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Elections américaines : le Parti vert est-il une alternative viable pour les socialistes ?

Publié le 9 juin 2016

Alors qu’Hillary Clinton semble avoir franchi la ligne d’arrivée dans la course à l’investiture présidentielle du Parti démocrate, les soutiens de Bernie Sanders commencent à se demander quelle sera la prochaine étape. Certains socialistes suggèrent qu’il serait logique de soutenir le Parti vert et la campagne de Jill Stein. Tout particulièrement, l’Organisation socialiste internationale soutient Stein « comme un pas vers la construction d’une alternative au système bipartite ». Mais que représentent vraiment les Verts et les socialistes devraient-ils les soutenir ?

Wayne Stephen

Il va sans dire qu’une alternative au Parti démocrate est plus que désirable. Le Parti démocrate est l’un des deux partis de la classe capitaliste impérialiste et raciste qui dirige les États-Unis. Son candidat probable – Hillary Clinton – est considérée avec raison par des millions de jeunes et de travailleurs comme un « faucon de la guerre », soutenant par ailleurs les politiques néo-libérales et d’austérité depuis des décennies. Cette perception renforce considérablement le désir d’une alternative politique parmi d’importantes couches de la population nord-américaine. Une nouvelle présidence Clinton constituerait inévitablement une défaite pour les travailleurs et leurs alliés parmi les opprimés du monde entier car signifiant, sans doute, une intensification des guerres à l’étranger et du racisme et des violences policières à l’intérieur du pays.

Mais les Verts sont-ils vraiment l’alternative politique à laquelle certains au sein de l’extrême-gauche socialiste aimeraient nous faire croireet dont le monde du travail et la jeunesse ont désespérément besoin ? Jill Stein a certainement rendu la réponse plus compliquée en appelant lundi 6 juin les électeurs de Californie à voter pour Bernie Sanders, candidat à l’investiture démocrate. En choisissant de se présenter comme démocrate, Sanders a tenté consciemment ou non de redonner de la crédibilité au système bipartite corrompu et pourrissant. En appuyant Sanders, Stein a jeté toute apparence d’indépendance vis-à-vis du Parti démocrate par la fenêtre. Si un candidat comme Sanders peut être élu en tant que démocrate, quel besoin existe donc d’un parti comme le Parti vert ? Si on suit cette logique encore plus loin, les Verts feraient mieux de se présenter aux primaires démocrates comme Sanders au lieu de construire un parti en dehors des démocrates. Cette tâche est rendue d’autant plus difficile que leur propre candidat appelle de ses vœux à soutenir un candidat à l’investiture démocrate.

Mais ce n’est pas la première fois que les Verts se retrouvent dans une telle position. En 2004, le candidat David Cobb a saboté sa propre campagne en se présentant seulement dans les états « sûrs ». Autrement dit, dans les États où la victoire du candidat démocrate n’était pas mise en jeu par sa concurrence. Puisqu’une poignée d’États comme la Floride, l’Ohio ou la Virginie décide en général des élections aux États-Unis, beaucoup d’États peuvent être considérés comme « sûrs » ; celui de New York et la Californie voteront pour le candidat démocrate, le Texas pour le Républicain, sauf tremblement de terre électoral. Mais la position de Cobb a montré que les Verts espèrent influencer les démocrates et, surtout, ne pas créer un nouveau parti.

La conseillère municipale socialiste de Seattle Kshama Sawant et la direction de Socialist Alternative prônent aujourd’hui une position semblable en ce qui concerne la campagne de Sanders. En effet, Sawant appelle Sanders à se présenter à l’élection présidentielle en tant que candidat indépendantavec la « stratégie des États sûrs » : « Si la seule inquiétude de Bernie est de savoir si une candidature indépendante laisserait la porte grande ouverte à la victoire de Trump, alors ne pourrait-il pas se présenter dans les 40 États où c’est généralement clair lequel des deux candidats gagnera ? Même de cette manière, en ne se présentant pas dans les 5 ou 10 États où le scrutin s’annonce serré, il pourrait mener une campagne historique préparant le terrain pour un nouveau parti. Une telle campagne poserait les bases d’un mouvement politique de masse qui pourrait présenter des centaines de candidats de gauche à tous les niveaux du gouvernement et indépendamment de l’argent des patrons. Il n’aurait pas à gagner cette élection afin d’imposer un virage durable à gauche dans le paysage politique états-unien. »

