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Monde

Liberté de la presse

État Espagnol. Un journaliste d’un média alternatif risque 8 ans de prison. Interview

Nous avons interviewé Boro, journaliste du site web alternatif de l’État Espagnol La Haine qui nous raconte la répression que lui-même et d’autres médias alternatifs subissent de la part de l’État. La Haine, qui existe depuis 16 ans, se base essentiellement dans le Pays Basque et travaille avec des mouvements sociaux, avec des mouvements anticapitalistes, en relayant leurs luttes.

Tu peux nous raconter ton cas, ce qui s’est passé, de quoi on t’accuse ?

Il y a 2 ans et demi, dans le cadre de mon travail, j’ai été à Madrid pour couvrir des manifestations, les « Marchas de la dignidad », et l’une d’elles était contre la monarchie. Lors de cette manifestation la police a empêché les gens de se rassembler, ils avaient une attitude très hostile aussi bien contre la presse que contre les manifestants. Finalement, la manifestation s’est dispersée.

Quand je partais avec ma compagne prendre la voiture, on a vu tout à coup que la police était en train de pousser un groupe de personnes dont des manifestants, des journalistes. On a donc décidé de nous rapprocher pour voir ce qui se passait. Et là la police a commencé à pousser et à frapper ma compagne. Je me suis alors interposé pour essayer d’arrêter l’agression. Cela a été suffisant pour qu’un policier me courre après. J’ai couru quelques mètres mais ils m’ont rattrapé et jeté par terre, ils ont commencé à me frapper. Il y a eu un groupe de journalistes qui sont venus filmer l’arrestation et ils ont aussi été brutalement réprimés. On leur a cassé le matériel, l’un d’entre eux a perdu conscience après un coup.

Ils ont chassé les journalistes et m’ont mis les menottes. J’avais un œil gonflé par le coup qu’ils m’ont donné. Quand ils ont alors commencé à m’amener au camion j’ai pu voir des journalistes qui filmaient et j’ai crié « je suis journaliste de La Haine, c’est une arrestation illégale ! ». La Haine c’est un site que la police connaît très bien. Nous avons informé de beaucoup de leurs abus, de leur répression, au cours de ces dernières années. Nous considérons que c’est qu’à partir de ce moment que j’ai été dans leur viseur.

Vidéo de l’arrestation de Boro :

J’ai eu également deux autres procès après tout ça. L’un était aussi lors de la couverture d’une manifestation à Pamplona (Pays Basque), mais ce procès a été classé sans suite. Le troisième procès est lié à ce que l’on appelle « l’opération Araignée ». Il s’agit d’une série d’opérations policières qui ont été lancées contre les usagers des réseaux sociaux (Twitter, Facebook) pour des commentaires et des posts politiques. On est accusé « d’apologie du terrorisme » alors que la plupart du temps il s’agit de commentaires sur l’actualité, en dénonçant la brutalité policière.

Voilà un peu mon histoire, celle de mon média, et les deux procès auxquels je fais face. Dans le premier procès on m’accuse d’avoir frappé deux policiers, ce qui est complètement faux et d’ailleurs il y a de nombreuses vidéos où l’on voit que c’est moi qui suis attaqué. On a requis contre moi six ans d’emprisonnement et 6200 euros d’amende. Dans le deuxième on a requis un an et huit mois de prison.

Ton affaire est-elle liée à un tournant répressif dans l’Etat Espagnol ?

En juillet de l’année dernière est entré en vigueur la loi « Mordaza ». Il s’agit d’un ensemble de lois répressives qui visent tout d’abord à arrêter les luttes que les mouvements sociaux mènent contre l’austérité, contre les expulsions locatives ; puis à faire taire les moyens de communication alternatifs ou anticapitalistes ; et enfin, le troisième objectif c’est de limiter la liberté d’expression dans sa conception la plus large.

Les deux procès que j’ai sont antérieurs à la Loi « Mordaza » mais cette montée répressive a commencé depuis un moment. On voyait déjà que la répression allait augmenter. Car toutes ces lois ont été votées dans un contexte de mobilisations, du mouvement des « Indignés ». Aujourd’hui, parfois, faire une blague liée à la politique peut te conduire à des peines de prison. Il s’agit vraiment de limiter le droit à l’information, que rien ne sorte de la ligne avec la laquelle ils veulent traiter l’information. Avec ces lois on est aussi en train d’ajouter à la répression physique la répression à travers des amendes exorbitantes.

Vous avez mis en place une campagne de solidarité ? Comment on peut aider depuis la France ?

Nous lançons d’habitude des campagnes sur notre site web La Haine, en principe pour nous financer, mais cette fois on a demandé une aide spéciale car je dois payer des frais d’avocats, des voyages à Madrid, etc. Donc à travers notre site web les gens peuvent aider économiquement, pour qu’on puisse continuer à tenir le site et pour faire face à cette répression.

Mais je pense que la meilleure solidarité est de continuer la lutte aussi bien ici dans le Pays Basque, comme dans le reste de l’État Espagnol, en France ou n’importe où dans le monde. Avec la France on a en commun le fait que vous faites partie de l’UE qui veut aussi vous imposer ses politiques néolibérales. Et un bon exemple de résistance a été la lutte contre le Loi Travail au cours de laquelle il y a eu beaucoup de mobilisations. Donc je pense que la meilleure solidarité c’est de continuer la lutte contre le capitalisme et de prendre en compte que dans tout la planète il y a des gens qui lutte contre le capitalisme. Et diffuser les luttes c’est aussi un point d’appui pour la solidarité.

Propos recueillis par Philippe Alcoy




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