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Débats

Au camarade et à l’ami

Disparition de Luciano Di Pietro

En militantisme comme en amour et en amitié, il y a les premières fois. Et aussi les ruptures. Les deux sont parfois un peu surréalistes. Dans la constellation trotskyste, qui doit autant, ou presque, au Vieux qu’à Benjamin Péret, tout cela est absolument normal. Dans cette galaxie particulière, Luciano Di Pietro a brillé de mille feux et grillé la vie comme une cigarette. Trop vite. Alors que j’apprends sa mort, je me rappelle celui qui a été parmi l’un de nos premiers camarades en Europe.

C’était un temps de veulerie extrême pour le capital. Il n’avait pas encore dû reconnaître, pâle comme un linge et bien moins vaillant qu’à l’habitude, son énième crise systémique. C’était un temps où les puissants proclamaient leur arrogance dans des Sommets internationaux sans s’attendre à ce qu’on puisse les contester. Un temps où l’impérialisme instaurait la guerre permanente et globale contre le terrorisme. Un temps pas si lointain, dans lequel le présent plonge ses racines. Il en fallait plus, néanmoins, pour désarmer Luciano.

Après avoir rompu avec le PC, très jeune, il avait commencé à militer au Parti des Travailleurs Socialistes d’Argentine au début des années 1990, au moment où les néolibéraux prêchaient, à qui voulait bien les entendre, que non seulement il n’y avait pas d’alternative, mais que c’était la fin de l’histoire : un point c’est tout. Comme Luciano aimait autant La Guerre civile en France que L’histoire de la révolution russe ou Fictions, ce n’était pas à un lecteur de Trotsky ou de Borges qu’on allait faire croire que la réalité était univoque, de toute éternité.

Arrivé à Turin, en 2000, nous avions commencé, peu de temps après, à tenter de jeter les bases d’un noyau, en Europe, de la Fraction Trotskyste Quatrième Internationale. Avide de débats autant que de polémique, Luciano entendait apporter sa pierre à l’édifice et son pavé au camp d’en face. A Gênes, en juillet 2001, je le vois encore s’arrêter calmement, sur la chaussée, allumer une cigarette et expliquer aux camarades italiens qui le regardaient ahuris que quelques bouffées de brune était la meilleure façon de contrer les lacrymos. Juste derrière il y avait les flics qui chargeaient avec les camionnettes après avoir tué Carlo Giuliani,

Nous nous sommes perdus de vue en 2006 après des désaccords politiques sur la construction européenne à partir desquels il a préféré suivre un autre chemin, sans jamais s’éloigner trop longtemps du militantisme que ce soit à Paris, en Guadeloupe, à Marseille ou en Equateur où, après avoir soutenu un doctorat à Perpignan, il enseignait la littérature latino-américaine, à l’université de Cuenca. Les camarades qui l’ont connu au NPA se souviendront de lui, de son humour, de ses coups de gueule, de son parler-franc.

En cette heure triste où j’apprends sa mort je songe à sa voix grave et forte qui rythmait les longues discussions de notre petit groupe, au début des années 2000. Et comme la chambre de bonne où il retournait, le soir, était minuscule et que la perspective du boulot mal payé du lendemain ne l’enthousiasmait guère, il n’avait aucune obligation de rentrer après avoir épuisé l’ordre du jour. Sauf le jour de la semaine où il fallait boucler un article pour le journal en Argentine. En bon militant révolutionnaire, Luciano était journaliste. Mais également écrivain, avec mille projet et ce roman, Los días anteriores, récit d’anticipation où, sur fond d’émeutes urbaines à Pantin, Luis Osler, son personnage de prédilection, s’essaye à détruire le mur à la frontière entre le Mexique et les Etats-Unis pour envahir le pays de l’Oncle Sam.

Les Gitanes, bien entendu, n’étaient pas réservées qu’aux manifs. Et puisqu’on pouvait encore fumer dans les bars de la rue de Clignancourt, c’était là qu’il assénait, en marquant son discours de quelques gestes théâtraux bien sentis, quelques remarques et éléments de discussion sur la situation internationale, nationale et l’état de l’extrême gauche (en espagnol, en italien ou en français, selon ses interlocuteurs). A contrecourant comme nous l’étions, nous ne pouvions qu’être pour la défaite de l’impérialisme en Afghanistan et en Irak, férocement critiques de Refondation Communiste qui préparait, petit à petit, son soutien à la social-démocratie italienne, et résolument du côté des prolétaires, où qu’ils se trouvent.

Internationaliste, Luciano l’était intrinsèquement : dans sa vie, son discours et sa pratique militante, comme le rappelle son ami, Facundo Aguirre. En 2000, nos premières discussions portaient sur la situation en Equateur où les mobilisations massives organisées par la Confédération des Nationalités Indigènes avaient renversé Jamil Mahuad et Gustavo Noboa et ouvraient la voie de la nouvelle phase politique pour le continent. Triste ironie du sort, c’est en Equateur qu’il est décédé, d’un infarctus, dix-sept ans après.

A sa compagne et à ses proches nous disons toute notre affection et notre détermination à continuer le combat qu’il a mené pendant toute sa vie militante. ¡Hasta el socialismo siempre, Luciano !




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