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Révolution en Arabie Saoudite ?

Droit des femmes de conduire en Arabie Saoudite : que se cache-t-il derrière cette mesure ?

Revendication de longue date des activistes féministes saoudiennes, le droit de conduire des femmes a officiellement été promulgué ce 24 juin. Derrière un progressisme de façade se cache en réalité des motifs bien réactionnaires.

L’Arabie Saoudite est une illustration absolument exceptionnelle de ce que Léon Trotsky a nommé la loi du « développement inégal et combiné », et qui caractérisait la situation de la Russie à l’époque précédant la Révolution, combinaison de structures sociales pré-capitalistes et arriérés avec les derniers développements de l’économie et de la technique ; comme l’écrit Trotsky : « Le développement de la Russie est avant tout caractérisé par son état arriéré. Cependant, un état historiquement arriéré n’implique pas une simple reproduction du développement des pays avancés avec un délai d’un ou deux siècles. Il engendre une constitution sociale "combinée" entièrement nouvelle dans laquelle les dernières conquêtes de la technique et de la structure capitaliste s’implantent dans des relations de barbarie féodale et pré-féodales, les transformant en les dominant, créant ainsi une situation de relations réciproques de classes toute particulière. »

En cela, l’Arabie Saoudite est un régime qui combine les traits les plus réactionnaires et arriérés du système féodal et pré-féodal, avec de véritables rois, et un système politique confessionnel ultra-réactionnaire, le tout couplé à une économie rentière vivant de l’hydrocarbure, et des méthodes de répression et d’extraction de la plus-value extrêmement modernes.

Le droit de conduire accordé à femme ne peut être compris qu’à l’aune de cette structure inégale et combinée poussée au paroxysme. En effet, depuis le 24 juin 2018, les femmes saoudiennes ont donc enfin le droit conduire. Désormais, elles peuvent même aller dans des stades assister aux festivités de la fête nationale et pourront devenir muftis, des savantes religieuses. « Tournant féministe » au royaume des Saoud, diront certains.

Mais en réalité ces mesures aussi élémentaires ne peuvent paraitre comme un « tournant féministe » que dans le contexte d’un régime profondément réactionnaire et arriéré, même pour les standards capitalistes.

Certes, pour de millions de femmes ce nouveau droit signifiera être moins dépendantes de leurs maris ou hommes tutélaires, au moins sur le papier. Cependant, en termes de droits des femmes, les saoudiennes sont encore très loin d’avoir un semblant d’égalité légale avec les hommes.

Les pressions internes du régime

En effet, cette mesure de la part des autorités saoudiennes pose des questions sur les objectifs politiques recherchés, à moins de croire à la sincérité des « engagements féministes » du roi. Car la décision du roi Salman est déjà en train de faire grincer des dents les secteurs les plus conservateurs de la société, notamment les clercs wahhabites qui sont l’un des piliers du régime saoudien.

En réalité, ce secteur est en conflit plus ou moins ouvert depuis plusieurs mois avec le roi Salman et son fils, le prince héritier, Mohammed bin Salman de 32 ans. En effet, le roi a placé son fils Mohammed comme l’héritier direct, déplaçant son neveu Mohammed bin Nayef en juin 2017. Ce dernier acte venait concrétiser la montée en puissance de Mohammed bin Salman qui depuis 2015 est devenu un homme clé de l’appareil d’Etat.

A cette crise à l’intérieur de la famille Saoud autour de la succession il faut ajouter le programme de réformes ambitieux du prince héritier Mohammed bin Salman, Vision 2030. En effet, la baisse du prix mondial du pétrole et du gaz met en grandes difficultés l’Arabie Saoudite dont les revenues dépendent à 90% des hydrocarbures. Le plan « modernisateur » de Mohammed cherche à diversifier l’économie et à appliquer certaines réformes qui pourraient enlever du pouvoir au clerc.

