Société

Témoignage

Entre tri de vêtements, internationalisme et bricolage, le récit d’un militant venu aider les réfugiés

Publié le 11 novembre 2016

« Depuis ma tendre jeunesse, je suis souvent passé à côté d’un camp qu’on appelait déjà la jungle »

Je suis Noël, 36 ans, intermittent, en quelque sorte en marge de la société comme certains le disent, à vadrouiller sur les routes, côtoyer toute sorte de gens, de personnalités, gauchos, punk, anars, et d’autres personnes bien sous tout rapport. Depuis ma tendre jeunesse, ayant de la famille dans le Pas-de-Calais, je suis souvent passé « à côté » d’un camp dont je n’avais aucune idée précise, un camp de gens désarmés, laissés dans un coin, on appelait déjà ceci la jungle à l’époque. Puis j’ai grandi, fait ma vie, affuté mes envies, besoin d’activisme, j’ai choisi la voix de ne jamais me taire... Quelques années se passent, et étant toujours conscient que l’implication se fait sur le terrain, là où les gens ont besoin de moi. Je me suis enfin décidé : j’irai là-bas, dans cette jungle qui fait tant peur, quel mot grossier.

Je me rends donc sur des sites, des forums, je prépare le terrain, savoir où aller exactement, à qui m’adresser. Puis, après moult recherches, je tombe sur un site, le Graal, l’« Auberge des migrants ». Je lis que cette asso’ gère l’ensemble des activités sur place. Cool ! Je me lance et envoie un mail à un certain François, dans ce mail j’écris : « Bonjour François, je ne sais pas comment m’impliquer mais j’ai l’envie, j’ai deux bras, du courage et je veux me rendre utile ! ». Quelques jours plus tard, j’ai préparé mon sac à dos, ma tente et je prends la route, moi et mes dizaines de sacs poubelle remplis de fringues que des amis m’ont donné, avec la non possibilité de me suivre mais l’envie d’aider, merci à eux d’ailleurs.

« Toutes les nationalités sont présentes sur le site, même des américains ! »

Après trois heures de route, j’arrive devant un hangar situé en plein milieu d’une zone industrielle. Un grand gaillard me fait signe de rentrer, déposer mes sacs. J’obéis puis je retourne le voir pour lui détailler le fait que je ne suis pas venu ici que pour les vêtements, mais aussi prêter main forte. Il me conduit à une cabane pour signer une feuille de renseignements et de bénévolat, combien de jours, etc.

Je rentre donc dans le fameux hangar et là, une fille vient me voir et me souhaite la bienvenue. Elle m’explique dans un anglais/allemand quoi faire ici et hop, ni une ni deux je m’y mets. Pendant plusieurs jours, ne sachant pas trop quoi faire d’autre et étant le seul Français sur place, j’ai réceptionné les vêtements que les donneurs amènent, ca n’arrête jamais, parfois je vois les mêmes personnes venir trois fois dans la journée avec un camion plein, ça fait du bien de voir l’humanité ressurgir… Toutes les nationalités sont présentes sur le site, toutes, même des Américains, tous dans l’envie de soutenir cette cause, et croyez-moi, ça travaille dur ! Point un peu dépitant : pendant plusieurs jours, je n’ai croisé aucun ou peu de Français dans l’atelier, je dirais quatre ou cinq, ce qui me laisse un goût amer. J’ai donc demandé où étaient les autres à ceux que j’ai croisé. On m’a dit que l’organisation qui gère tout le site est bien française, mais qu’il s’est greffé à elle d’autres structures de tous les pays, une asso’ anglaise gère la bouffe ici, une autre pour la distribution des repas sur le site, puis encore une autre, le département où je travaille depuis plusieurs jours, qui regroupe la réception, le tri et l’envoi des vêtements au camp. Oui, il y a plusieurs camps, j’ai appris cela sur place : la jungle à Calais, un plutôt du côté de Dunkerque, puis celui de Grande Synthe, que les associations essaient de construire pour donner de meilleurs conditions. On me parle de construction de cabanes là-bas.

