Société

Uber, BlaBlaBar, Airbnb & Cie©

Économie collaborative : la collaboration avec le capital ?

Publié le 18 mai 2016

L’air du temps est manifestement au participatif. Du management aux nouvelles pédagogies en passant par la démocratie (« participative »), il est devenu un lieu commun de penser qu’il y avait de nombreuses choses à gagner en déléguant au plus grand nombre une partie du travail traditionnellement dévolu à des spécialistes. S’il n’y a donc rien d’étonnant à ce que ce phénomène touche « la sphère qui en dernière instance détermine toutes les autres » – à savoir la sphère économique –, cela ne se fait pas sans s’adapter aux valeurs et au fonctionnement de l’économie dominante. Loin de constituer l’avènement d’une économie « sociale et solidaire », ou « post-capitaliste », l’économie collaborative apparaît avant tout comme une nouvelle modalité de capitalisme, avec toute l’idéologie et l’exploitation qui l’accompagnent.

Jean-Numa Lascar

Le collaboratif comme palliatif à l’austérité


Il est ainsi significatif que cette économie du partage, ou « collaborative », prenne son essor dans un contexte de crise, marqué par le désengagement de l’État et les politiques d’austérité. Les subventions pour la culture diminuent ? Voilà l’explosion du financement participatif, grâce auquel vous pourrez produire votre court-métrage, votre album de musique ou votre journal citoyen à partir des modestes contributions de vos relations, des relations de vos relations, etc. Les tarifs de la SNCF ont cruellement augmenté ? Le covoiturage s’est parallèlement développé. Les loyers ont atteint des sommets dans les grandes villes ? Sous-louez votre appartement pour boucler vos fins de mois. D’Airbnb à BlaBlaCar en passant par KissKissBankBank, les grands sites de l’économie collaborative se sont envolés au moment même où le pouvoir d’achat des ménages a diminué.

Et ce n’est sûrement pas un hasard. Car si les utilisateurs perçoivent bien l’utilité de ces nouveaux services, les entreprises en font de leur côté leurs choux gras. De la relève des compteurs de gaz et d’électricité par les usagers, au remplacement des guides professionnels par les avis de consommateurs, ce sont les internautes lambda qui effectuent le travail d’employés jusqu’alors rétribués. Il suffit de penser aux divers concours de design, d’architecture ou d’urbanisme « ouverts à tous les participants », mais où seuls les trois lauréats gagneront un chèque allant de 50 à 300 euros, pour saisir à quel point les contributions majoritairement bénévoles prennent peu à peu la place de tâches ordinairement rémunérées. Le cas d’Uber est ici emblématique : outre la suppression d’emplois occasionnée (en l’occurrence, de chauffeurs de taxis), le développement de ce type de services conduit à un appauvrissement de la qualité du service et tire vers le bas les conditions de travail. Et ce qui vaut pour Uber vaut tout autant pour la plupart des exemples mentionnés.

L’extension de la marchandisation et la disparition progressive de la gratuité


Plus ces nouveaux services 2.0 s’imposent, et plus les formes traditionnelles de gratuité – ou ce qui pouvait en rester – disparaissent. Le cas du covoiturage n’en est qu’une illustration : de l’ancêtre du voyage en autostop, offert généreusement, au partage des frais de carburant, divisé plus ou moins équitablement, la pratique courante est devenue celle de la place tarifée, payée en liquide au conducteur (comme c’était le cas avec les premiers sites de covoiturage) et aujourd’hui payable seulement à l’avance en passant par le service de paiement du site internet – qui, soit dit en passant, prélève sa commission.

De façon analogue, les squats ont inspiré les espaces de coworking, les fab labs ou autres tiers-lieux (ces espaces de travail partagés où les savoir-faire et les outils sont mis en commun et à l’accès de tous les utilisateurs). À la différence près que, dans leur grande majorité, ces tiers-lieux sont payants et que leur accès se mesure à l’heure et en euros – en général assez cher. D’une politique de gratuité, ces espaces « alternatifs » se sont coulés dans le modèle marchand et ses normes de rentabilité. Cela s’illustre également dans l’évolution du système gratuit d’hébergement CouchSurfing, permettant d’accéder à un réseau d’hébergeurs dans le monde entier, réseau devenu par la suite payant et aujourd’hui largement détrôné par le très lucratif système de location de chambres Airbnb.