Une partie de l’opposition à Mohammed et son père est en train de fusionner avec les secteurs conservateurs du clerc. D’ailleurs en septembre de l’année dernière la police saoudienne a arrêté, au milieu de la nuit, des dizaines d’universitaires et des chefs religieux critiques du pouvoir. Et cette politique répressive d’arrestation spectaculaire n’a eu de cesse de s’amplifier au cours de l’année. Comme le rappelle le journal Orient XXI : « Au-delà des profils des détenus, ce qui frappe est la méthode. Par le passé, les personnalités publiques qui se trouvaient dans la ligne de mire des autorités faisaient plutôt l’objet d’une convocation discrète au poste de police. Or la plupart de ceux qui ont été arrêtés cette fois-ci l’ont été chez eux, devant leurs familles et sans ménagement, « comme s’ils étaient des terroristes », ainsi que le raconte un proche d’un des détenus. Comme l’évoquent différents témoignages, des dizaines d’autres Saoudiens ont été soumis à interrogatoires et menacés, avant d’être relâchés. »

Un autre facteur de pression et d’opposition interne importante vient de la part de la population saoudienne elle-même, notamment les secteurs populaires et travailleurs de l’Etat. En effet, les réformes économiques que Mohammed bin Salman voudrait mettre en place impliquent des coupes budgétaires et l’austérité. Or la structure de classe en Arabie Saoudite est très particulière : deux tiers de la classe ouvrière est étrangère et la plupart des salariés saoudiens travaillent pour l’Etat, avec des conditions de travail et des salaires bien plus importants que les travailleurs du privé, majoritairement étrangers. Comme le précise The Economist :« Les États du Golfe, peu peuplés, ont engagé des experts occidentaux pour les aider à construire leur pays et une armée d’Asiatiques pour faire le travail subalterne. Les étrangers représentent environ la moitié de la population des États du Golfe, allant de 90 % aux Émirats arabes unis et au Qatar à 30 % en Arabie saoudite. » Cette population étrangère, réduite à un état de quasi-escalavage, représente une armée de réserve industrielle énorme. Les coupes budgétaires et des dépenses de l’Etat auraient des impacts directs sur les travailleurs saoudiens et le risque de contestation sociale, malgré toutes les interdictions et la répression, ainsi que d’effritement de la base sociale du régime, est grand.

Pressions externes sur le régime

Sur le plan international, la politique du prince héritier Mohammed se caractérise par une agressivité très claire. La crise ouverte avec le Qatar n’est que la dernière démonstration de cela. Cependant, l’offensive de Mohammed et ses alliés contre le Qatar est en train de prendre l’eau. Rien ne peut assurer qu’à la fin (que pour le moment personne ne voit) ce soit l’Arabie Saoudite qui sorte victorieuse.Au contraire même, le Qatar continue de prospérer, et la crise diplomatique ouverte avec les autres pays du Golfe a conduit à un rapprochement avec des pays comme la Turquie ou l’Iran.

Un autre front qui reste ouvert et problématique pour l’Arabie Saoudite est la guerre au Yémen où la coalition menée par les saoudiens est responsable de crimes contre l’humanité. Bien que les puissances occidentales continuent à regarder ailleurs et même à bloquer les tentatives d’ouvrir des enquêtes internationales sur la situation au Yémen, au niveau de l’opinion publique régionale et internationale le royaume est en train de se discréditer profondément. La guerre a pris un tournant récemment avec l’assaut sur le port de Hodeida, dont la prise est revendiquée par coalition. Toutefois, loin de mettre fin au conflit, cela n’a conduit qu’à une aggravation de la situation sur place, plus de deux-tiers de l’aide humanitaire transite en effet par le port de Hodeida.

Tout cela, en plus de la progression des forces de Bachar al-Assad et ses alliés en Syrie, est en train de renforcer le rival régional « historique » de l’Arabie Saoudite : l’Iran. Ryad et Téhéran se trouvent dans une concurrence réactionnaire pour avoir le leadership et être le principal interlocuteur des puissances impérialistes dans la région. Même si l’Iran a connu un fort revers international avec la sortie des Etats Unis de l’accord nucléaire.

Maintenant, à cette concurrence réactionnaire pour le leadership régional s’est rajouté la Turquie qui prend de plus en plus de distance vis-à-vis de Ryad et qui a pris explicitement partie pour le Qatar.

Gagner les femmes et la jeunesse à la base sociale du prince héritier Mohammed

Dans ce contexte, le roi Salman et son fils Mohammed cherchent à faire baisser la pression internationale sur eux et surtout à constituer une nouvelle base sociale pour leur projet de restructuration de l’économie saoudienne et pour faire face à l’opposition au sommet de l’Etat. En ce sens, mettre fin à l’interdiction absurde pour les femmes de conduire est peu couteuse et peut permettre de gagner la sympathie des femmes et des jeunes. En tout cas celui-là est le pari du prince héritier.

