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Les Etats-Unis ne relèvent pas leurs taux d’intérêt

Economie. Craintes et réticences à la Réserve Fédérale

La pratique vaut souvent plus que mille discours. Tout dernièrement, la Réserve fédérale étatsunienne (FED) n’a pas osé relever d’un iota ses taux directeurs. Lors de la réunion du Federal Open Market Committee (FOMC), le principal outil de la politique monétaire aux Etats-Unis, un seul membre a voté pour un relèvement des taux d’intérêt. Que révèle, donc, la décision de majorité quant aux risques encourus par l’économie américaine et mondiale ?

1. Il s’agit, tout d’abord, de la reprise la plus faible enregistrée aux Etats-Unis depuis la fin de la Seconde guerre mondiale. Six ans après le niveau le plus bas de la récession, les indicateurs de reprise sont contradictoires et peu vigoureux. On songera ainsi, par exemple, au fait que le taux de chômage a baissé mais que le marché de l’emploi s’est considérablement rétréci. Si la FED maintient ses taux d’intérêt aux niveaux de la pleine période de crise, quel est le message que souhaite envoyer Janet Yellen, la présidente du conseil des gouverneurs de la Réserve Fédérale ? La FED aurait accès à certaines informations laissant entendre que l’économie américaine n’est pas en aussi bonne forme qu’on ne le laisserait croire et que le pays serait, par conséquent, plus vulnérable à une augmentation des taux d’intérêts ?

2. Cette décision met également en lumière la faiblesse structurelle actuelle de l’économie mondiale. La forte baisse des importations et des exportations chinoises au mois d’août, confirmant les mauvais résultats déjà enregistrés au mois de juillet, est un indicateur fort du freinage de l’économie mondiale. Après une forte chute initiale, l’économie chinoise a joué un rôle de contrepoids au cours de la Grande Dépression des années 2008-2009. Il est probable que la crise chinoise actuelle ait un effet décuplé sur l’économie globale à travers différents canaux, indépendamment des chiffres les plus visibles du commerce international. Ainsi, en dépit des indicateurs favorables publiés dernièrement aux Etats-Unis et même en Europe, ces quelques éléments pourraient en réalité annoncer que la prochaine récession vient de commencer avant que la reprise économique puisse réellement prendre racine.

3. Les marchés financiers et la spéculation sont devenus excessivement dépendants des banques centrales. Le différentiel toujours plus important entre les résultats boursiers et les fondamentaux économiques et entrepreneuriaux qui les sous-tendent n’est viable qu’à condition de maintenir un degré important de flux de liquidités au niveau international.

Des années de taux d’intérêt très bas et d’injections massives de liquidités ont créé une dépendance à la liquidité dans le cadre de la « reproduction élargie » de la masse phénoménale de capitaux spéculatifs au niveau international. Ce n’est que grâce à cette « suppression de la volatilité » du régime monétaire que les investisseurs peuvent s’aventurer sur n’importe quel terrain sans tenir compte des énormes risques encourus.

C’est dans ce cadre qu’il existe une crainte qu’un signal de changement du régime des taux d’intérêt de la FED, y compris minime, puisse générer de grands flux de capitaux et une relocalisation de ces derniers. Cela donnerait lieu à une dévaluation impressionnante des actifs financiers qui viendrait à s’aggraver en raison des problèmes de liquidité. Les doutes de la FED et l’énorme pression des grandes banques d’investissement à l’instar de Goldman Sachs vis-à-vis d’un rehaussement des taux d’intérêt montrent les difficultés qui existent pour régler la question de l’énorme bulle spéculative, qui est le résultat des injections de liquidités de ces dernières années, sans provoquer une nouvelle crise financière.

4. Une remontée des taux d’intérêt indiquerait qu’une stratégie de gestion différente de la crise est en train de prendre forme, basée sur une attractivité supérieure des Etats-Unis vis-à-vis des pays émergents et de la Chine qui devraient supporter une énorme pression sur leurs économies respectives tout en devant veiller à éviter la fuite des capitaux. A la différence du « choc Volcker » de 1979, du nom du président de la FED d’alors, qui avait décrété la hausse des taux d’intérêts, suscitant la crise des dettes en Amérique latine, la situation est aujourd’hui plus compliquée à gérer. On songera au risque négatif qu’un tel phénomène pourrait jouer sur les finances des pays occidentaux, même si une arrivée fraiche de capitaux améliorerait immédiatement la situation des Etats-Unis. C’est en ce sens que la FED est en train de prendre sérieusement en considération les conséquences qu’aurait un tel changement dans la mesure où la financiarisation de l’économie est plus globalisée que dans le passé. A moins que Washington ne choisisse de brandir cette menace lors de la prochaine visite du président chinois aux Etats-Unis de façon à obtenir des concessions substantielles sur le marché chinois ?

Il est clair néanmoins que face à autant d’inconnues, la FED s’est concédée un temps de réflexion. Le danger, néanmoins, serait que les marchés interprètent ces hésitations comme de la faiblesse et que loin de favoriser une bouffée d’oxygène cette décision ne rehausse d’un cran le niveau de volatilité dans les prochains jours.




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