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Elections américaines : la faillite du Moindre Mal

Publié le 25 octobre 2016

Voter pour Hillary Clinton comme la solution du « moindre mal » ne permettra pas de vaincre le mouvement réactionnaire que Donald Trump représente. Ça ne fera qu’acheminer le mécontentement loin de la rue, créer une entrave au développement d’une alternative à la classe ouvrière, et donner foi dans un leader diamétralement opposé à nos intérêts.

Robert Belano

A chaque campagne électorale, d’innombrables libéraux, et même plusieurs figures qui se considèrent comme appartenant à une partie de la gauche, nous poussent à voter pour le candidat démocrate, tout en admettant ses nombreux défauts, comme la solution du moindre mal face au candidat républicain. Ce phénomène n’est pas nouveau. En fait, c’est aussi vieux que le bipartisme lui-même. Pourtant, les exhortations à voter démocrate sont devenus beaucoup plus fortes cette année avec la montée de Donald Trump, un des candidats les plus réactionnaires que le GOP (Grand Old Party)a nommé depuis des décennies.

Nous ne nions en aucun cas les différences entre Clinton et Trump. Trump a appelé au renvoi forcé de l’ensemble des 11 millions d’immigrés sans papiers et la construction d’un mur ‘’impénétrable’’ sur la frontière mexicaine toute entière. Il a annoncé qu’il restreindrait sévèrement la possibilité pour tout musulman d’entrer dans le pays. Il a fait d’innombrables remarques mysogines, s’est vanté d’avoir sexuellement agressé des femmes, et déclare qu’il devrait y avoir ‘’punition’’ pour toute femme qui avorte. Clinton, dont on discutera des nombreux crimes dans un instant, compte toujours sur le vote des femmes, des Latinos, des Noirs et ne peut pas et surtout ne ferait pas de déclarations racistes ou sexistes si ouvertement. Ainsi, il serait évidemment incohérent de mettre sur un pied d’égalité Clinton et Trump.

Cependant, ces différences ne font pas de Clinton une alternative pour les travailleurs, les femmes, et minorités oppressées. Le long dossier de Clinton, en tant que Première Dame, sénatrice, et secrétaire d’Etat est celui d’une politicienne qui a constamment agi dans l’intérêt de grandes entreprises allant à l’encontre du bien-être des travailleurs.

En tant que Première Dame, Clinton s’est montre favorable à la décision de Bill Clinton qui était de réduire les allocations pour les pauvres, à travers laquelle il a planifié de ‘’mettre fin à la protection sociale telle que nous la connaissons’’. Il a réussi sa mission. Moins d’un quart des familles vivant dans la pauvreté aujourd’hui reçoivent un soutien financier. Elle a soutenu la signature de sa loi sur la criminalité, qui a fait construire davantage de prisons, plus de crimes répréhensibles par la peine de mort, et a entrainé l’incarcération de millions de personnes de plus dans les décennies à suivre. C’est maintenant bien connu qu’elle a soutenu plusieurs accords de libre-échange ayant pour conséquences la baisse des salaires à la fois aux Etats-Unis et à l’étranger, qui a empiré les conditions de travail, et considérablement réduit les protections environnementales, tout en aidant à générer des profits records pour les firmes multinationales. Plus particulièrement, cela inclus l’ALENA signé en 1993 par Bill Clinton avec le soutien de la Première Dame. L’accord a non seulement fait pression à la baisse sur les salaires aux Etats-Unis mais a également coïncidé avec la hausse des prix alimentaires, à la baisse des salaires et à la hausse du chômage au Mexique. Hillary Clinton a poursuivi en soutenant de nombreux, bien-que moins connus, accords de libre-échange au Senat, jusqu’à sa bataille contre Bernie Sanders lors des primaires il y a plusieurs mois, durant laquelle elle a soutenu de manière enthousiaste ‘’l’accord de partenariat Trans pacifique’’ (TPP), l’appelant le ‘’l’étalon-or des accords de libre-échange’’

En tant que secrétaire d’Etat, Clinton a mené une stratégie de changement de régime pas si diffèrent de celle menée par l’administration Bush peu d’années auparavant. Son bureau a financé le coup d’Etat contre le Président Hondurien Manuel Zelaya pourtant élu démocratiquement, ainsi que la répression généralisée qui a suivi, en plus du retrait du Président Fernando Lugo au Paraguay.
Elle a férocement donné son accord pour le bombardement de la Libye et le renversement de Kadhafi menant au bain de sang qui se perpétue à ce jour.

