Invisibilisées

Et les femmes, en philosophie, elles sont où ?

Boris Lefebvre

Collectif des professeur.e.s de philosophie féministes

entretien

Et les femmes, en philosophie, elles sont où ?

Boris Lefebvre

Collectif des professeur.e.s de philosophie féministes

Héraclite, Platon, Aristote, Sain-Augustin, Averroès, et ce jusqu’à Hegel, Marx et quelques autres : voilà une série de vieux barbus qui peuplent les cours de philo au lycée. Et les femmes, dans tout ça ? Inexistantes.

C’est pour réagir face à cette situation, profondément naturalisée et enracinée, que s’est créé le Collectif des professeur.e.s de philosophie féministes. Deux d’entre eux-elles reviennent sur leurs objectifs.

RPDimanche : A quelle occasion le Collectif des professeur.e.s de philosophie féministes est-il né ?

Nous sommes deux jeunes professeur.e.s de philosophie dans l’académie de Versailles, tou.te.s les deux TZR (Titulaire en zone de remplacement) dans le Val d’Oise, qui partageons des projets de luttes communes et nous partagions le même constat par rapport au fait qu’il y a peu de professeur.e.s femmes de philosophie et de philosophEs dans le programme. C’est un constat que nous avons également partagé avec les professeur.e.s de littérature. Nous nous sommes alors dit que nous allions nous greffer sur un mouvement féministe existant dans l’Éducation nationale. Or, comme il n’y en avait pas dans notre discipline, du moins à notre connaissance, nous avons décidé de créer un collectif ensemble qui prend actuellement la forme d’une pétition en ligne. À l’issue de notre première réunion, nous étions une dizaine à nous réunir et nous commençons à étudier d’autres pistes d’actions (site internet, anthologie, fusion avec le collectif universitaire …).

RPDimanche : Récemment, une tribune publiée dans Libération, portée par quelque 60 signataires, soutient que la philosophie pense majoritairement « en tant qu’homme ». Partagez-vous ce constat ?

Tout d’abord, nous nous sommes rendu.e.s compte que nous avions lancé la pétition moins d’une semaine avant la tribune des universitaires publiée dans Libération. Nous avons trouvé que c’est une belle surprise et certainement pas un hasard que cette question-là soit soulevée en ce moment. En revanche, dire que la philosophie pense comme un homme est peut-être une tournure un peu maladroite. Ce que l’on peut affirmer assurément c’est qu’il y a peu de philosophEs étudiées en classe. Il y a beaucoup plus d’hommes philosophes dans le programme. Par ailleurs (mais ce sont deux sujets que l’on peut en partie distinguer : le matrimoine et le féminisme), ces hommes, très généralement, ne pensent pas la question des luttes des femmes, des discriminations de genre et d’autres types de discriminations. En plus de cela, on ne peut pas dire, véritablement, que l’on pense « comme un homme » ou que l’on pense « comme une femme ». Ce serait essentialiser la pensée. Par contre on peut dire que les philosophes produisent un discours qui est toujours situé et qui peut être misogyne ou raciste. À l’inverse, le discours des féministes est beaucoup plus souvent porté par les femmes philosophes.

RPDimanche : Dans votre pétition, vous pointez une segmentation entre hommes et femmes dans le champ des études philosophiques. Pouvez-vous revenir sur cette répartition genrée des tâches ?

D’après les chiffres du ministère, on peut être certain.e que la philosophie est la discipline où la part des femmes dans l’enseignement secondaire est la plus restreinte. Sur l’ensemble des professeur.e.s qui enseignent dans le secondaire, 62% sont des femmes toutes disciplines confondues. En philosophie, elles ne représentent que 40% des enseignant.es. C’est la discipline où elles sont le moins représentées. On voit donc bien que la philosophie demeure une discipline d’hommes, dans le secondaire, mais c’est aussi visible à l’université comme le montre la tribune publiée dans Libération.

RPDimanche : Quelle est actuellement la place accordée aux femmes dans l’enseignement de la philosophie au lycée ? Et plus généralement à l’université ?

