Débats

A propos d’un article de Révolution Permanente

Droit de réponse de Philippe Poutou

Publié le 4 septembre 2015

Le 25 août dernier, Révolution Permanente a publié un article rendant compte du meeting de l’Université d’été du Nouveau Parti Anticapitaliste (NPA). L’ancien candidat du NPA aux présidentielles, Philippe Poutou, cité dans l’article, a souhaité exprimer son point de vue. C’est donc avec plaisir que nous publions le texte qu’il nous a adressé, suivi de la réponse du comité de rédaction.

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Courrier de Philippe Poutou

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Chers camarades,

J’ai lu il y a peu votre article sur le meeting de l’université d’été du NPA. Je souhaite répondre sur le passage qui parle de mon intervention.

Je ne discute pas votre analyse ou votre sentiment. Je voudrais juste rectifier ce que vous me faites dire, ce qui pourrait peut-être modifier votre analyse.

1) Concernant le Front de Gauche : si je me souviens bien (mon intervention n’était pas écrite) j’ai dit qu’on était « un peu de la même famille » ; quand je parle de « camp » c’est de notre camp social, de notre classe, celle des opprimés, des exploités. Ceci dit, il n’est pas faux de dire que les militants du Front de Gauche (FdG) font partie de notre camp social, au moins la majorité d’entre eux. J’en viens au mot « famille » qui pose peut-être aussi le même genre de problème politique. Sans défendre la formule (elle vaut ce qu’elle vaut, c’est ma manière de parler), je peux expliciter la chose. Evidemment, dans cette « famille », je pense aux militants du FdG, aux camarades syndicalistes qui militent soit au Parti Communiste Français, soit au Parti de Gauche. D’une certaine manière, c’est « notre famille », on se côtoie au quotidien, on milite plus ou moins ensemble, on se retrouve dans les manifestations. On peut dire cela sans choquer personne chez nous ou sans en conclure une quelconque dérive réformiste ou une quelconque illusion dans le FdG. Il n’y a vraiment pas de quoi en venir à la « politique de l’ancienne majorité du NPA ».

2) Pas non plus lorsque vous me faites dire que la crise au FdG représenterait un « handicap » pour nous. J’ai essayé de partir d’une situation politique et sociale compliquée en faisant la liste des difficultés pour militer aujourd’hui : crise violente (chômage, pauvreté), attaques gouvernementales, offensive patronale, arrogance des possédants, répression contre le mouvement social, développement des idées réactionnaires et climat de résignation, désertion des directions syndicales, absence de perspective du côté du FdG et enfin notre « crise » interne, notre faiblesse, notre incapacité à débattre fraternellement entre nous. Ce qui nous intéresse là est donc le rapport entre « handicap pour nous » et le FdG. Je veux bien croire que je ne m’exprime pas bien mais là vous faites visiblement un effort pour déformer mon propos. Mon problème était de dire que tout autour de nous c’est plutôt la galère, que les militants eux-mêmes se résignent, qu’il y a tout pour se révolter mais que malheureusement on ne trouve pas le chemin de la riposte. La crise au FdG fait partie du paysage, de notre paysage, de ce qui se passe autour de nous. Ni « handicap » ni satisfaction, c’est ainsi. Maintenant, j’ai affirmé que malgré toutes ces difficultés, il y a la place pour reconstruire et développer un parti anticapitaliste, qu’il y a les équipes militantes NPA dans les villes et dans les campagnes qui sont de tous les combats au quotidien. Qu’il y a des raisons d’espérer, qu’il y a aussi les moyens de faire vivre une perspective anticapitaliste. Les événementsde l’été en Grèce remettant à l’ordre du jour l’anticapitalisme.

3) Comme vous l’écrivez, j’ai dit que le résultat du bras de fer entre l’Union Européenne et le gouvernement SIRYZA faisait la démonstration, entre autres, que les réformistes ne pouvaient pas mettre en place leurs propres réformes, même pas forcément radicales. La solution est bien la rupture avec le capitalisme et l’Union Européenne, et l’annulation de la dette, la socialisation des banques, l’expropriation des capitalistes dans les secteurs vitaux de l’économie. J’ai dit que le problème posé, c’est la propriété. Que de ce point de vue, la rupture avec l’Europe, ce n’est pas seulement une question de monnaie, mais de qui dirige et qui possède. Je n’ai pas dit (ou voulu dire) que la « rupture avec l’union européenne » est « un préalable à toute transformation sociale », je n’ai pas discuté de ça. Mon propos c’était juste de dire que nos idées anticapitalistes étaient validées par les événements en Grèce et qu’on avait toutes les raisons de les défendre, que c’était même la « mission » du NPA en cette rentrée.

