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Monde

A la veille des élections en Turquie

Erdogan en route pour le coup d’Etat ?

Il n’y a rien de plus dangereux que les coups de griffe d’un animal blessé et acculé qui joue son va-tout. C’est ce à quoi s’exerce le président turc Recep Tayyip Erdogan à la veille des élections anticipées du 1er novembre, qui risquent fort, pour les islamo-conservateurs de l’AKP menés par Erdogan, de confirmer les résultats de juin : aucune majorité pour l’AKP, ce qui mettrait un coup d’arrêt aux projets présidentialistes d’Erdogan qui vise à concentrer tout le pouvoir entre ses mains. D’où sa fuite en avant autoritaire qui fait le lit d’un climat de coup d’Etat. Ciro Tappeste

Un coup un gauche, un coup à droite. C’est ainsi que le gouvernement turc procède depuis plusieurs mois maintenant, en essayant de tenir à distance tous les rivaux potentiels qui pourraient entraver la course d’Erdogan et de l’AKP vers un régime ultra-présidentiel où les islamo-conservateurs auraient des pouvoirs renforcés. Après avoir porté ses attaques contre l’armée et les kémalistes, Erdogan a pris pour cibles d’une part ses anciens alliés islamistes qui répondent à l’imam Fethullah Gülen, et d’autre part, bien entendu, la gauche et les kurdes, avec la rupture de la trêve avec le Parti des Travailleurs du Kurdistan (PKK), l’offensive armée dans le Sud-est du pays et les massacres de Suruç et d’Ankara.
A la veille des élections, Erdogan poursuit dans cette même ligne. C’est ainsi qu’hier, deux chaînes de télévision proches de la confrérie güléniste ont été fermées : Bugün TV et Canal Türk. La police a tout simplement pris le contrôle des antennes qui ont cessé d’émettre.
Parallèlement, la justice vient d’annoncer avoir découvert les auteurs de l’attentat du 10 Octobre contre le meeting « pour le travail, la paix et la démocratie » dans la capitale : selon le procureur d’Ankara, l’ordre serait venu de l’Etat Islamique. Indépendamment de l’identité des kamikazes dont un, au moins, aurait été lié formellement à Daech, il est clair que cette soudaine traque au terrorisme islamiste commanditée par Erdogan et les juges qui sont à ses ordres ferait sourire si elle n’était pas liée à des événements aussi sinistres et tragiques. Longtemps appuyé en sous-main par Ankara en Syrie, à l’instar des autres groupes djihadistes, l’Etat Islamique et ses cellules ont prospéré, en Turquie, à l’ombre du gouvernement islamo-conservateur. Comme le proclamaient les manifestants qui sont descendus dans la rue immédiatement après l’attentat d’Ankara, c’est Erdogan qui est le responsable. Et s’il n’est pas directement à l’origine du massacre, il est fort probable que le président en ait tiré les ficelles.

Dernière corde à son arc : la question kurde. Après avoir pesté et menacé à la suite des incursions de sukhoï russes dans l’espace aérien turc, Erdogan a reconnu que son aviation était elle-même intervenue en Syrie pour bombarder des positons du PYD kurde – la « branche syrienne » du PKK, pourtant en première ligne dans le combat contre Daech. Ce faisant, Erdogan a également voulu souligner, en direction de ses partenaires de l’OTAN qui appuient les peshmergas du Kurdistan syrien, qu’il entendait rester maître de sa politique régionale sans qu’on ne lui force la main.

C’est néanmoins un véritable scénario de pré-coup d’Etat qu’Erdogan a enclenché en Turquie. Que ce soit lui qui en tire profit ou que ce soit l’Etat-major, pourtant affaibli, qui se décide à intervenir, les cibles sont déjà signalées : le mouvement ouvrier, la gauche et les Kurdes. Les élections du 1er novembre, dans ce cadre, semblent n’être qu’un épisode secondaire dans une course autoritaire au putsch qui pourrait être inexorable si aucune opposition claire, ouvrière et populaire, turque et kurde, n’émerge, non pas sur un terrain institutionnel, parfaitement miné, mais sur celui des luttes ; ces mêmes luttes qui ont émaillé l’histoire récente de la Turquie d’Erdogan depuis le soulèvement de Gezi et les grèves ouvrières de Bursa.

Mais le raidissement du pouvoir en place indique également combien Erdogan est loin d’encadrer la situation, et d’être sûr de ce dont l’avenir du pays sera fait.




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