En philosophie, nous avons un programme avec des notions et des auteurs et une seule auteure : Hannah Arendt. De ce fait, dans l’enseignement de la philosophie au lycée, les femmes sont extrêmement minoritaires. Cela est tout à fait étonnant puisqu’il y a des femmes qui ont écrit, qui ont publié et que nous voudrions étudier. On se rapproche-là du mouvement qui a débouché sur la publication d’un manuel en littérature qui s’appelle Des femmes en littérature : 100 textes d’écrivaines à étudier en classe cycles 3 & 4 collège et coordonné par Djamila Belhouchat, Céline Bizière, Michèle Idels et Christine Villeneuve. Nos collègues de littérature partaient exactement du même constat : il y avait peu de femmes dans le programme de littérature alors que ces femmes ont existé, ont publié, ont écrit. Il y a eu des femmes philosophes, des femmes qui ont écrit mais qui ont subi une invisibilisation totalement volontaire.

Par ailleurs, l’histoire de la philosophie n’est pas écrite une fois pour toute et on devrait précisément les rendre visibles par leurs publications et leurs études dès la classe de Terminale. Nous souhaitons aussi nous inspirer des professeur.e.s de philosophie britanniques qui ont créé le site Project Vox qui entend donner une voix aux philosophEs, notamment à six d’entre elles (des philosophEs européennes des XVIIe et XVIIIe siècles). Il s’agit d’un site qui offre une somme de textes et d’études pour pallier le manque de visibilité des philosophEs.

RPDimanche : Qu’avez-vous justement à répondre à ceux qui soutiennent que les femmes n’ont pas développé de pensée philosophique au fil du temps et qui justifient ainsi leur absence des programmes ?

Nous leur répondons que, depuis l’Antiquité, il y a des femmes qui écrivent et qui pensent mais qu’on ne retrouve pas les travaux de ces femmes parce qu’ils ont été invisibilisés. Assez récemment, et dans la même veine, l’ouvrage Beat Attitude : Femmes poètes de la Beat Génération d’Annalisa Mari Pegrum et de Sébastien Gavignet montre qu’il y a eu une invisibilisation des femmes qui ont pourtant écrit dans ce courant, mais plus généralement dans tous les domaines littéraires et de la pensée. Cette idée qu’il n’y a pas eu de femmes qui ont écrit et qu’elles n’ont pas développé de pensée importante, ce qui justifierait leur absence des programmes, est totalement erronée. Il y en a eu même s’il est vrai qu’en raison du contexte et de la situation des femmes, elles sont moins nombreuses que leurs homologues masculins, mais elles ne sont pas pour autant, et loin s’en faut, inexistantes.

RPDima,che : Quelles propositions portez-vous pour donner toute leur place aux femmes dans l’enseignement de la philosophie ?

Nous avons pensé à trois formes différentes de propositions pour remédier à cette situation. Tout d’abord, nous proposons d’introduire dans le programme de philosophie de Terminale dix-sept femmes philosophes. Nous voulons aussi intégrer des femmes vivantes contre la règle qui veut qu’en philosophie, on ne mette que des auteurs ou des autrices qui sont morts. Ces femmes ont montré que leur apport à la pensée est tout à fait indispensable à la philosophie contemporaine, mais pas seulement. Nous voudrions aussi intégrer de nouvelles notions regroupées autour des thématiques de « pouvoir(s), domination(s) et résistance(s) » qui permettraient d’étudier la question des inégalités entre les hommes et les femmes de manière frontale. Au lycée, les discriminations de genre, de classe et de race font l’objet d’études d’exploration en enseignement économique et social ou en enseignement moral et civique et sont par là-même minimisées. Or, nous voudrions que ces questions de genre, de classe et de race, prégnant à un niveau structurel, soient un sujet à part entière et qui rentre dans le champ de réflexion philosophique. C’est pour cela que nous voulons que cette notion apparaisse dans le programme pour pouvoir réfléchir sur les discriminations et les inégalités comme objet philosophique. Dans le champ universitaire, on note que les gender studies n’apparaissent qu’en master alors que le féminisme en tant qu’objet philosophique devrait être envisagé dès la première année de licence.

[Propos recueillis par Boris Lefebvre]

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