Débats

De Trump aux primaires de la droite : opérations plébiscitaires sur fond de tournants autoritaires

Etat, crise organique et tournants bonapartistes à l’ère Trump (I)

Publié le 22 novembre 2016

La victoire de Trump aux présidentielles américaines soulève beaucoup d’interrogations sur la situation internationale : qu’un milliardaire richissime, raciste, sexiste, xénophobe, homophobe, soutenu par le Ku-Klux-Klan etc. puisse occuper la fonction qui reste la plus puissante au sein de la géopolitique internationale, ne peut qu’interroger sur le monde qui vient. Après le Brexit, que beaucoup ne pensaient pas imaginable, cette victoire a fait l’effet d’un séisme encore plus profond. De quoi « le monde selon Trump » va-t-il être le nom… ? Mais la situation française de son côté a de quoi interroger tout autant, à l’aune du tournant autoritaire et réactionnaire qui s’enracine depuis deux ans, et de ce qui se profile déjà pour l’après-présidentielle. Plus conjoncturellement le phénomène des primaires, et bien sûr celle de la droite qui a quasi-plébiscité Fillon, opère comme un instrument de « régénérescence démocratique » profondément conservateur, illustrant en réalité la crise croissante des partis et médiations du même ordre, et l’ancrage d’un populisme revanchard.
Cet article en deux parties, souhaite revenir sur certaines dimensions plus générales du problème. Avec la question de l’Etat comme fil rouge, il s’agit de mettre en valeur quelques concepts marxistes clés et quelques débats afférents, en repartant de la notion, forgée par Gramsci, de « crise organique » (au centre du document international de la Xe conférence de la Fraction Trotskyste – Quatrième Internationale qui s’est déroulée en août 2016), et celle, héritée de Marx et approfondie par Trotsky, de « bonapartisme », déjà abordée dans nos colonnes par Juan Chingo en relation avec la structure spécifique du capitalisme français.

Préliminaire. La question de l’Etat et l’analyse fondatrice de Marx dans Le dix-huit brumaire de Louis Bonaparte

Partons d’un constat sur « l’Etat » : la plupart du temps, il n’apparaît pas pour ce qu’il est réellement. En période de crise cependant, comme en a témoigné la répression policière qui s’est abattue sur une part significative de celles ceux et ceux qui ont lutté au printemps 2016 contre la Loi Travail, et la répression judiciaire qui la prolonge maintenant, son apparente neutralité à l’égard des mécanismes d’exploitation et d’oppression, et de la lutte des classes dans toutes ses facettes plus généralement, vole chaque jour un peu plus en éclat. Le propre du capitalisme est d’être compatible avec toutes sortes de formes d’Etats, de régimes et de gouvernements, et c’est dès le milieu du XIXe que la « démocratie parlementaire » a été comprise comme un type particulièrement propice au pouvoir bourgeois. Mais ce n’en est qu’un parmi d’autres : la bourgeoisie est intrinsèquement prête à changer de costume institutionnel selon ce que la satisfaction de ses intérêts objectifs exige – quitte même à n’avoir été que partiellement consciente, dans son jeune temps, de sa propre logique de fonctionnement : telle est la leçon administrée par Marx dans le cadre de son analyse fondatrice du coup d’Etat du 2 décembre 1851 dans Le dix-huit brumaire de Louis Bonaparte, et du processus d’autodestruction de la seconde république qui y a conduit.

Le concept de « bonapartisme », développé tout particulièrement par Trotsky dans les prolongements de cette analyse de Marx, sert à caractériser ces moments où la crise des mécanismes parlementaires « démocratiques » et la prédominance du pouvoir exécutif, de l’usage des forces répressives, avec des formes de personnalisation plus ou moins radicalisées, se traduit par de véritables tournants autoritaires, mais qui eux-mêmes peuvent prendre des formes diverses. Le « bonapartisme » en ce sens peut renvoyer à une grande diversité de formes et de degrés, du plus « soft » au plus dictatorial et proche du fascisme, de l’émergent au sénile, et exige en chaque cas d’analyser la forme particulière prise par le phénomène. Ce défi revient à savoir définir le plus scientifiquement possible une situation par définition transitoire et traversée d’éléments contradictoires.Comme l’écrivait Trotsky en 1934 dans « Bonapartisme et fascisme », en pleine période ouverte par la crise du 6 février de cette année là, crise issue d’une manifestation organisée à Paris devant la Chambre des députés par des ligues d’extrême droite et des associations d’anciens combattants qui a fait chuter le gouvernement Daladier :

