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Débats

Où est passée la gauche radicale ?

Elections en Italie. Potere al Popolo, un nouveau Podemos ?

Un nouveau mouvement politique traverse le paysage politique italien. Divers partis de la gauche italienne se sont réunis sous la bannière « Potere al Popolo » (Pouvoir au peuple) afin de construire une liste commune pour les élections générales de ce week-end. Que propose ce nouveau projet ?

C’est à Naples, un des bastions traditionnels de la gauche italienne, que le nouveau mouvement Potere al Popolo (PaP) a son siège, dans un ancien hôpital psychiatrique, un gigantesque immeuble occupé du centre-ville napolitain. La Fraction Internationaliste Révolutionnaire->https://www.lavocedellelotte.it/it/2017/11/23/una-podemos-italiana-per-cambiare-le-cose-sul-percorso-lanciato-dai-compagni-di-je-so-pazzo/] revient sur la trajectoire de ce qui est présenté comme « seule liste de gauche radicale » aux élections de dimanche, en Italie.

Après sa fermeture, le bâtiment avait été abandonné. Cependant, il y a deux ans, des militants ont décidé de l’occuper pour le transformer en un centre communautaire connu sous le nom de « ex-OPG », proposant un large éventail d’activités sociales, culturelles et récréatives pour les gens du quartier, les étudiants, les travailleurs et les réfugiés. Alors que les graffitis des anciens détenus sont encore visibles dans tout le bâtiment, celui-ci accueille maintenant un théâtre, une bibliothèque ainsi qu’un gymnase.

C’est de ce quartier général qu’est parti le mouvement Potere al Popolo, avec les militants de l’Ex-OPG qui ont construit, dans toute l’Italie, les ramifications de ce nouveau mouvement de gauche radicale. Depuis le Congrès fondateur à Rome, à la mi-novembre, le nombre de groupes locaux est passé d’une vingtaine à plus d’une centaine, tout en recueillant le soutien de Jean-Luc Mélenchon (France Insoumise) et Alberto Garzón (Unidos Podemos, Etat espagnol), qui ont tous deux signalé l’importance de la création du mouvement pour la gauche européenne.

On ne peut nier la nécessité d’une représentation politique des intérêts des travailleurs, des étudiants, des femmes, des immigrés, et de tous les exploités et les opprimés. Aujourd’hui, il faut se poser la question de la construction d’un parti révolutionnaire composé des avants gardes de ces secteurs en Italie, sans pour autant penser qu’il existe un schéma préétabli. Dans un sens, l’alliance anti-néolibérale que propose PaP pourrait conduire à un nouveau parti de gauche et pousser le débat politique dans ce sens. Cependant, le développement de PaP n’est pas sans contradictions.

Un appel général qui cache un programme réformiste

Dans leur appel, les militants de l’ex-OPG écrivent : « aucun des partis [existants] ne dit : « les gens ont faim, prenons l’argent que les riches ont volé au peuple au fil du temps ». Ils ne disent pas non plus : « réduisons les dépenses militaires et embauchons des jeunes pour travailler dans les écoles et les hôpitaux, car notre pays s’effondre ». Nous devons abolir la Loi de réforme du marché Jobs Act, sorte de Loi Travail à l’italienne lancer un programme d’investissement public ».

Comme on le voit, les militants de PaP choisissent des formules très larges. Si ces formules ont l’avantage d’être très largement audibles, elles mettent en revanche de côté la question de ce qui doit être fait, en d’autres termes, la question de la stratégie pour mettre en œuvre ce programme.

Lors des premières assemblées générales de fondation, les militants ont expliqué quels étaient les points programmatiques centraux de la liste qui se présente, ce dimanche, aux élections législatives, et pour lesquelles la droite a le vent en poupe. Depuis, le programme s’est étoffé, mais il reste assez large pour être partagé par une bonne partie du paysage politique et syndical de gauche. Par ailleurs, il correspond sur de nombreux plans à ce que proclament, très génériquement, les bureaucraties syndicales de la CGIL (Confédération Générale du Travail), dans le sens où dans les deux cas, PaP comme la CGIL ne précisent pas comment, de quelle manière, pour par quel type de gouvernement ce programme pourra être mis en place.

