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Victoire électorale de la droite au Venezuela

Elections législatives au Venezuela et tournant à droite en Amérique Latine

Publié le 9 décembre 2015

Le résultat électoral, selon les informations officielles publiées jusqu’à présent, traduit une importante victoire pour l’opposition de droite. Le MUD (pour "Mesa de Unidad Democratica", parti de droite, en espagnol) aurait obtenu 99 sièges parmi les 167 en dispute. Le chavisme n’obtiendrait que 46 sièges et il y aurait encore 22 sièges pour lesquels on ne saurait pas encore. Avec ses sièges, l’opposition de droite pourrait conquérir une majorité de 3/5 ou même de 2/3 à l’Assemblée Nationale et renforcer son poids.

Eduardo Molina

Cette importante défaite électorale, après 16 ans d’hégémonie chaviste, constitue un coup politique pour Maduro et le gouvernement dans son ensemble. Cela ouvre une nouvelle phase dans un contexte de crise économique et politique qui signe la décadence du chavisme. Dans les prochaines semaines, nous allons voir comment le gouvernement et l’opposition vont se repositionner vis-à-vis de la nouvelle composition de l’Assemblée Nationale qui donne une majorité à l’opposition. Cependant, il faut rappeler que les institutions de la République Bolivarienne donnent des attributions importantes à la présidence, dans le contexte d’un régime avec de forts traits bonapartistes.

Cet affaiblissement politique de Maduro, les divisions au sein du gouvernement et l’érosion de sa base sociale, et alors que que l’opposition est, quant à elle, divisée : tout cela ouvre un scénario d’incertitude dans lequel l’avis d’un secteur influent comme les Forces Armées aura certainement un impact. Il est évident que les conséquences des élections du 6 décembre constituent non seulement un point d’inflexion dans la situation vénézuélienne, mais aussi un facteur important dans le contexte latino-américain. 

Des répercutions internationales

L’impérialisme et la droite continentale ont salué la victoire de l’opposition pour laquelle ils ont travaillé durement. Dans ce contexte, il existe deux possibilités stratégiques pour l’opposition pour profiter de l’existence d’une majorité législative. La première consiste à faire pression sur Maduro et à chercher des pactes avec des secteurs du chavisme pour une transition graduelle. Il s’agit de l’option choisie par des secteurs de la droite "rénovée" incarnée par Henrique Capriles, lorsque celui-ci déclarait que "nous ne voulons pas une guerre". La deuxième est une ligne d’affrontement plus direct, soutenue par Leopoldo Lopez, Corina Machado et d’autres. 

L’Union Européenne a déclaré depuis Bruxelles que "les vénézuéliens ont voté pour un changement" et a demandé à tous les politiciens de dialoguer et coopérer pour faire face aux défis actuels. Cette ligne est en cohérence avec des secteurs de l’opposition et aussi du chavisme dissident, qui sont prêts à explorer un "consensus à minima". Depuis l’Etat espagnol, alors que le Parti Populaire a soutenu ouvertement l’aile dure d’opposition, le Parti Socialiste espagnol (PSOE) a également salué la victoire de l’opposition car elle ouvrait "une nouvelle étape d’avenir et d’espoir".

D’autre part, le journal états-unien The Washington Post a écrit : "La victoire de la coalition d’opposition pose les bases pour une plus grande confrontation et peut encourager un mouvement qui vise à éloigner Maduro du pouvoir avant la fin de son mandat en 2019". The New York Times, pour sa part, annonçait que "la victoire modifie de manière significative le bilan politique de ce pays, profondément divisé, et laisse présager une lutte pour le pouvoir entre l’opposition, longuement marginalisée, et le gouvernement du Président Nicolas Maduro". Enrique Ramos, leader de l’opposition, affirme que "nous sommes entrés dans une période de transition", avant d’annoncer que "Maduro pourrait ne pas arriver à la fin de son mandat en 2019 et pourrait être destitué par la "voie constitutionnelle" comme par exemple un référendum, un changement dans la Constitution ou encore s’il est forcé à démissionner". Cette dernière solution serait une hypothèse envisageable pour Washington.