« L’importance pratique immense d’une orientation théorique juste se manifeste de la façon la plus frappante au cours des périodes de conflit social aigu, de tournants politiques rapides, de changements brusques dans la situation. Au cours de ces périodes, les conceptions et les généralisations politiques s’usent rapidement, et exigent d’être soit complètement remplacées ce qui est facile, soit d’être concrétisées, précisées ou partiellement rectifiées - ce qui est plus difficile. C’est précisément au cours de telles périodes que se manifestent nécessairement toutes sortes de situations transitoires, intermédiaires, et une foule de combinaisons qui bousculent les schémas habituels et exigent doublement une attention théorique soutenue. »

Il existe une grande variété de conceptualisations du phénomène autoritariste et de l’Etat « fort », y compris dans le champ marxiste où même si les approches se fondent toutes sur l’idée clé selon laquelle la structure et les évolutions de l’Etat sont à examiner à l’aune de l’évolution des rapports de classes dépendant de la situation économique, des divergences, ou du moins des nuances, apparaissent. Elles sont toujours liées à la conception de l’Etat, et en particulier, du rapport entre Etat, hégémonie de la bourgeoisie, et poids des médiations réformistes, qu’elles engagent. Nous allons revenir ici sur quelques traits de ces approches, en repartant d’abord de certaines thèses de Gramsci sur la notion de « crise organique ».

I. Gramsci : « Etat intégral » et « hégémonie »

Dans les années 1930, le révolutionnaire italien Antonio Gramsci, alors emprisonné par les fascistes, s’est interrogé sur l’échec des processus révolutionnaires dans les pays du capitalisme « occidental », en particulier en Allemagne au cours des années 20, qui avait mis un coup d’arrêt au développement international de la révolution en Russie. Il a proposé une interprétation, qui mérite encore aujourd’hui d’être discutée vu ses impacts [1], de cet échec, fondée sur l’affirmation de l’existence en « Occident », contrairement aux pays « d’Orient » comme la Russie, d’Etats plus complexes, et surtout de « sociétés civiles » beaucoup plus développées, s’intercalant entre le pouvoir économique bourgeois et la classe ouvrière au travers de tout un ensemble de médiations spécifiques. Institutionnelles, culturelles, idéologiques, y compris celle de la démocratie parlementaire, telles que les classes « subalternes » et le prolétariat lui-même n’en sont pas totalement exclus (avant tout parce que ces Etats ont dû assumer sous la pression de leurs luttes un certain nombre de concessions), comme ils pouvaient l’être dans une Russie où l’Etat tsariste était réduit à ses fonctions régaliennes et répressives.

Gramsci définissait en ce sens « l’Etat intégral » comme la combinaison de l’Etat au sens étroit du terme (les appareils « publics », essentiellement idéologiques à l’image de l’école, ou essentiellement répressifs comme la police et l’armée, et dont les gouvernements sont le fer de lance) et de médiations « civiles » « privées » ou officiellement « indépendantes » : partis, syndicats, organes de presses, associations, etc., mais jouant en réalité le rôle d’organes « para-étatiques » de collaboration de classes (à l’image de la CFDT aujourd’hui), la distinction entre les deux étant relative, et donc variable selon les situations nationales.

« Crise organique »

Une "crise organique" est une crise d’ensemble, de cet "Etat dans son ensemble" (économique, politique, sociale) qui manifeste des contradictions fondamentales que les classes dominantes ne peuvent résoudre avec leur méthodes habituelles (ce qui les met en crise en en leur propre sein). Dans ce genre de contexte, s’ouvre une période de questionnement historique global, et non seulement partiel, qui les fait chanceler, ou du moins les ébranle, fracturant en particulier leur relation habituelle avec leurs bases. Celles-ci tendent à sortir de leur acceptation passive des idées et politiques dominantes et faire surgir de "nouvelles formes de pensée". Dans les termes de Gramsci, la crise organique c’est le moment où la combinaison Etat-société civile, ou coercition-consentement, se grippe.