On a ainsi entendu à plusieurs reprises Susanna Camusso (secrétaire générale de la CGIL, le plus gros syndicat italien) réclamer un impôt progressif sur le capital pour les hauts-revenus. Cependant, malgré ces déclarations de principe, rien n’a été fait sur le plan politique et syndical pour appliquer ce programme. Il va sans dire qu’un tel programme minimum n’est pas suffisant en soi. Ces propositions, encore très floues en décembre, ont tout simplement ouvert la voie à un programme minimal porté par une classe politique de la gauche néo-réformiste en quête de relocalisation.

Dans son rapport introductif lors d’une assemblée au Teatro Italia (où s’est tenu le Congrès fondateur), l’ex-OPG a souligné que le programme « défend et met en œuvre la Constitution… pour lutter contre les politiques libérales » et « défendre la démocratie ». Liés au programme décrit-ci dessus, ces trois grands éléments montrent le profil de la liste de PaP, c’est-à-dire un profil ouvertement réformiste. Selon les membres de l’ex-OPG, ce programme peut être réalisé par un gouvernement de gauche radicale, sans le Parti Démocrate italien (dont Matteo Renzi, ex-premier ministre est le secrétaire général), dans une stratégie de réforme progressive du capitalisme italien par le pouvoir d’État, petit à petit. Par ailleurs, à aucun moment la propriété privée des moyens de production n’est remise en question, alors que cela reste l’élément central sur lequel se fondent toutes les injustices, tout le système d’exploitation et d’oppression : Potere al Popolo met la question sous le tapis. Plutôt qu’entamer une lutte contre celle-ci, l’ex-OPG propose de « défendre la constitution [italienne de 1947] » (qui, évidemment, garantit explicitement la propriété privée) tout en octroyant quelques droits, comme l’abrogation du Jobs Act de Matteo Renzi. Dans ce contexte, les contradictions de Potere al Popolo ne laissent aucun doute sur l’interprétation de leur projet politique : « le pouvoir au peuple » n’a pas l’intention de créer un nouveau parti politique anticapitaliste basé sur une rupture avec la logique du « moindre mal », qui a longtemps distingué Rifondazione Comuniste (le plus grand parti de la gauche italienne, qui a participé à la coalition du gouvernement Prodi de 2006 à 2008).

Défendre la Constitution ?

Défendre la Constitution, c’est défendre les piliers sur lesquels repose l’État italien. La Constitution de la République Italienne, qui date de l’après-guerre, était le résultat d’un compromis entre les forces de la Résistance italienne de tous bords et visait à subordonner le prolétariat italien, mené par le PCI, à la bourgeoisie italienne. Cela ne s’est pas fait sans résistances, dans un contexte où nombre de résistants ouvriers ne voulaient pas se limiter à la disparition du fascisme mais continuer à combattre jusqu’à la disparition des patrons en général par une révolution socialiste. Dans ce contexte, la Constitution de 1947 a mis sur pied un nouvel Etat bourgeois « démocratique » taillé sur mesure pour les banquiers et les industriels. (…)

Défendre une Constitution qui prétend vaguement défendre le travail, mais qui établit en même temps le droit à la libre entreprise privée ne peut pas représenter un programme de changement radical. La Constitution de l’État italien considère la propriété privée comme inviolable, et la protège et défend en conséquence. Défendre cette Constitution ne signifie rien de plus que défendre le Capitalisme.

Défendre la Démocratie ?

Un gouvernement parlementaire de gauche pourrait-il remettre en cause les politiques d’attaques contre les travailleurs et la jeunesse ?