Du côté de la Chine, un important commanditaire commercial et allié politique du gouvernement Maduro, le porte-parole du Ministère des Affaires Etrangères a déclaré qu’il "souhaite que la stabilité et le développement national soient maintenus" au Venezuela et a également réaffirmé sa disposition à continuer de travailler afin de "consolider notre traditionnelle amitié et répandre notre coopération sur le domaine du commerce et ailleurs également"

Du côté des gouvernements latino-américains, la réaction a été prudente. La situation vénézuélienne est l’un des foyers de la dispute au niveau régional, entre le progressisme qui perd du terrain et la "nouvelle droite" qui essaie de consolider ses avancées, encouragée également par la victoire de Macri en Argentine et par la décomposition du gouvernement de Dilma Rouseff au Brésil et l’ouverture du processus d’impeachement. 
La droite la plus extrême, avec des figures comme Vargas Llosa, ou encore des anciens présidents dont la tradition démocratique est clairement en doute, tels que le néolibéral "Tuto" Quiroga de Bolivie, ou l’espagnol Felipe Gonzalez, a fait campagne pour l’opposition et a tenté d’organiser l’ingérence de l’OEA (Organisation des Etats Américains). Cette opération a été sans succès car elle fut bloquée par les partis d’opposition de la plupart des pays sud-américains. 

Le journal Folha de Sao Paulo affirme qu’il y a eu une "victoire écrasante qui opère un rééquilibre de forces dans un pays où le gouvernement chaviste a exercé un pouvoir hégémonique depuis 16 ans" et que "le résultat de dimanche dernier est largement perçu comme le rejet majoritaire d’un gouvernement responsable de la dégradation des conditions de vie de la population, malgré les avancées qui ont pu être obtenues sous la présidence de Hugo Chavez (1999-2013)".

Le gouvernement brésilien, qui semble préférer un "équilibre modéré" à Caracas, avait rejeté les propositions du nouveau président argentin, Mauricio Macri, de suspendre le Venezuela du MERCOSUR (Marché commun des pays de l’Amérique du Sud), tant que Leopoldo Lopez, ainsi que d’autres dirigeants de la droite, ne seraient pas libérés et épargnés de leurs peines de prison. Cependant, la nouvelle Ministre des Affaires Etrangères d’Argentine, Susana Malcorra a récemment fait des déclarations qui vont dans le sens inverse et qui laisse voir que la politique du gouvernement argentin n’est pas celle d’isoler et de faire pression sur le Venezuela, en cohérence avec la ligne de rapprochement et de "relations fluides" avec les Etats-Unis.