Dans une période de fonctionnement normal, cette combinaison permet à la bourgeoisie non pas seulement de « dominer », mais aussi de « diriger », c’est-à-dire de fabriquer en profondeur, dans la durée, et à une échelle de masse, par leur intermédiaire le consensus à l’égard de son modèle de civilisation, c’est-à-dire lui permettant d’imposer son hégémonie. C’est pour ça qu’il tirait comme conclusion que le modèle révolutionnaire de 1917 n’était pas « exportable » dans des pays comme la France, l’Allemagne (et même l’Italie) : même si la classe ouvrière devait garder le rôle central pour tout projet révolutionnaire d’abolition du capitalisme, il a estimé pour ces raisons nécessaire de reconfigurer la tactique de front unique en vue de la conquête de « positions » au sein de ces médiations, afin, sur ces bases de mener le « mouvement » de la bataille « contre-hégémonique », capable de fédérer à l’échelle "populaire" ; contre cet « Etat dans son ensemble ».

Par « crise organique », à l’image de la crise internationale dont la victoire de Trump est aujourd’hui expressive, du moins en termes de tendances, mais qui caractérise également la France actuelle dans un ensemble croissant de dimensions, il faut donc entendre ces situations où le consensus s’effrite, où la polarisation sociale et politique s’aiguise, où l’instabilité sociale et politique devient prédominante. Configurations où toute sortes de phénomènes de radicalisation, à gauche (par exemple à l’occasion de la lutte contre la loi travail et la rupture importante sur la gauche à l’égard du PS de franges qui lui sont traditionnellement acquises) mais en l’occurrence, surtout à droite, lorsque colères, ressentiments sociaux profonds sont la cible d’une exploitation populiste et réactionnaire par des franges non négligeables de la bourgeoisie, s’accentuent. Où, à la faveur d’un tel climat idéologiquement fortement droitisé, les tournants autoritaires sont de fait requis pour préserver les intérêts de la bourgeoisie, c’est-à-dire mater les fractions sociales en rupture ou début de rupture avec l’ordre établi (ou même déjà passés en résistance active). C’est ce genre de situation de crise que Gramsci résumait en disait

« Si la classe dominante a perdu le consentement, c’est-à-dire qu’elle n’est plus "dirigeante", mais uniquement "dominante", et seulement détentrice d’une pure force de coercition, cela signifie précisément que les grandes masses se sont détachées des idéologies traditionnelles, qu’elles ne croient plus à ce en quoi elles croyaient auparavant. La crise consiste justement dans le fait que l’ancien meurt et que le nouveau ne peut pas naître : pendant cet interrègne on observe les phénomènes morbides les plus variés
 » (Cahiers de prison, Paris, Gallimard, 1996, Cahier 3, § 34, p. 282-283).

« Phénomènes morbides » dont, naturellement, les fascismes des années 30 ont été l’expression historique la plus poussées, mais dont aujourd’hui, un Trump est une cristallisation parlante. On reviendra ultérieurement sur le rapport entre bonapartisme et fascisme, pour l’instant regardons le développement sur cette « crise organique » que Gramsci propose au Cahier 13 :