Revenons maintenant sur la vie à l’entrepôt. C’est plutôt agréable, ça sourit, ça courre, ça se taquine, on prend des pauses assez régulières ce qui permet de discuter de « là-bas ». Certains veulent absolument aller sur place, moi pour le moment ici ou sur les camps, je veux juste me sentir utile.

« Sur le camp, un coiffeur installé dans un abri, un supermarché sauvage, des restaurants improvisés : une vrai vie de village ! »

Un matin, le mec qui m’a accueilli à l’entrée au premier jour m’attrape et me demande si je ne veux pas y aller, là-bas ! Je monte alors dans un camion avec mon binôme anglais du premier jour, Carl. On n’a pas de grandes conversations, je ne suis pas bilingue mais on rigole bien. Après plus d’une heure de route, nous arrivons à Grande Synthe, le fameux camp des cabanes en bois ! On rentre sur le camp. A droite, un coiffeur installé dans un abri de fortune, à gauche, un supermarché sauvage et des restaurants improvisés, une vraie vie de village que l’on croirait ici depuis 50 ans à la vue de l’organisation de vie ici.

Nous rencontrons Carl et moi deux autres Anglais qui nous accueillent avec des chasubles et certaines précautions, comme toujours, le porter sur soi pour bien montrer que nous sommes des bénévoles identifiés et non des badauds qui viennent visiter le camp, car oui il y en a, croyez moi, sur le camp j’y ai tout vu ! J’y reviendrai plus tard. Suite à cette rencontre, j’ai passé mes jours restants à effectivement construire ces fameuses cabanes en bois : ce sont de grands panneaux à assembler et visser et, comment dire, très lourd, surtout quand il y a beaucoup de vent, car il y en a !

Cela fait de bonnes journées mais en compensation, nous avons toujours des réfugiés du camp qui viennent nous aider, nous proposent du thé dans leur cabane voisine ou à manger. Nous ne refusons jamais puisque nous sommes aussi ici pour comprendre, dialoguer. Nous apprenons avec eux des mots dans de multiples langues, croisons sur place des gens qui malgré tout gardent le sourire, des enfants qui s’amusent au milieu des flaques d’eau, certains nous disent que demain, c’est le grand jour, ils vont réussir à passer de l’autre côté, d’autres qu’ils attendent, mais que peut-être dans les prochains jours...

« En repartant de l’Auberge des migrants, je savais que je ne serai plus jamais le même »

Tous les soirs en repartant, il y a un grand silence dans le camion, celui qui en dit long, celui qui dit que l’on en a jamais fait assez. Alors certains écoutent de la musique, d’autres dessinent et l’on essaie coûte que coûte de rentrer au dépôt avec le sourire pour continuer à donner de la motivation à ceux restés sur place.

En repartant de l’Auberge des migrants, je savais que je ne serai plus jamais le même, car j’y ai croisé le meilleur, avec tous ses bénévoles pleins d’amour et d’humanité, qui sont là pour soutenir cette cause mais aussi contribuer à un monde meilleur. Certains sont sur place depuis 6 mois, d’autres 2 ans... Fatigués mais jamais désespérés.
Mais contrairement à cela, j’ai aussi croisé le pire. Des gens qui viennent se promener dans les camps comme dans un parc d’attraction, ou d’autres qui viennent le soir armés de bâtons et de chaînes, taper sur les réfugiés et qui n’hésitent pas à mettre des coups sur les bénévoles s’ils viennent s’interposer.

Pour conclure, je n’ai pas de leçons à donner, ni même aucune fierté à y être allé, mais juste l’envie de dire qu’il faut aller sur place, aider pour que les gens qui y sont depuis longtemps, activistes, eux, au moins, n’abandonnent pas !