Philippe Poutou


Réponse du comité de Rédaction

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Cher Philippe,

Nous avons lu avec attention tes remarques à propos de l’article qui rend compte du meeting de l’Université d’été du NPA. Nous souhaitons d’abord et avant tout clarifier qu’en aucun cas il s’agit d’une critique (et encore moins d’une attaque) personnelle. Ce que l’article met en avant ce sont des contradictions de la politique du NPA dans son ensemble. C’est donc seulement en tant que porte-parole de cette politique que nous nous sommes permis d’esquisser quelques commentaires critiques sur ton discours, tout en étant parfaitement conscients de la difficulté de ta position, de devoir précisément « porter la parole » d’un parti divisé.

Pour ce qui est du Front de Gauche, nous ne nions en aucun cas le fait que de nombreux membres des organisations qui le composent sont des militants combatifs de notre classe (expression que nous préférons à celle de « camp social ») que nous retrouvons dans des combats quotidiens. Mais nous faisons une distinction entre ces militants et la politique menée par les directions du Front de Gauche.

Cette politique que nous pourrions définir comme étant celle d’un « changement institutionnel » a montré, comme tu le soulignes bien, toutes ses limites en Grèce. C’est elle qui a conduit le Front de Gauche à avoir une politique ambiguë à l’égard du gouvernement Hollande. La crise que traverse ce front est, dans une grande mesure, une conséquence de cette hésitation à se dissocier d’une « gauche » qui a perdu tout son crédit auprès des travailleurs et des couches populaires.

C’est en ce sens qu’il ne nous semble pas juste de confondre la crise (réelle) de la confiance des travailleurs sur leur propre force avec la crise des organisations de la gauche institutionnelle, fondée précisément sur la perte de crédibilité de ces organisations parmi les exploités. Et c’est en ce sens aussi que nous sommes convaincus que si le NPA réussissait à rompre définitivement le cordon ombilical qui le lie à ce qu’on a pendant longtemps appelé la « gauche de la gauche » pour afficher un profil plus radical et antisystème, la crise du Front de Gauche pourrait devenir une opportunité, plus qu’un handicap.

Une opportunité pour offrir à des milliers de travailleurs et de jeunes déçus de la gauche institutionnelle une alternative autre que celle de la démagogie populiste et xénophobe du Front National et pour renforcer un pôle anticapitaliste et révolutionnaire dans une situation qui, plus que jamais, l’exige.

Cela nous amène au dernier point de ta lettre, celui sur la Grèce et la « rupture » avec l’Union Européenne. Il s’agit comme tu le sais d’un débat ouvert au sein du NPA, ainsi qu’au sein de la gauche européenne dans son ensemble, où l’idée d’un « Plan B » articulé autour de la nécessité d’une sortie de la zone euro et de l’Union Européenne pour pouvoir mener une politique anti-austéritaire récolte de plus en plus d’adhésions.

Il s’agit néanmoins pour nous d’un terrain périlleux, dans la mesure où d’une part il est utilisé par certains (et ce n’est certainement pas ton cas !) comme une diversion pour ne pas tirer les vraies conclusions de l’expérience grecque, c’est-à-dire de l’impasse d’une politique de conciliation avec les capitalistes et leurs institutions, et d’autre part car il risque d’alimenter, même de façon involontaire, les tendances au repli national, tendances qui sont d’ores et déjà manifestes dans la situation politique. Les dernières prises de position d’un économiste anciennement classé « à gauche » comme Jacques Sapir qui propose un front de tous ceux qui sont pour la sortie de l’Union Européenne, FN inclus, montrent à quel point ce terrain est glissant. Pour nous, c’est au contraire d’une perspective clairement internationaliste, anticapitaliste et de classe dont les travailleurs ont besoin dans la situation présente. Le drame actuel des réfugiés le rappelle avec une rare violence.

La « critique » de ton intervention sert en ce sens de matière à mener ces débats nécessaires, et nous nous excusons si tu as pu la prendre pour toi. Nous réaffirmons enfin que les pages (numériques) de Révolution Permanente se veulent un lieu pour approfondir ces débats, y compris au travers des expressions contradictoires, et qu’elles te sont ouvertes, bien au-delà de ce droit de réponse.

Très fraternellement,

Le comité de rédaction de Révolution Permanente.