« […] A un certain point de leur vie historique, les groupes sociaux se détachent de leurs partis traditionnels, c’est-à-dire que les partis traditionnels, dans la forme d’organi¬sation qu’ils présentent, avec les hommes bien déterminés qui les constituent, les représentent, et les dirigent, ne sont plus reconnus comme expression propre de leur classe ou fraction de classe. Quand ces crises se manifestent, la situation immédiate devient délicate et dangereuse, parce que le champ est ouvert aux solutions de force, à l’activité des puissances obscures, représentées par les hommes providentiels.
Comment se forment ces situations d’opposition entre « représentés et repré¬sen¬tants » qui, du terrain des partis (organisations de parti au sens étroit de l’expression, domaine électoral-parlementaire, organisation de la presse) se reflètent dans tout l’organisme d’État, en renforçant la position correspondante du pouvoir bureau¬cra¬tique (civil et militaire), de la haute finance, de l’Église et en général de tous les orga¬nismes relativement indépendants des fluctuations de l’opinion publique ? Dans chaque pays, le processus est différent, bien que le contenu soit le même. Et le conte¬nu est la crise d’hégémonie de la classe dirigeante, qui se produit, ou bien parce que la classe dirigeante a échoué dans une de ses grandes entreprises politiques pour laquelle elle a demande ou exige par la force le consentement des grandes masses (la guerre par exemple) ou bien parce que de larges masses (surtout de paysans et d’intellectuels petit-bourgeois) sont soudain passées de la passivité politique à une certaine activité et qu’elles posent des revendications qui, dans leur ensemble inorganique, constituent une révolution. On parle de « crise d’autorité » et c’est précisément cela la crise d’hégé¬monie, ou crise de l’État dans son ensemble.
La crise crée des situations immédiates dangereuses, parce que les différentes couches de la population ne possèdent pas la même capacité de s’orienter rapidement et de se réorganiser avec le même rythme. […] »
[2]

Crise organique et situation révolutionnaire

Cette vision est proche de celle de Lénine lorsque celui-ci décrivait, dans son texte de 1915 sur la « faillite de la IIème Internationale », les moments de situation révolutionnaire :

« Pour un marxiste, il est hors de doute que la révolution est impossible sans une situation révolutionnaire, mais toute situation révolutionnaire n’aboutit pas à la révolution. Quels sont, d’une façon générale, les indices d’une situation révolutionnaire ? Nous sommes certains de ne pas nous tromper en indiquant les trois principaux indices que voici : 1) Impossibilité pour les classes dominantes de maintenir leur domination sous une forme inchangée ; crise du "sommet", crise de la politique de la classe dominante, et qui crée une fissure par laquelle le mécontentement et l’indignation des classes opprimées se fraient un chemin. Pour que la révolution éclate, il ne suffit pas, habituellement, que "la base ne veuille plus" vivre comme auparavant, mais il importe encore que "le sommet ne le puisse plus". 2) Aggravation, plus qu’à l’ordinaire, de la misère et de la détresse des classes opprimées. 3) Accentuation marquée, pour les raisons indiquées plus haut, de l’activité des masses, qui se laissent tranquillement piller dans les périodes "pacifiques", mais qui, en période orageuse, sont poussées, tant par la crise dans son ensemble que par le "sommet" lui-même, vers une action historique indépendante.
Sans ces changements objectifs, indépendants de la volonté non seulement de tels ou tels groupes et partis, mais encore de telles ou telles classes, la révolution est, en règle générale, impossible. C’est l’ensemble de ces changements objectifs qui constitue une situation révolutionnaire. […] [Mais] la révolution ne surgit pas de toute situation révolutionnaire, mais seulement dans le cas où, à tous les changements objectifs ci-dessus énumérés, vient s’ajouter un changement subjectif, à savoir : la capacité, en ce qui concerne la classe révolutionnaire, de mener des actions révolutionnaires de masse assez vigoureuses pour briser complètement (ou partiellement) l’ancien gouvernement, qui ne "tombera" jamais, même à l’époque des crises, si on ne le "fait choir".
 »

Dans les deux cas, « crise organique » et « situation révolutionnaire » (Lénine parle parfois de « crise nationale », en tant que c’est la structure de toute une nation, ou tout un Etat-nation, qui est ébranlée) pointent une même configuration, et un même facteur déterminant : l’ampleur et le degré d’organisation et de préparation des forces révolutionnaires du mouvement ouvrier et populaires. Faute de ces dernières seules capables d’opposer une perspective et une solution alternatives, avec un programme propre, à la crise considérée, celle-ci peut déboucher sur les phénomènes les plus réactionnaires et « morbides » qui soient.

