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Bravade ou menace ?

Essai nucléaire en Corée. Kim Jong-un montre ses muscles

Une condamnation unanime. C’est ce qui reste de l’essai nucléaire du 5 janvier revendiqué par le régime nord-coréen. Afin de montrer l’isolement du pays et la résolution de la communauté internationale, y compris de la Chine, l’un des derniers soutiens de Kim Jong-un, le Conseil de Sécurité a menacé le régime de nouvelles sanctions. Juan Chingo et Ciro Tappeste

Le dernier essai en date remontait à 2013. Fortement isolée sur la scène internationale, la Corée du Nord utilise la question de l’armement comme un moyen de pression diplomatique. En 2012, au moment de la succession dynastique entre Kim Jong-Il et Kim Jong-Un, le régime avait déjà changé sa Constitution, pour y inscrire la « nouvelle doctrine du pays » : le développement économique et nucléaire. Il s’agit de la nouvelle ligne voulue par la bureaucratie stalinienne au pouvoir.

Les experts sont partagés sur la réalité de l’essai de 5 janvier. La plupart, cependant, s’accorde sur le fait que les relevés sismiques permettent d’affirmer que ce n’est pas une bombe H qui a été expérimentée, et que l’explosion a été, y compris, inférieure en intensité à celle enregistrée lors du dernier essai, en 2013.

De toute évidence, cependant, Kim Jong-Un entend montrer à ses voisins que son pays a les moyens de brouiller les cartes à un moment où l’on assiste, au niveau régional, à des changements que Pyongyang juge défavorables à ses intérêts. C’est notamment le cas du réchauffement des relations entre la Corée du Sud voisine et le Japon, à la suite de la fin du différend concernant la question des « femmes de réconfort », ces Coréennes réduites à l’esclavage par l’armée impériale nippone au cours de la Seconde guerre mondiale.

Du côté de Pékin, l’essai nucléaire nord-coréen n’est pas non plus une bonne nouvelle. Nombreux sont ceux qui craignent que les bravades militaires de Pyongyang servent de justification à la modernisation militaire japonaise et au rapprochement entre Tokyo, Séoul et Washington.

En mars 2013, déjà, George Friedman, fondateur et président de l’agence nord-américaine Stratfor, estimait que « le principal objectif de la Corée du Nord c’est de sauver le régime. En faisant montre de férocité et en déclarant qu’elle est proche de maîtriser la technologie nucléaire, Pyongyang force d’autres pays à la prudence. Sa faiblesse, c’est d’être complètement isolée du reste du monde en général et de la Chine en particulier. Ceux qui croient en la faiblesse de la Corée du Nord sont donc moins tentés d’adopter des mesures de rétorsion drastiques puisqu’ils sont persuadés que les jours du régime sont comptés. Pour ce qui est de la soi-disant folie du régime nord-coréen, comme l’indiquerait la menace d’attaquer les Etats-Unis par exemple, cela montre que la Corée du Nord est parfaitement imprévisible, obligeant encore une fois les autres pays à la prudence. Ces trois éléments travaillent ensemble pour mettre des limites aux actions des autres nations ».

La donne, depuis, reste la même. Pyongyang tente de tirer profit du fait que la Maison Blanche a les yeux braqués sur le Moyen-Orient pour rallumer la mèche des tensions dans la péninsule coréenne.

En septembre, Pyongyang avait confirmé la relance du réacteur nucléaire de Yongbyon, considéré comme sa principale source de plutonium de qualité militaire, pourtant fermé en 2007 dans le cadre d’un accord échangeant désarmement contre aide humanitaire, conclu en marge des pourparlers à six (Corées, Chine, Etats-Unis, Japon, Russie), un cadre de discussion sur le nucléaire nord-coréen aujourd’hui dans l’impasse.

Du point de vue de Pyongyang, cependant, la remise en route du programme nucléaire est envisagé comme une garantie pour éviter toute tentative étatsunienne de soutenir d’une façon ou d’une autre une « révolution de couleur » de l’autre côté de la ligne d’armistice de 1953, voire même d’envisager une action militaire, directe ou indirecte.
A plusieurs reprises la Corée du Nord a proposé d’abandonner son programme nucléaire en échange de garanties pour sa sécurité de la part des Etats-Unis et de mesures concrètes pour mettre un terme à l’embargo nord-américain. La présidence de Clinton avait été caractérisée par une certaine détente dans les relations entre les deux pays et des avancées diplomatiques avaient été enregistrées pour la première fois depuis la fin de la guerre. Les Etats-Unis avaient alors entamé des discussions bilatérales en échange d’importantes concessions nord-coréennes comme l’accord d’intégrer l’ONU en 1991, alors que plusieurs résolutions onusiennes pointaient les responsabilités de Pyongyang dans le début du conflit en 1950. La Corée du Nord avait aussi permis à l’Agence pour l’Energie Atomique de l’ONU (AIEA) de réaliser des inspections régulières sur ses installations nucléaires, chose impensable pendant la période de la Guerre Froide. Mais sous les administrations Bush puis Obama, c’est la politique des faucons qui a repris le dessus afin de bloquer toute avancée dans les négociations avec le régime de Pyongyang.

Plus de vingt-cinq ans après la chute du Mur de Berlin, les Etats-Unis maintiennent la péninsule coréenne dans le cadre de la Guerre Froide. Cette attitude agressive est fonctionnelle à Washington pour une série de raisons géopolitiques. Premièrement, pour empêcher la réunification coréenne qui pourrait donner naissance à une puissance capitaliste dans l’Est asiatique (unissant les avantages technologiques du Sud à la main d’œuvre bon marché et disciplinée du Nord), une inquiétude partagée par le Japon. Deuxièmement, pour empêcher le développement d’une politique militaire indépendante de son allié japonais, et d’une puissance économique, qui, appuyée sur ses capacités industrielles, pourrait devenir un concurrent militaire aux Etats-Unis. Enfin, l’enjeu est aussi et surtout de maintenir un outil de pression sur la Chine et sur les ambitions de la bureaucratie de Pékin de s’affirmer comme la nouvelle puissance en Asie.

En effet, dans le contexte d’une lutte au niveau international pour exercer une influence sur le développement capitaliste de la Chine, la question de la présence militaire et des alliances militaires dans la région joue un rôle fondamental. Les frictions diplomatiques et militaires se multiplient dans cette partie du monde. La dynamique de rapprochement entre les deux gouvernements de droite au Japon comme en Corée de même que le « tournant stratégique » entamé par Obama, dès son arrivée à la Maison Blanche, en direction de la région Asie-Pacifique, avec pour objectif d’encercler et de contenir la Chine, ne peuvent qu’accroître les tensions. Le chantage nord-coréen, pour exister sur la scène internationale, fait le reste.

Comme le soulignait déjà Bruce Cumings, spécialiste des rapports entre les Corées et les Etats-Unis dans le journal américain The Nation en avril 2013, dans la situation d’aggravation des tensions diplomatiques et militaires et d’exacerbation des nationalismes qui n’a fait que perdurer depuis, « les Nord-coréens sont l’alibi parfait pour créer un écran de fumée autour de la politique extérieure des Etats-Unis visant à contenir la Chine et à maintenir un budget militaire élevé ».




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