Mais donner plus de droits aux femmes a une autre importance pour le projet réformateur de Mohammed bin Salman : faciliter l’insertion des femmes au marché de l’emploi. En effet, actuellement seulement 20% des femmes travaillent et leur insertion sur le marché de l’emploi pourrait faire baisser les salaires des travailleurs saoudiens à travers une augmentation de l’offre de la main d’œuvre. Autrement dit, il s’agit d’une manipulation réactionnaire de l’ouverture de certains droits élémentaires, jusqu’à présent niés, pour les femmes, qui feront grossir l’armée de réserve, diviseront d’autant plus les rangs de travailleurs déjà sur-exploités, le tout au nom de valeurs « libérales », voire « féministes. » Comme l’avoue cyniquement un entrepreneur saoudien, dont les propos sont rapportés par le mensuel The Economist : « M. Zamil a découvert, à sa grande joie, que les femmes saoudiennes font de meilleurs travailleurs : "plus discipliné, plus ponctuel et de meilleure qualité", dit-il. Il a érigé un mur dans son usine de climatisation pour faire un espace séparé pour les femmes, et l’a déplacé plusieurs fois au fur et à mesure que leur nombre a augmenté. "Je n’arrête pas de dire aux garçons : "Dans le passé, vos concurrents étaient des travailleurs étrangers. Maintenant, ce sont vos soeurs. »

Cependant, il est possible que pour le moment le roi et son fils avancent sans trop brusquer les différents acteurs, pour éviter que la transition du pouvoir à Mohammed soit chaotique, et pour que ces réformes restent dans le cadre du régime légèrement réformé.

Il faut toutefois comprendre ce tournant politique comme l’expression de la nécessité pour le régime de s’assurer une emprise politique ferme en vue de modifier son système économique rentier pour l’orienter vers un secteur directement producteur de plus-value. La difficulté pour l’Arabie Saoudite est de produire non pas une plus-value absolue (possible grâce à une armée de réserve industrielle énorme et des travailleurs étrangers réduits au rang d’esclaves, et une rente pétrolière faramineuse) mais de réussir à produire une plus-value relative en accroissant la productivité extrêmement faible de son système productif. L’enjeu politique de bin Salman sera donc de pouvoir transformer son système productif, sans déstabiliser en profondeur l’équilibre de la superstructure ; pour cela, il aura besoin de concentrer entre ses mains tout le pouvoir qui était autrefois réparti entre différents clans – la transformation de la superstructure est en cela à la hauteur de l’enjeu de transformation de l’infrastructure.

En effet, toujours selon Orient XXI : « Le système saoudien incarnait avant 2015 une forme d’autoritarisme que l’on pourrait qualifier de « pré-moderne ». L’État en Arabie n’était pas ce Léviathan si typique des régimes arabes post-indépendance, mais un État traditionnel de type patrimonial pratiquant une forme exacerbée de paternalisme politique. Dans un tel système, la cooptation, alimentée par la manne pétrolière, représente le mode privilégié de gestion des conflits politiques, la répression n’étant vue que comme un dernier recours que l’on préférait éviter (même si elle est plus qu’une possibilité théorique... L’exercice du pouvoir en Arabie consistait ainsi, en somme, en un jeu d’équilibre permanent entre factions et courants. Un jeu qui, en retour, permettait l’existence, même a minima, d’un certain pluralisme politique.... Pour justifier ce qui s’apparente à une véritable révolution de palais, Mohammed Ben Salman argue de la nécessité de mettre l’État et la société en ordre de bataille pour, d’une part, relever les défis régionaux — notamment ce que Riyad qualifie d’« expansionnisme iranien » et qui justifie la guerre au Yémen — et, d’autre part, faire appliquer son projet de réforme économique et sociale, présenté de manière tapageuse sous le nom de « Vision 2030 » et rédigé avec l’aide du cabinet de conseil américain McKinsey ».

Si, sur le plan extérieur, la débâcle du Yémen, pire crise humanitaire au monde, et l’incapacité à faire plier le Qatar malgré un blocus, ne font qu’étaler plus au grand jour la faiblesse de l’Arabie Saoudite, au plan intérieur, le risque, surtout dans un pays dépendant massivement de sa rente en hydrocarbures, et habitué à acheter la paix sociale par la redistribution massive, c’est que ces droits octroyés éveillent les passions aussi bien du côté des forces conservatrices que du côté de la jeunesse et des secteurs opprimés de la société saoudienne à la recherche de plus de droits.

Crédits photo : AMER HILABI / AFP




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