Il faut donc noter ici une point important : une crise de ce type exprime un échec du grand projet de la classe dominante, ou peut en être la conséquence, à l’image des impacts d’une défaite dans un guerre. Une "crise organique" peut donc se produire sans luttes de classes fortes basées sur des actions indépendantes des exploités, bref, sans que ne se développe une situation révolutionnaire ou pré-révolutionnaire au sens classique du terme, ouvrant à une solution radicale à gauche. En résumé une "crise organique" n’est pas synonyme de "révolution" et n’implique en rien automatiquement un mouvement à gauche.

II. « Etatisme autoritaire » (Poulantzas), « état d’exception » (Agamben), « bonapartisme soft » (Losurdo) ?

Pour des raisons diverses, étudiées dans un article antérieur auquel nous renvoyons, au cours des années 60-70 les éléments évoqués ci-dessus de la pensée de Gramsci ont nourri dans le camp de certains partis communistes se revendiquant alors de « l’eurocommunisme », une réaction à la politique stalinienne, à son atteinte systématique aux libertés individuelles, au pluralisme, etc., mais qui est restée confinée sur le terrain du réformisme. La perspective gramscienne de la construction d’une « contre-hégémonie » (sous direction prolétarienne) dans les termes d’un « bloc national-populaire », capable d’investir la superstructure idéologique et institutionnelle des Etats « occidentaux », et ainsi d’apparaître comme alternative aux solutions réactionnaires en période de crise organique (forme de refonte de la tactique du front unique ouvrier dans le contexte du fascisme) a pu être absorbée dans ce contexte par des solutions reposant sur la collaboration de classes et le confinement des résistances sur le terrain institutionnel et électoral. Les versions les plus à droite de ces courants « eurocommunistes », italienne et française en particulier, se sont littéralement adaptées (comme les partis communistes disciplinés alors par Moscou, mais avec leur justification propre), aux cadres du parlementarisme bourgeois, abandonnant toute idée d’affrontement réel avec le pouvoir bourgeois, et capitulant face aux règles de son jeu.

Poulantzas, l’Etat et l’« étatisme autoritaire »

Le théoricien marxiste grec Nicos Poulantzas, référence centrale dans toute la gauche marxiste-radicale européenne depuis 25 ans, a revendiqué lui d’être un « eurocommuniste de gauche », ce qui s’est traduit par une matrice théorique sur laquelle il faut revenir, car à la fois elle aboutit à une certaine vision de « l’étatisme autoritaire » qui la rend actuelle, et en même, temps soulève des problèmes stratégiques majeurs. Par cette formule d’« étatisme autoritaire » Poulantzas analysait déjà une tendance lourde des dernières décennies traduisant un véritable changement de paradigme bouleversant les représentations antérieures de la souveraineté, du droit, de peuple, de la liberté, et affectant l’ensemble des Etats capitalistes centraux.

Dans la lignée de cette affirmation de Gramsci selon laquelle la question de la stratégie révolutionnaire ne pouvait se poser dans les mêmes termes en « Orient » (Russie) et « Occident », et voulant lui aussi rompre avec le monolithisme bureaucratique des PC staliniens en prônant une nouvelle voie vers un « socialisme démocratique », il a prolongé cette conception d’un Etat plus complexe et moins hermétique aux intérêts des classes populaires en insistant sur son autonomie relative. Parti d’une enquête sur le rapport entre pouvoir politique et classes, prolongée par une étude des fascismes allemands et italiens [3], puis des dictatures des années 70, notamment en Grèce, Poulantzas définissait ainsi dans L’Etat, le pouvoir, le socialisme en 1978, son ouvrage majeur, l’Etat comme une « condensation d’un rapport de forces entre les classes », et pas seulement comme un « instrument » de la domination bourgeoise. Il caractérise l’étatisme autoritaire avant tout par l’accroissement du pouvoir de l’exécutif, des appareils répressifs, et de la technocratie administrative, au détriment des organes parlementaires. Sans l’assimiler ni avec les états d’exception fascistes d’un côté, dictatoriaux de l’autre, cet étatisme autoritaire incarne une généralisation du « despotisme d’usine » dans la société, destinée à enrayer l’instabilité sociale engendrée par la crise du capitalisme (en l’occurrence des années 70). Poulantzas généralise cette approche en insistant sur « l’autonomie relative » croissante des appareils d’Etat.