Le candidat vert Cynthia McKinney, Ralph Nader, le républicain ultra-droite Ron Paul et le candidat du Parti constitutionnel Chuck Baldwin (extrême-droite) ont décidé de faire une déclaration commune en 2008. Dans cette déclaration, les quatre candidats plaidaient pour un gel des paiements de la dette et pour l’ouverture d’une enquête contre la Réserve fédérale. Malgré leurs prises de position contre la guerre ou en défense des libertés démocratiques, la déclaration était globalement droitière. Comme dans le passé, ce genre d’alliance gauche-droite ne s’est pas révélée très profitable pour les Verts et la gauche en particulier . Plus tard, McKinney a lutté pour un Parti de la Reconstruction dirigé par la communauté noire, mais ce projet ne s’est jamais matérialisé.

Ces tours et détours s’expliquent en grande partie par le manque de délimitation de classe du Parti vert. Certes, des travailleurs et des socialistes en sont membres à part entière. Mais le parti est surtout dominé par des membres issus des classes moyennes. Ces couches intermédiaires, souvent instables politiquement, vacillent entre indépendance et adaptation au Parti démocrate. Contrairement à un parti du travail traditionnel, les Verts interdisent l’adhésion des structures syndicales. Et le parti est dominé par son aile droite depuis sa fondation – le Parti vert étant lui-même le produit d’une scission d’un parti explicitement socialiste.

Le mouvement vert n’est plus guère source d’inspiration à l’échelle mondiale. En Allemagne, les Verts ont participé à des gouvernements de coalition avec les sociaux-démocrates et à la mise en place de politiques guerrières et d’austérité. Nul part le Parti vert n’a pu constituer un raccourci heureux vers une alternative politique viable et indépendante des classes dominantes.

Ralph Nader, alors candidat vert à la présidentielle en 2000, a obtenu près de 3 millions de votes. Il était considéré comme le candidat d’un parti issu du jeune mouvement de contestation contre la mondialisation capitaliste et ses conséquences. Loin d’être anti-capitaliste, Nader est un défenseur utopique du capitalisme. Quand les salariés de son magasin ont tenté de fonder un syndicat en 1984, il les a tous remerciés et remplacés. Mais des organisations socialistes comme l’Organisation socialiste internationale, Socialist Alternative ou encore Solidarity ont toutes jugé opportun de le soutenir dans ses efforts de briguer le mandat présidentiel.

La « stratégie desÉtats sûrs » est l’une des principales conséquences de cette campagne-là. Al Gore a perdu en Floride par moins de voix que Nader n’en a obtenu dans cet État. Depuis ce fiasco, la direction du Parti démocrate et ses principaux représentants n’ont eu de cesse de dénoncer Nader et ses soutiens, les rendant responsables du mauvais score de leur propre candidat et des crimes de la présidence de Georges W. Bush. En réalité, ni Gore ni Nader n’ont mérité le soutien des socialistes.

Pour Marx, Lénine et Trotsky, la politique a toujours une fondation de classe. Tout parti politique sert une classe sociale en particulier – soit la bourgeoisie, soit la classe ouvrière. Quant aux classes moyennes, elles vacillent sans cesse entre ces deux principaux groupes sociaux de la société capitaliste. L’idée véhiculée par certains socialistes selon laquelle le Parti vert pourrait constituer un parti de collaboration de classes « progressiste » est une illusion dangereuse. Sans bases dans la classe ouvrière, un tel mouvement de collaboration de classes ne pourrait que mener à la défaite et risquerait de se faire coopter à tout moment par les partis capitalistes. Si les Verts devenaient, par chance, une force majeure dans le jeu politique états-uniens, les démocrates n’hésiteraient sans doute pas à y entrer massivement afin d’en faire un nouveau parti de la caste capitaliste. Si les Verts font déjà des concessions au Parti démocrate comme nous l’avons vu, il n’est pas très difficile d’imaginer l’ampleur de la pression qui s’exercerait sur eux s’ils étaient aux portes du pouvoir à l’échelle nationale.