De l’esprit communautaire et à l’esprit individualiste


Ces derniers exemples marquent également le passage d’un esprit communautaire à une mentalité typiquement individualiste. Un squat, c’est un lieu géré collectivement par des habitués qui développent entre eux certaines relations affinitaires. Ce qui, assez clairement, est loin d’être le cas de la plupart des espaces de coworking, où les relations entre pairs sont le plus souvent guidées par l’esprit du « donnant-donnant », et où la relation se trouve réduite à celle d’une transaction marchande de type client/prestataire de services. De façon comparable, CouchSurfing était défini par une communauté de voyageurs avant tout intéressés par la rencontre avec leur hôte, sans obligation de rendre la pareille. Airbnb est surtout caractérisé par des individus faisant fructifier un logement inutilisé, n’échangeant souvent avec leur hôte que lors de la remise des clés.

Mais le développement de cette mentalité individualiste ne se limite pas à la disparition de l’esprit communautaire. Avec l’économie du partage, se développe également l’idée que c’est à l’individu de prendre en charge des tâches jusqu’alors dévolues à l’État ou à la collectivité. Fleurissent ainsi les appels au financement participatif de la crèche qui ferme, du sentier de randonnée qui n’est plus entretenu, de la piscine municipale qui a besoin d’être rénovée, et ainsi de suite. Dans le cas du financement participatif particulièrement, où ce sont les choix des donateurs qui déterminent l’avenir des projets proposés sur la plate-forme, le modèle sous-jacent est bien identifiable : il ne s’agit ni plus ni moins que du modèle microéconomique individualiste, selon lequel c’est la somme des préférences individuelles qui desservirait le bien commun.

Une diffusion de l’idéologie capitaliste


En particulier, le modèle capitaliste à l’œuvre derrière certains de ces sites est particulièrement visible dans le cas du jobbing. Dans ce système de mise en relation entre particuliers, les personnes faisant office d’employeurs postent des offres de travail à la tâche (une garde d’enfants, une traduction de lettre, l’arrosage de plantes), auxquelles répondent d’autres particuliers jouant le rôle d’employés, qui vendent leurs services sans réel contrat de travail. Microtâches en échange de microsalaires, le jobbing est conçu comme un moyen de flexibiliser le marché du travail, en s’appuyant sur le modèle du travailleur indépendant et « intermittent ». Ainsi, selon les mots de Jacques Attali, interviewé au moment du conflit entre chauffeurs de taxi et Uber, « nous allons vers une ubérisation générale du travail », qui n’est, selon l’idéologue néolibéral du travail, « pas mauvaise en soi », et qui permettrait que « chacun d’entre nous devienne entrepreneur de sa vie » si chacun recevait un revenu de base comparable à celui des intermittents du spectacle.

On le voit bien, un grand nombre des dispositifs relevant de l’économie collaborative instituent petit à petit un certain état d’esprit, ou certaines dispositions, qui amènent chacun à se concevoir comme un autoentrepreneur cherchant à faire fructifier ses biens ou ses compétences. Certains aménagent déjà leur appartement de façon à libérer une chambre pouvant être sous-louée avec Airbnb. D’autres jouent régulièrement le rôle de restaurateurs en organisant des repas payants à la maison, par l’intermédiaire de sites de colunching. D’autres encore ont fait de leur voiture un outil de travail nocturne en jouant les conducteurs de taxis avec Uber. Plus dans l’idée d’arrondir ses fins de mois que de se vivre en travailleur freelance, ces pratiques s’accompagnent néanmoins, si elles se généralisent, de la diffusion progressive de l’esprit petit-capitaliste, et de l’ensemble de valeurs qui lui sont attachées.