Et en tant que Présidente, Clinton déclare avoir l’intention de poursuivre l’héritage d’Obama, un héritage qui inclut le plus grand nombre d’immigrés déportés dans toute l’histoire des Etats-Unis, l’extension des programmes anticonstitutionnels de surveillance à des niveaux sans précédents, l’envoie de bombes et des attaques meurtrières de drones dans l’ensemble du Moyen-Orient, le transfert de milliards de dollars en aide militaire à l’Etat Israélien, le soutien de la junte militaire en Egypte, en plus de l’enfermement de dizaines de milliers d’américains chaque année qui sont majoritairement noirs et latinos, et plus généralement la mise en péril de la planète terre avec la fracturation hydraulique et le forage offshore.

Tout cela est véridique, ces ‘’progressistes’’ vous diront, mais Clinton ne serait-elle tout de même pas meilleure que Trump ? Même la moindre différence entre les deux candidats devrait nous faire voter pour le ‘’moins mauvais’’, ils vous diront. Après tout, un de ces candidats finira Président. Ils vont même jusqu’à dire que ne pas voter Clinton constitue un signe d’indifférence vis à vis des personnes qui seront le plus affectées par l’élection de Trump (immigrés, noirs, musulmans, femmes, et bien d’autres groups oppressés). Seuls les ‘’privilégies’’, ils disent, ne voteraient pas pour Clinton car ils peuvent se permettre d’avoir Donald Trump au pouvoir.

Ceci est un argument cynique, sachant que c’est précisément les Démocrates qui vont mener les politiques de déportation d’immigrés, d’assassinat ou enfermement par masse de Noirs, et la surveillance des musulmans. Même le droit à l’avortement, que les démocrates ont longtemps porté comme étant leur accomplissement, s’est rapidement érodé sous la présidence Obama.
Un nombre record de cliniques d’avortement ont été fermées dans les cinq dernières années car les Démocrates ont refusé de mobiliser des partisans des droits à l’avortement.

La logique du « moindre mal »demande que le peuple accepte bombardements, les déportations, les interventions impérialistes et les coupes dans les dépenses publiques. Cette logique a complètement délaissé l’idée de voter selon des principes ; elle a abandonné l’idée que nous pouvons nous mobiliser pour quelque chose de bien mieux. Au lieu de cela, elle limite le peuple a une candidate présidentielle soutenue par Wall Street, les grandes banques, le complexe industrialo-militaire et explicitement ou implicitement, un bon nombre de Républicains.

Par conséquent, la logique du « moindre mal » devient une des plus grosses armes à disposition de la classe dominante. La candidate Démocrate doit seulement être un minimum préférable au Républicain afin de gagner le soutien du peuple. Se positionnant comme étant la ‘’moins mauvaise’’ est devenue un élément de stratégie centrale de la campagne de Clinton, campagne qui se base avant tout sur le fait qu’elle n’est pas Donald Trump. Cette stratégie a été exposée dans la campagne mémo de Clinton dans laquelle les Démocrates ont tenu a légitimer les candidats liés à l’extrême droite Républicaine tels que Donald Trump et Ted Cruz dans les phases primitives de leur campagne. Les membres de la campagne Clinton savaient que son scandale à propos des e-mails ainsi que son soutien apporté à l’ALENA et le TIPP l’ont rendu extrêmement impopulaire et vulnérable au point d’être défaite par un Républicain modéré. En d’autres mots, le parti Démocrate voulait que des candidats tels que Donald Trump gagnent et ont tout fait pour que ce soit lui qui gagne la nomination. Et maintenant certains pensent que nous pouvons battre Trump en votant Démocrate ?

Une fois élus et en fonctions, les Démocrates procèdent invariablement à la signature d’accords avec les Républicains contre les intérêts de la majorité et en faveur des grands capitalistes, en promulguant des lois anti-travailleurs toujours plus réactionnaires. Nous avons vu cela maintes fois auparavant avec des candidats en apparence plus progressistes et inspirants, comme Obama. En fait, le programme actuel d’Obama aurait fait de lui le meilleur plutôt que le ‘’moins mauvais’’ il n’y a qu’une décennie.

De plus, l’argument du « moindre mal » a été très efficace pour prévenir l’émergence d’une classe ouvrière et sympathisante socialiste, puisque tout autre parti, hors Démocrates et Républicains, est considéré comme ‘’non-éligible’’ et donc indigne de votes. Il empêche toute organisation de parti Independent d’émerger de mouvements de masses progressistes tels que Black Lives Matter, Occupy Wall Street, ou le combat pour 15$.

