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Débats

En noir et blanc ou en couleurs ?

En finir avec le cortège de tête ?

Que faut-il faire du cortège de tête ? En ce début de mobilisation contre Macron, le débat a explosé entre les différents participants, par l’intermédiaire, notamment, d’une contribution parue sur Paris Luttes Info, qui appelle à colorer le cortège de tête pour le rendre plus festif. Un débat inattendu mais qui manque la question essentielle : le cortège de tête a-t-il une raison d’être ?

«  Sans remettre en question la légitimité a priori du black block, il faut bien constater que sa généralisation au sein du cortège de tête n’a pas bénéficié au potentiel débordant de ce dernier  » : la critique est timide, certes, mais elle est plutôt inhabituelle. Dans une tribune intitulée Rentrée des casses 2017-2018 : pour que le cortège de tête reprenne des couleurs, des participants du cortège de tête appellent à une réflexion critique sur la pratique du black block et à colorer le cortège de tête.
Ce texte a fait l’objet de deux réponses virulentes, ici et ici, de la part de la « ligne dure » du black bloc. C’est dire que le sujet est sensible, voire interdit dans certains milieux militants, tant la pratique du cortège de tête est devenue l’emblème de la radicalité ou de sa soi-disant radicalité. Pourtant, il est permis d’en douter.

De l’émergence du cortège de tête au printemps 2016…

Des manifestants cagoulés qui décident d’en découdre avec les forces de répression, rien de très nouveau là-dedans. C’est un fait sans doute aussi vieux que l’histoire des manifestations. Mais, depuis plusieurs années, notamment durant la mobilisation victorieuse contre le CPE, en 2006, ces pratiques ne concernaient qu’une petite minorité à l’écart du gros des cortèges. Or pour la première fois depuis bien longtemps, durant la mobilisation contre la loi travail, les rangs du black bloc se sont gonflés. Rarement on aura vu autant de gens cagoulés de noir dans des manifs, rarement on aura vu également autant de manifestants les soutenir, même si cela ne constituait que quelques milliers de personnes sur les centaines de milliers qui défilaient.

Un fait à souligner mais qui donne lieu à une réinterprétation fantaisiste dans les contributions des fanatiques du black bloc, qui ressemblent davantage au concours d’ego qu’à une analyse objective de la situation.

« Il nous semble que c’est plutôt en maintenant des pratiques offensives avec un état d’esprit mêlant rage et entraide qu’on a été rejoint au fil du mouvement »

« Il faut vraiment être à l’ouest pour croire que cette couleur [le noir] peut repousser alors que c’est bien elle qui a attiré tant de monde dans ce fameux cortège de tête »

En réalité, en dépit des fantasmes des uns et des autres, l’émergence du cortège de tête n’a rien à voir avec une quelconque mystique du noir ou avec une conversion massive aux pratiques du black bloc, pour ne pas parler de la conversion à la stratégie autonome... Elle vient d’abord de la volonté de contourner, dans l’esprit et dans la rue, la récupération bureaucratique des directions syndicales de la mobilisation. En effet, le 9 mars, ce sont une pétition et les organisations de jeunesse qui ont poussé à une date de mobilisation, que la direction de la CGT et de FO se sont vues obligées de rejoindre. Par la suite, il faudra plus d’un mois de mobilisation sur les universités pour que les directions syndicales lancent réellement le mouvement chez les travailleurs quoiqu’en ordre dispersé.

Pourtant, dans la rue et les médias, ces mêmes directions ont cherché à récupérer le mouvement. C’est face à cette tentative d’étouffer le mouvement et l’auto-organisation qui se mettait en place sur les facs, sur les piquets de blocage des dépôts et des raffineries, dans certaines AG, au Havre, que l’aspiration à « aller devant » et à déborder le carré de tête a surgi. Une aspiration certes captée (et en partie récupérée) par les « militants tout de noir vêtus », mais guère plus. Car le rapport entre les milliers de personnes présentes et le black bloc n’est tout au plus qu’un mélange de confusion et de tolérance passive. La lune de miel n’a d’ailleurs pas duré bien longtemps avant que le malentendu n’explose au grand jour.

… à sa confiscation par une avant-garde autoproclamée

Il suffisait de faire un tour dans le cortège de tête, ce 12 septembre 2017, pour se rendre compte que l’idylle décrite dans les contributions des fanatiques du black bloc est tout au plus une mise en récit fonctionnelle à leur stratégie de mise en scène, voire « d’exhibitionnisme émeutier », selon certains activistes de l’antifascisme militant. Pour obtenir le consentement de la « foule », il n’est pas rare que les militants en noir doivent l’exhorter à avancer, voire quasiment l’y forcer. Dans les rangs du cortège de tête, ils sont de plus en plus nombreux ceux qui ne veulent plus de l’exposition individuelle à la violence policière qu’amène la pratique du black bloc. Sans compter les nombreux manifestants orphelins de cortège, errant dans la manifestation, qu’on a pu voir le 12, dégoûtés par les pratiques d’un cortège de tête cherchant, a priori, la confrontation avec des forces de répression qui avaient reçu la consigne de reculer.

Pour ne pas voir ça, il faut être aveuglé par les prétentions auto-proclamatoires que les lignes de ces contributions étalent : « Elle [la pratique du black bloc] attire celles qui veulent agir et repousse ceux qui viennent en spectateurs ». Ou encore assumer d’être remis en cause sans sourciller parce qu’« on était les premiers » ou quelque chose du genre : «  Il est arrivé qu’une partie du « cortège de tête » devienne hostile à notre présence alors que c’est nous qui en étions à l’origine ».