De telles tentatives antérieures de créer des partis « progressistes » ou de « gauche », sans délimitation de classe claire, se sont tous soldées par des échecs au XXe siècle. Le Parti progressiste en est un cas emblématique. Ce parti reposait sur une alliance de classes semblable, soutenue d’ailleurs par le Parti Communiste stalinisé des États-Unis. En 1948 l’ancien vice-président Henry Wallace était alors candidat pour ce parti et a obtenu plus d’un million de votes. Cependant, le parti a rapidement dépéri sous les coups du maccarthysme et s’est finalement dissout en 1995. Cette expérience signifiait un énorme détournement de l’énergie vers la construction d’un parti indépendant du mouvement ouvrier, lequel n’avait pas réussi à créer un Parti du travail dans les années 1930, ce qui a limité considérablement les acquis sociaux arrachés pendant ces mêmes années-là.

Chaque projet semblable, aussi radical puisse-t-il paraître à un moment donné, est voué aux mêmes expériences d’échec. Peu ou pas du tout délimité dans sa nature de classe, il tendra finalement toujours vers la bourgeoise. Cela peut prendre la forme par exemple d’un « pragmatisme » apparent (l’aile droite du Parti vert allemand s’appelle les « réalistes »). La classe capitaliste n’est pas du tout inconsciente du fonctionnement de ses institutions et de son système électoral ; son pouvoir et son influence sont essentiels. Les élections sont soigneusement limitées pour que les candidats de la bourgeoisie gagnent à chaque fois. Il ne faut pas se leurrer, les travailleurs et les opprimés souffriront sous la botte gauche comme sous la botte droite.

Les États-Unis est le « ventre de la bête » de l’impérialisme à l’échelle mondiale. En son sein, le rapport de force entre les classes revêt ainsi une importance tout particulière. La classe capitaliste nord-américaine est particulièrement vicieuse et prédatrice, chez elle comme à l’étranger. Les socialistes dans ce pays ont donc un devoir spécial : tracer une ligne de démarcation de classe claire. Le virage opportuniste de Socialist Alternative vers la campagne de Bernie Sanders est loin d’être un accident.

Le plus triste du récent appel de Jill Stein est peut-être son manque d’originalité. Le Parti pour le Socialisme et la Libération a annoncé son soutien à Sanders en des termes à peu près semblables à la veille des primaires du New York quand le Sénateur du Vermont avaient toujours des chances de gagner.

Les socialistes qui soutiennent les Verts estiment qu’il s’agit d’une question avant tout tactique visant à « rompre » avec le Parti démocrate et à détruire le système bipartite. Cette position est cependant illusoire car elle nie la véritable nature de classe du Parti vert. Ces socialistes ont passé les derniers 16 ans à suivre un petit parti avec très peu de gains. En même temps les Verts ont, à chaque pas, sapé l’idée qu’ils constituent une véritable alternative.

Construire une alternative viable aux démocrates nécessite avant tout une délimitation de classe claire. Il est encore trop tôt de savoir si cela signifie un parti ouvrier ou une autre formation politique. Mais ce qui est clair, c’est la nécessité qu’il y a à tracer une démarcation de classe claire dans l’élection présidentielle actuelle et le rejet du Parti vert une bonne fois pour toutes. Au lieu des demi-mesures dangereuses comme la campagne de Stein, les socialistes doivent soutenir des candidats explicitement socialistes. En ce moment, il est encore plus important d’utiliser cette élection afin d’apporter un véritable message socialiste auprès des travailleurs, des jeunes et des femmes, ce que l’on ne peut pas faire en soutenant le Parti vert.

Traduit par I.M.