Ce n’est pas pour rien si Clinton a le taux d’approbation le plus bas de tous les candidats de tête dans l’histoire, avec 65% des électeurs qui ont d’elle une opinion défavorable. Si Trump n’était pas encore plus répugnant pour les électeurs, son score serait probablement encore pire. Pendant les primaires, Clinton était perçue par des millions de personnes comme étant la candidate favorite de Wall Street. Allant de son speech de 600 000$ à Goldman Sachs, son rôle d’ingénieur dans la crise financière de 2008, à son soutien de longue date apporté à l’ALENA parmi d’autres accords de libre-échange, jusqu’à les millions de dollars qu’elle a perçu via les contributions de milliardaires tels que Warren Buffet et George Soros à sa campagne. Dans ce contexte, les intérêts de ceux qu’elle défend sont devenus extrêmement clairs.
Sa campagne consiste à dépenser un milliard de dollars durant cette saison afin de convaincre les travailleurs, les personnes de couleur, et les pauvres que malgré tout elle représente une alternative aux Républicains.

Si nous pouvons trouver plusieurs divergences entre les programmes mis en avant par Clinton et Trump, il y a cependant davantage qui les unit que ce qui les divise. Chacun d’entre eux est membre de l’élite ultra-riche (Clinton a d’ailleurs notablement assisté au mariage de Trump en 2005 et lui-même a fait un don de plus de 100 000$ à la Fondation Clinton). Tous deux ont soutenu la guerre en Irak (même si Trump le nie aujourd’hui), la guerre en Afghanistan, et la guerre incessante ‘’contre Daesh’’ à travers le Moyen-Orient ; guerres qui ont tué au moins des centaines de milliers de personnes dans la dernière décennie et demi.
 Tous deux applaudissent l’occupation brutale et coloniale d’Israël en Palestine. Tous deux supportent le modèle de libre-échange si bien que, si Trump critique l’ALENA, il faut se rappeler de ses commentaires dans le débat le plus récent où il affirme qu’il n’y aurait ‘’plus d’accords de libre-échange’’ sous sa présidence, tant qu’ils ne seront pas renégociés dans un sens plus favorables aux entreprises américaines plutôt qu’étrangères.

Compte tenu du soutien relativement élevé dont jouissent les candidatures de troisième voie cette année, nous devons également mentionner que nous ne pouvons soutenir les candidatures du Parti Vert de Jill Stein, pas plus que le libertaire Gary Johnson. Johnson, qui prône l’élargissement des écoles privées sous contrats, la réduction des régulations sur l’environnement, et des impôts pour les riches, est simplement un autre Républicain libéral dans le moule de Rand Paul. La candidature de Stein a, quant à elle, obtenu le soutien d’une partie significative de la gauche, ainsi que de nombreux électeurs pro-Sanders, qui, légitimement, ne pouvaient se contenter de voter Clinton. Nous sommes encouragés par le fait que des milliers de jeunes se détournent des partis traditionnels et recherchent une alternative. Cependant, la vision du Parti Vert pour un capitalisme écologique n’offre aucune alternative à la crise actuelle. Leur campagne ne s’est pas démontrée particulièrement dynamique ; incapable de se lier, d’exprimer et de renforcer les mouvements sociaux les plus dynamiques aux Etats-Unis actuellement, du Black Lives Matter et à la lutte des natifs américains contre le ‘’North Dakota Access Pipeline’’. Ces deux candidats sont très loin d’incarner cette rage contre le racisme et cette remise en cause du système capitaliste qui traversent les consciences d’un grand nombre d’américains et en particulier des jeunes.

Le grand socialiste américain, Eugene Debs, qui a gagné 6% du vote populaire en tant que candidat aux élections présidentielles en 1912, a le mieux décrit le bipartisme américain : le travailleur n’a ‘’aucun choix entre ces deux partis capitalistes, ils sont tous deux engagés au sein du même système et que ce soit l’un ou l’autre qui triomphe, il demeurera le salarié esclave qu’il est aujourd’hui.’’

Ce qui est essentiel pour comprendre et faire face à la crise actuelle, et avec elle, la misère, les guerres incessantes et les désastres environnementaux, n’est pas l’option du ‘moindre mal’’ qui départagerait ces deux candidats, mais bien celle d’une classe ouvrière qui défit les capitalistes pour le pouvoir. Ni Trump, ni Clinton ne nous offre de l’espoir. Pour obtenir le monde que nous voulons, nous devons mobiliser les ouvriers, jeunes, femmes, et les personnes oppressées, nous devons organiser une alternative politique, et nous devons le déclarer explicitement : Pas Avec Eux.

Traduction par Sophia.S