Une extorsion de plus-value des plus classiques


L’économie collaborative ne vient toutefois pas seulement asseoir l’idéologie du modèle économique dominant. Elle en est un des rouages de moins en moins négligeable. La réussite économique de BlaBlaCar, Uber, Airbnb, eBay ou Leboncoin.fr est connue de tous, et trois de ces grandes entreprises sont même cotées en bourse. Les événements de promotion de l’économie collaborative, comme le festival OuiShare, attirent des dizaines de start-up tout autant que de grands groupes comme Orange, Mr Bricolage ou Google. Et cela n’est pas étonnant. Les sites internet BlaBlaCar, Uber, et Airbnb au moins, sont des entreprises dont le modèle économique suit un fonctionnement capitaliste très classique : sur chaque transaction est prélevée une commission d’entre 10 et 20 %, censée couvrir les coûts de fonctionnement mais dont on imagine assez bien qu’elle les dépasse largement – et que ce supplément correspond à la plus-value faite par l’entreprise.

Mais il est par ailleurs tout un pan de l’économie collaborative qui est basé sur la collecte de données, données fournies volontairement ou non par les utilisateurs, et qui une fois traitées par les algorithmes des entreprises de l’« économie numérique » assurent à celles-ci de juteux profits. Facebook en est la plus simple illustration. Réseau social gratuit, emmagasinant d’innombrables données telles que l’âge de ses utilisateurs, leur sexe, leur localisation, leurs intérêts, leurs conversations et leurs « amis », l’entreprise est aujourd’hui valorisée en bourse à plus de 300 milliards de dollars. La recette ? La commercialisation de ces précieuses données à des agences de marketing, ou encore la vente de publicités diffusées à « un public parfaitement ciblé ». Sans que bien sûr l’ensemble des utilisateurs qui ont massivement contribué à ces données ne soit rétribué.

Le travail gratuit au service des grands groupes


La valorisation des données fournies par les utilisateurs ne s’arrête en effet pas à Facebook, et concerne tout autant les géants de l’internet Google (par la gigantesque base de données personnelles stockées dans les e-mails de Gmail, dans les historiques de recherche du moteur Google ou dans les historiques de lecture de Youtube) qu’Amazon (à travers les pertinentes suggestions d’achats qui sont basées sur les historiques de commandes des clients, ou encore les avis et notes laissés par les consommateurs). Dans chaque cas, le procédé est le même : l’entreprise exploite les données personnelles fournies par les utilisateurs afin d’en tirer un profit plus ou moins direct… et cela pour un coût dérisoire.

Car pour ces multinationales du numérique, les données fournies par les utilisateurs représentent un travail non rémunéré considérable, qui explique le fait que ces entreprises ont un effectif extrêmement réduit comparé à leur chiffre d’affaires. Ainsi, Amazon employait en 2011 six fois moins de travailleurs que le groupe Carrefour, pour une échelle d’opérations comparable et un chiffre d’affaires seulement deux fois inférieur ; Facebook ne compte encore qu’environ 10 000 employés, et n’en comptait que 3000 en 2012 lors de son introduction en bourse (qui était, tout de même, de 100 milliards de dollars). Et, cerise sur le gâteau, ce « travail gratuit » échappe à la fiscalité, comme le déplorent les hauts fonctionnaires de la Mission d’expertise sur la fiscalité du numérique, attachée à montrer l’importance des données fournies par les utilisateurs dans la création de valeur des grandes entreprises de l’économie numérique.

Ainsi, plus qu’une nouvelle économie, on voit bien que cette « économie collaborative » est avant tout une nouvelle modalité de l’économie capitaliste – c’est-à-dire une façon de plus de soumettre les individus à une logique de profit, et à l’idéologie qui l’accompagne. Pourtant, une façon plus participative et démocratique de produire des biens et des services peut tout à fait échapper à la logique capitaliste, comme l’illustre l’encyclopédie libre et collaborative Wikipédia. Alimentée et gérée par une foule de contributeurs bénévoles, l’encyclopédie la plus consultée au monde propose un contenu libre, appartenant à tous et de fait non appropriable par une entreprise. Un modèle à généraliser ? Disons plutôt un exemple de ce que le collaboratif et les communs pourraient apporter, mais un exemple qui reste actuellement confiné au secteur des connaissances non marchandes, car peu rentables. Pourrait-on imaginer une économie tout entière faisant participer l’ensemble de la population à la production et à la prise de décision ? Probablement. Mais cela s’appelle le communisme…