La « démocratie » italienne existante n’est qu’illusion. Elle reste un mécanisme contrôlé par les propriétaires d’entreprises et les banquiers, dans lequel les chaînes de télévision et les journaux, contrôlés par ces mêmes entrepreneurs empoisonnent à longueur de journée les masses par leur propagande. Pour défendre cet Etat, une bureaucratie étatique existe sur la base de lois qui évincent du pouvoir les classes opprimées, avec une force de centaines de milliers d’hommes, qu’ils soient armés de timbres et de formulaires ou de matraques et d’armes de guerre.

S’interroger sur un seul aspect des politiques d’austérité des gouvernements au service des patrons, que celles-ci soient dictées directement par l’UE ou par les administrations publiques, signifie, de fait, remettre en cause tout l’ordre social existant. Aucun gouvernement, plus ou moins de gauche, ne pourra mettre en œuvre un programme en faveur du mouvement ouvrier et de la population pauvre, car de fait, celui-ci jouerait un jeu où les règles ne permettent pas « le pouvoir au peuple ».

Réclamer la « défense de la démocratie », sans préciser que la seule démocratie qui peut réaliser un programme de justice sociale est une démocratie basée sur des conseils, des assemblées générales qui impliquent la totalité des masses opprimées de la classe ouvrière, de la jeunesse, des chômeurs, des femmes et minorités de genre, des immigrés et des retraités, qui planifient et confrontent leurs idées démocratiquement ; revendiquer la défense d’une démocratie pure, sans ce contenu, est un mensonge.

Deux leçons récentes : les trahisons de Podemos et de Syriza

Deux exemples récents ont pourtant démontré l’impossibilité de mener à bien tout programme progressiste -même s’il se limite à un réformisme anti-libéral- sans remettre en question l’État, la constitution et sa « démocratie » : Syriza en Grèce et Podemos dans l’Etat espagnol. Ces deux partis présentent des caractéristiques similaires aux idées et à la démarche sur lesquels l’Ex-OPG a construit la liste Potere al Popolo. Tout d’abord, ce sont des phénomènes capables de liquider les vieilles organisations de la gauche réformiste, parce qu’ils parviennent à intégrer la plupart de leurs anciennes composantes, menant en dernière instance une politique pro-bourgeoise. Podemos, même s’il est né sur un programme plus à droite que celui proposé par l’ex-OPG, avait une dynamique similaire : très peu de clarté programmatique, beaucoup d’enthousiasme et une approche « bottom-up ».

Malgré ses grandes proclamations révolutionnaires, Podemos n’a pas répondu aux attentes politiques de son électorat. Un exemple récent flagrant est la position du parti contre l’indépendance de la Catalogne -une exigence démocratique fondamentale, loin d’être révolutionnaire ou anticapitaliste- s’alignant finalement sur la monarchie, et exigeant, en fait, la restauration de l’État espagnol en Catalogne.

Pour sa part, Syriza, en Grèce, a liquidé la plupart des anciens partis de gauche. Au départ, il s’était fait porte-parole des revendications des masses grecques en lutte contre les politiques d’austérité imposées par l’Union Européenne et soutenues par les capitalistes grecs. A son apogée, c’était un parti dans lequel des millions de Grecs appauvris plaçaient tous leurs espoirs. Le bilan de Syriza au pouvoir, c’est la mise en œuvre de l’ensemble du programme d’austérité préconisé par la Banque Centrale Européenne qui a plongé les masses grecques dans la faim et la misère. (…)

Cependant, les cas de Podemos et de Syriza sont des phénomènes dont les racines sont à trouver dans un contexte de luttes de masse qui ont touchées l’État espagnol (les Indignés) et la Grèce (mobilisations post-crise). L’opération que l’ex-OPG tente est donc encore plus risquée car elle n’est pas portée par un mouvement de luttes. Si les expériences grecques et espagnoles ont échoué précisément parce qu’elles ne reposent pas sur un programme anticapitaliste et ne sont pas soudées au mouvement ouvrier, en quoi le soutien à PaP, basé sur un programme anti-libéral, serait une solution pour les ouvriers italiens, quand cela signifie en plus s’allier à ceux qui, au cours des 20 dernières années, ont soutenu les pires gouvernements de centre-gauche ?

