Société

Tribune libre

Education morale et civique. Les collégiens sous surveillance

Publié le 6 juillet 2016

Avec l’épreuve d’éducation civique infligée aux candidats de la dernière session du DNB (diplôme national du brevet, juin 2016), l’Education nationale montre que, loin de ses prescriptions de pur affichage, la pratique courante tient bien davantage de la « simple exhortation édifiante » et de la « transmission magistrale de connaissances et de valeurs. » Mais quelles valeurs au juste ?

B. Girard

L’éducation civique - ou EMC (éducation morale et civique) dans sa dénomination actuelle – est en théorie une chose toute simple. Qui ne serait d’accord avec les principes avancés par les programmes officiels, ceux de 2008, comme ceux de 2015, en application à partir de la prochaine rentrée ?

De la théorie : former des citoyens...

2008 : « L’objectif [de l’éducation civique] est de former un citoyen autonome, responsable de ses choix, ouvert à l’altérité, pour assurer les conditions d’une vie en commun qui refuse la violence, pour résoudre les tensions et les conflits inévitables dans une démocratie. Ce sont les attitudes de respect de soi et des autres, de responsabilité et de solidarité qui sont mises en évidence à tous les niveaux de ces programmes. »
2015 : « Loin de l’imposition de dogmes ou de modèles de comportements, l’enseignement moral et civique vise à l’acquisition d’une culture morale et d’un esprit critique qui ont pour finalité le développement de dispositions permettant aux élèves de devenir progressivement conscients de leurs responsabilités dans leur vie personnelle et sociale […] Développer les dispositions morales et civiques, c’est développer une disposition à raisonner, à prendre en compte le point de vue de l’autre et à agir. L’EMC est par excellence un enseignement qui met les élèves en activité individuellement et collectivement. Il n’est ni une simple exhortation édifiante ni une transmission magistrale de connaissance et de valeurs. »
Avec l’épreuve d’éducation civique infligée aux candidats de la dernière session du DNB (diplôme national du brevet, juin 2016), l’EN montre une nouvelle fois que, loin de ses prescriptions de pur affichage, la pratique courante tient au contraire bien davantage de la « simple exhortation édifiante » et de la « transmission magistrale de connaissances et de valeurs. »

… à la pratique : réciter sa leçon

En série générale, la tâche attribuée aux candidats se ramène dans un premier temps à « identifier » deux symboles républicains, à « citer » deux droits du citoyen de l’UE, à « nommer », deux caractéristiques d’un état démocratique. « Identifier, citer, nommer » : autrement dit, un travail de simple récitation, de rabâchage d’un cours prédigéré, sans guère de rapport avec les prétentions affichées. Les candidats de la série professionnelle ne sont pas mieux traités : pour eux, il s’agit également d’ « identifier » deux symboles républicains, de citer le mot « laïcité » à propos de la loi de 1905, de cocher dans une liste de quatre propositions les principes fondamentaux de la république. Invariablement, d’une année sur l’autre, l’éducation civique des collégiens se conclut ainsi par une ode infantilisante à la république dans laquelle on chercherait en vain les marques d’ « esprit critique », de « culture morale », censées inspirer une discipline scolaire dont la finalité paraît en réalité toute autre : loin de « former un citoyen autonome », l’EMC, sous ses diverses appellations, apparaît plutôt comme un instrument de propagande politique destiné à étouffer toute contestation, toute interrogation, tout regard critique sur un régime considéré comme intouchable, quelles que soient sa nature et son évolution. Pourtant, tout spécialement dans le contexte actuel de brutalisation de la société officiellement menée au nom de la défense des intérêts supérieurs de la république, est-il illégitime que des élèves de 15 ans s’interrogent sur la conformité de la république avec sa devise proclamée ? Sur les libertés à l’abandon, une égalité de façade et une fraternité qui n’ont jamais été qu’un vœu pieux dans une société fracturée par les tensions sociales et les crispations identitaires ? Depuis la mise en accusation frontale de l’école lors des attentats de 2015, la promotion forcenée des prétendues « valeurs de la république » et de ses symboles (drapeau, hymne national) s’est imposée comme une religion officielle dans les prescriptions et les pratiques de l’EN, faisant de la soumission à un ordre politique et social considéré comme indiscutable – puisque républicain – la finalité ultime de l’éducation, une sorte d’exigence qui transcenderait toutes les autres.

Former des citoyens ou de fidèles sujets ?

Dans le cadre de cette épreuve du DNB, il ne faut pas compter sur la seconde partie, le travail sur document, pour permettre aux candidats d’exploiter d’autres compétences ni d’exercer leurs capacités de jugement. En série générale, six lignes demandées sur le service civique doivent nécessairement converger vers le point de vue officiel, aucun autre questionnement (sur l’engagement personnel, sur le chômage de masse) n’étant ici sollicité de la part des élèves. De même, en série professionnelle, une affiche sur la discrimination est une nouvelle fois l’occasion de valoriser la république censée la considérer comme une pratique illégale. Et pourtant : des jeunes qui, pour certains d’entre eux, sont déjà sélectionnés sur des critères indiscutablement ethniques, ou pour qui les contrôles policiers au faciès sont la règle, auraient sans doute beaucoup à dire sur une discrimination exercée sans état d’âme par la république. Encore faudrait-il qu’on leur permette de le dire.

Régulièrement, se pose la question de la nécessité des épreuves écrites du DNB, en plus du contrôle continu, comme conclusion de la scolarité en collège, un principe sur lequel la (prétendue) réforme du collège à partir de la rentrée prochaine, ne reviendra pas. Une question particulièrement pertinente dans le cas de l’éducation civique, un enseignement auquel une décision unilatéralement politique persiste à attribuer un horaire dédié dans les programmes scolaires (pas moins de 300 heures au total dans le cursus des élèves !) Avec un examen également dédié, des réponses « attendues », pour reprendre la formulation officielle, fortement suggérées et préparées en amont par des heures de cours tenues de s’en tenir à la morale officielle : ce ne sont manifestement pas des citoyens émancipés que vise à former cet enseignement.