Les élections du 6 décembre et le tournant à droite en Amérique du Sud
Il est évident que la victoire de la droite au Venezuela est un encouragement pour les réactionnaires au niveau continental. La crise brésilienne, la victoire de Macri en Argentine et le résultat des élections du 6 décembre sont les marqueurs d’un changement considérable dans l’échiquier politique sud-américain.
La relative hégémonie des forces progressistes qui avait pu exister lors des dernières années touche à sa fin. Tout au long de l’année 2015, les jalons du tournant réactionnaire ont été posés. L’acceptation du "nouveau dialogue" proposé par Obama au sommet de Panama, la reprise des relations avec Cuba qui a rendu possible l’ingérence nord-américaine dans le processus de restauration capitaliste à Cuba, le processus de "paix" en Colombie qui avance vers la "reddition négociée" de la guérilla, l’adoption d’un programme d’austérité par le gouvernement Dilma au Brésil, ainsi que l’ouverture du processus d’impeachment, et le "changement" vers un gouvernement de centre-droit en Argentine, en sont quelques exemples.
Ce virage a été partagé et encouragé par les politiques menées par les gouvernements dits "progressistes". Le chemin adopté par le gouvernement de Cristina Kirchner en Argentine et son pari sur le candidat de centre-droit Scioli, ont préparé l’arrivée de Macri au pouvoir. Les mesures antipopulaires de Dilma et ses alliances avec des secteurs obscurantistes de la politique brésilienne ont encouragé la droite. Au Venezuela, toute la politique menée par Maduro a démoralisé et démobilisé largement les secteurs ouvriers et populaires et a préparé le terrain pour la victoire de l’opposition.
Ce n’est pas un hasard que la "nouvelle droite" puisse se cacher derrière des prétentions d’un certain "changement". Les secteurs "progressistes" précédemment au pouvoir le leur permettent. Cela fait plus d’une décennie que ces gouvernement s’auto-déclarent comme étant des gouvernements "populaires", mais ils n’ont en aucun cas encouragé une "démocratie réelle", un "développement" ou une "industrialisation", ni une "reconquête de la souveraineté" ou la construction d’une "grande patrie ", unie économique et politiquement. Au contraire, avec les revenus importants comme conséquence des prix élevés des matières premières, ils ont approfondi les traits d’une économie basée sur l’exportation des matières premières et l’extraction, ils ont parié sur l’alliance avec les entreprises transnationales, ils ont protégé les banques, les entreprises et les patrons fonciers, et ils ont continué à payer la dette à l’impérialisme.
En somme, ils se sont limités à la "gestion progressiste" du capitalisme latino-américain "réellement existant". Ils ont ainsi préservé le pouvoir économique et social de la classe dominante et ont contribué à construire les conditions pour que cette dernière puisse avoir des gouvernements avec un "personnel politique propre".
Sous l’impact de la crise internationale, la croissance est arrivée à sa fin et la possibilité de maintenir à la fois les allocations pour contenir le niveau de pauvreté, et à la fois le bon déroulement des affaires capitalistes, aussi. La décadence et les "fins de cycle" kirchneriste, du PT au Brésil ou chaviste au Venezuela, avec ses différents rythmes et spécificités, sont également liés à cette réalité. Ces gouvernements sont devenus des administrateurs de la crise car ils sont restés attachés aux limites imposées par une stratégie réformiste, ainsi qu’en raison de leur caractère de classe. Lorsqu’ils n’ont pas adopté des mesures directement d’austérité en fonction des exigences du capital, ils ont néanmoins appliqué des politiques inflationnistes qui dégradent le niveau de vie ouvrier et populaire et ils ont également criminalisé les grèves ouvrières et les revendications populaires.
Il reste à voir si la bourgeoisie arrivera à transformer les succès politiques de la droite en un nouveau rapport de forces entre les classes et à imposer son projet réactionnaire. Tout en essayant d’avancer dans la mise en place des attaques contre les travailleurs, elle peut finir par exacerber la polarisation sociale et doit se préparer à faire face à une résistance ouvrière et populaire rénovée.
Contrairement aux années 90, il s’agit d’une classe ouvrière et des secteurs populaires qui ont accumulé des forces et qui gardent des aspirations. Une situation qui est encore loin de laisser la porte ouverte à la soumission aux diktats de la droite et de l’impérialisme ni aux "plans d’austérité progressistes".

Pour une stratégie ouvrière indépendante pour faire face aux attaques capitalistes
Dans ce contexte, la classe ouvrière et les secteurs populaires ont besoin d’avoir un nouveau programme pour que les capitalistes paient la crise et pour l’expulsion de l’impérialisme. Ils ont également besoin d’un bilan clair des expériences "post-néolibérales", et d’une délimitation vis-à-vis du kirchnerisme, du chavisme et du gouvernement d’Evo Morales, de Correa en Equateur, du PT au Brésil et du Frente Amplio en Uruguay. 
Ce nouveau contexte réactionnaire, de polarisation et probablement de plus grande tension dans la lutte de classes, repose les défis et les tâches stratégiques pour l’extrême-gauche révolutionnaire et des travailleurs en Amérique Latine, pour que la classe ouvrière du continent puisse se mettre à la tête de la lutte contre l’austérité capitaliste et contre l’impérialisme.

Traduction : Laura Varlet

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