Rifondazione Comunista – un allié ?

Lors du Congrès de fondation, les militants de l’ex-OPG ont réitéré qu’ils n’y avait pas de place pour les secrétaires des anciens partis de la gauche, utilisant une rhétorique « mouvementiste » selon laquelle «  tous les partis sont bureaucratiques ». Si c’est un sentiment largement partagé dans l’avant-garde ouvrière, c’est un discours qui reprend une rhétorique toxique contre tous les partis, en prenant appui sur les échecs des dirigeants de la gauche italienne, qu’elle soit sociale-démocrate ou radicale. (…)

L’exemple de Rifondazione Comunista (PRC), qui participe à PaP, est assez parlant. C’est un parti qui a voté le « Paquet Treu » (une loi de 1997 qui a flexibilisé le marché du travail, a ouvert la voie au Jobs Act de Renzi), a attaqué les retraites et a soutenu les guerres impérialistes. C’est un parti qui, en 20 ans, a participé à la destruction des acquis des syndicats, par ses trahisons et qui nous dit maintenant qu’il voudrait « abolir le Jobs Act ». Seuls les naïfs pourraient encore croire les dirigeants de ce parti.

Le fait que plusieurs membres de l’ex-OPG aient pris part à Rifondazione Comunista, y compris le secrétaire du parti, Maurizio Acerbo, et sa députée européenne Eleonora Forenza, sont des signes inquiétants. Rifondazione Comunista a concentré tous ses efforts, au cours des derniers mois, dans la construction de la liste Potere al Popolo, en mobilisant toutes ses sections. (…)

Par ailleurs, une autre des contradictions de PaP est la volonté de construire un « projet populaire et anti-système » tout en continuant à soutenir le maire de Naples, Luigi De Magistris, alors que celui-ci a mis de côté toutes ses promesses de campagne. Une politique à l’exact opposé de ce que prônaient, durant son congrès de fondation, les partisans de PaP, c’est-à-dire « nous représenter », c’est-à-dire représenter ceux qui travaillent, étudient et vivent dans la pauvreté.

Comment peut-on représenter les classes populaires en soutenant celui qui a licencié des centaines d’employés de l’ANM [les transports publics napolitains] ? Comment PaP peut-il rester dans la rhétorique de la lutte et de « l’anti-système » tout en soutenant une coalition qui privatise les transports publics en alliance avec le président de la région De Luca, ennemi juré des chômeurs de Campanie ? Il est évident que ces contradictions -soutenues par un vague appel- ne feront qu’exploser et ne pourront conduire qu’à de nouvelles trahisons.

Une proposition anticapitaliste de gauche

La question fondamentale de la construction d’un front unique ouvrier et de la représentation politique de leurs intérêts reste donc en suspens. Ces problèmes ne seront pas résolus immédiatement. Il n’y aura pas de raccourcis ni de recette secrète. Si personne ne peut prétendre détenir LA vérité pour construire une réponse anticapitaliste cohérente, il paraît clair que cette voie ne sera pas celle de Potere al Popolo. En effet, cette voie ne partira pas d’une liste électorale avec un programme réformiste, construite avec la direction de la social-démocratie italienne, et sans liens forts avec les travailleurs en lutte.

Dans ce sens, soutenir la liste Potere al Popolo est à l’exact opposé d’une proposition d’un pôle d’avant-garde anticapitaliste. Un tel pôle ne pourra se faire qu’avec celles et ceux qui partagent la préoccupation de tirer les leçons des échecs de Syriza et Podemos pour construire un outil d’émancipation et de lutte contre le capitalisme, tout en restant évidemment en dialogue avec celles et ceux qui voient aujourd’hui dans la proposition lancée par l’ex-OPG la « seule alternative ». (…)

Trad. GW

[Crédits LVdL]




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