Les vrais, les durs, les costauds qui écrivent ces lignes ont même du mal à cacher leur mépris pour les manifestants « passifs », qui sont même accusés de « mettre en danger » « la tâche des manifestants qui se mettent le plus à jour ». « Les manifestants non masque.e.s et non vêtu.e.s de noir ont toujours été les bienvenues dans le cortège de tête  » nous disent ces leaders autoproclamés de la masse, comme si nous avions attendu qu’ils nous accueillent pour prendre la rue.
Cette « avant-garde auto-proclamée » de la pratique émeutière, coupée du mouvement, en vient à accuser le mouvement même. En ce sens, elle devient même au fil du temps un obstacle à son développement. En cette journée du 12 septembre, elle finissait presque par ne représenter guère plus qu’elle-même. Une coupure avec le mouvement de masse qui est d’ailleurs théorisée dans l’une des contributions qui revient sur le bilan de la mobilisation victorieuse contre le CPE :

« De plus, rappelons qu’en 2006 la « victoire » du retrait du CPE a mené à une fin brutale du mouvement et que celle-ci a été vécue par beaucoup comme une déception – au point que, lors de la dernière manif, juste après le retrait du CPE, certain-e-s chantaient « Retour, retour, retour du CPE » en clin d’œil à la revendication passée : « Retrait, retrait, retrait du CPE ». On ne voulait pas que le mouvement s’arrête. »

Tout un témoignage de l’impuissance d’une stratégie (ou de l’absence de celle-ci) qui au lieu de réfléchir sur les moyens pour s’emparer d’une position, dans ce cas une victoire partielle, pour se donner et donner à l’ensemble du mouvement des objectifs plus offensifs, découpe la radicalité du mouvement de tout objectif réellement radical.

Avec cette coupure, cette « avant-garde » autoproclamée, riche en radicalité dans la forme en vient à se vider de son contenu, supposé révolutionnaire. Certains participants semblent d’ailleurs même solubles dans le réformisme bleu-blanc-rouge. Certains secteurs du cortège de tête ont appelé récemment à former… un cortège de tête durant la manifestation du 23 septembre. Rien que ça. Ou comment devenir la caution ultra-gauche de Mélenchon…

Pour libérer la radicalité de masse

Dans le cadre de la mobilisation contre Macron, pour construire le rapport de force jusqu’au retrait des ordonnances, il faut l’unité d’action de nos organisations, l’auto-organisation sur les lieux de travail et d’étude, la constitution de services d’ordres capables de repousser les provocations policières et nous défendre de la répression des flics et renouer avec la radicalité de masse. Celle qui avait fait la force de la mobilisation contre le CPE en 2006 et avait fait plier le gouvernement, et ce sans cortège de tête, n’en déplaise aux irréductibles. Une absence qui n’empêchait pas une forte radicalité dans le fond et la forme et qui était loin de se résumer aux « cortèges plan-plan » comme le laissent penser les contributeurs vêtus de noir. Au contraire, le passage à l’action directe, les affrontements avec la police (défensifs ou offensifs selon les besoins) étaient autrement plus porteurs de sens qu’ils étaient reliés à la masse des centaines de milliers de jeunes et de travailleurs qui défilaient alors dans les rues.

Le retour de cette radicalité suppose de renouer avec ce qui devrait être le devoir de tout militant, d’autant plus quand ceux-ci se disent révolutionnaires : construire autour de soi, sur son lieu de travail et d’étude, la mobilisation et l’auto-organisation ; exiger des organisations du mouvement ouvrier et étudiant, qui se disent opposées aux ordonnances, un véritable plan de lutte, dans la durée ; mais également défendre la perspective de l’auto-défense de nos cortèges, car nous ne sommes pas du gibier à répression, et défendre l’ensemble des camarades arrêtés ou poursuivis pour des actions au cours du mouvement.

Construire des assemblées générales où l’ensemble des participants peuvent exprimer et débattre de leur point de vue et décider en commun est l’un des instruments clé pour consolider et élargir le mouvement, alors que Macron continue à être de plus en plus impopulaire, quelques mois à peine après son « élection ». C’est cette auto-organisation qui était très initiale car limitée numériquement durant la loi travail 2016 mais qui a fait ses preuves à bien d’autres moments. Et bien éloignée de la pratique des bureaucrates syndicaux qui veulent empêcher cette parole mais aussi de ceux qui réduisent le rapport de force à des actions coup de poing en petit comité, en réunions informelles, à l’abri des regards.

Construire Un mouvement large et démocratique, c’est seulement à ce prix que nous pourrons prendre collectivement le contrôle du mouvement, que nous pourrons déborder les directions syndicales bureaucratisées, y compris dans la rue, sans renoncer à aucune pratique radicale, mais en la portant collectivement. Le 21 septembre, les organisations de jeunesse ont appelé à défiler dans la rue, aux côtés du monde du travail. Loin d’être idéal, cet appel peut-être en revanche un point d’appui pour tous les jeunes, les travailleurs combatifs qui veulent manifester contre Macron et son monde. Si la jeunesse se donne pour tâche la construction d’assemblées générales les plus massives possibles, notamment dans les lycées et sur les universités, les cortèges pourraient bien cette fois-ci retrouver toutes leurs couleurs.

[Crédit photo : CSA Paci Paciana]




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