèvent

Ils nous ont pris Adama, après Zyed et Bouna,

On y croit pas nous, à votre histoire d’infection.

Ils ont eu leur bac bavure avec mention

Famille Traoré mérite toute notre attention

Sa mère ne verra plus son fiston à la maison.

Le 9-5 s’embrase, que toute la France s’illumine

Pourquoi cette histoire passe en mode speed sur les médias ?

La justice assassine et l’Etat nous baratine

Arrêt cardiaque ou infection ?

On n’est pas cons, ce sont vos coups qui ont tué ce garçon

Aucune violence subite vous avez dit

Mais d’où il sort ton médecin légiste ?

Des meurtriers dans vos services

En fait j’ai une question : c’est qui le prochain sur la liste ?

Il a fallu qu’ils brûlent des voitures pour que le journal pointe son nez

Du fond de mon 9-3, cette histoire m’a touchée

C’est pas la première bavure et je pense pas que ce sera la dernière

Famille Traoré, condoléances les plus sincères

(bis)

Justice pour Adama

Que la vérité éclate

Infection imaginaire après un malaise cardiaque

Arrêtez vos blabla et assumez un peu vos actes

Que sa famille ne baisse pas les bras

Que tous les quartiers de France se battent

Mais n’oublie pas qu’ça aurait pu être toi

Que son âme repose en paix

Il est parti tel un guerrier

Larami Moushin Zyed Bouna et Adama

Décédés pour la cause

D’une bavure policière

Il serait peut-être temps que tout cela cesse

Comment voulez-vous que le 9-5 se taise

Ils ont perdu un fils, un frère, un ami

Sous les coups d’la justice, Adama a perdu la vie

Famille Traoré tout mon soutien dans cette passe difficile

Si ici y’a pas de justice

Allah les fera davantage souffrir

Je ne sais pas trop quoi dire

Je rends hommage à ce grand gaillard avec ces quelques écrits

Dieu est grand, il leur réserve une lourde peine

Que tous les quartiers de France se lèvent

Que toutes ces bavures s’arrêtent

La justice nous pousse à raccrocher à l’appel de la paix

La prochaine marche est sur Paris

Que l’Ile de France s’amène

Voir Adama auprès de sa mère ne sera plus qu’un rêve

(bis)