Si le diagnostic sur le renforcement de ces derniers est juste, il en généralise la portée de façon très discutable, extrapolant justement la dimension du « politique » en minorant de façon inversement proportionnelle les rapports conflictuels d’exploitation et de classes qui sont à sa source, aboutissant de ce fait à une refonte stratégique très discutable. « L’Etat capitaliste » reste évidemment un Etat capitaliste, participe à la reproduction de la propriété, de l’antagonisme de clases, et donc sert toujours la domination de la bourgeoisie, mais, en résumé, il ne faut pas nécessairement le définir comme Etat « bourgeois » sans nuances, au sens où la mesure où la complexité de ses institutions peut permettre que les classes populaires-exploitées y aient une représentation et un poids réel, sur lesquels il faut s’appuyer. Autant les institutions les plus fermées, marquées par un processus de prise de pouvoir de fait par la haute administration d’Etat, exigera confrontation directe, autant d’autres institutions peuvent faire l’objet d’une lutte de « positions » au service des classes dominées. Il en tirait ainsi une sorte de stratégie de la « double transformation », en extérieur comme en intérieur, de l’Etat capitaliste. En intérieur, la lutte devait être menée pour maintenir et étendre toute institution de la démocratie représentative déjà expressive de conquêtes des mouvements ouvrier et populaire ; mais la lutte contre toutes les structures répressives et directement pro-bourgeoises devait continuer de se faire, elle, en extérieur.

En résumé : cela revenait à prôner un régime de lutte à la fois en continuité (en intérieur) et en rupture, incluant une logique d’affrontement conduit par des mobilisations populaires (en extérieur), mais selon une logique « populaire » de moins en moins étroitement assise sur des délimitations de classes. Comme l’avait souligné notamment E. Meiksins-Wood dans son important ouvrage The Retreat From Class, le gommage tendanciel du lien organique entre rapports de classes et tendance au despotisme d’Etat qui s’est effectué progressivement chez Poulantzas ne pouvait pas ne pas avoir des conséquences très discutables [4].

En particulier, son approche s’est logiquement accompagnée d’un refus explicite, et conjoint, à la fois du parti léniniste au profit de ce qui se généralisera plus tard avec les « partis larges », et de la « stratégie du double pouvoir », présentée comme une hypothèse d’affrontement maximaliste, et purement de l’extérieur, avec l’Etat capitaliste, considérée de fait comme inadaptée à la réalité plus complexe de ce dernier. Bilan, le contenu social et de classes des Etats démocratiques-autoritaires perd en clarté malgré la description juste du phénomène autoritaire au plan de ses formes politiques, et la frontière entre réforme et révolution en est corrélativement opacifiée : d’où ce paradoxe entre le diagnostic de « l’étatisme autoritaire » comme une composante structurelle et croissante des démocraties occidentales, et l’entretien d’illusions profondes sur les possibilités d’action pour les exploités au sein des institutions bourgeoises. [5]

Agamben et « l’état d’exception »

Si le gommage du lien organique entre rapports de classes et tendance au despotisme d’Etat s’est effectué progressivement chez Poulantzas, il a été en revanche d’emblée structurel chez Giorgio Agamben dans son livre Etat d’exception, publié dans la foulée du Patriot Act américain post-11 septembre. Celui-ci partage l’objectif juste qui est de cerner la spécificité de cette forme d’autoritarisme naissant du sein des démocraties bourgeoisies, prises en étau par la crise autant que par le spectre de luttes sociales croissantes, tout en refusant d’y voir une simple forme de dictature, de fascisme ou même de « pré-fascisme ». En ce sens son concept propre d’« Etat d’exception » contribue positivement à comprendre la spécificité de la situation à laquelle nous sommes confrontés.

« Parmi les éléments qui rendent difficile une définition de l’état d’exception, figure certainement l’étroite relation qu’il entretient avec la guerre civile, l’insurrection et la résistance. Puisque la guerre civile est le contraire de l’état normal, elle se situe dans une zone d’indécidabilité par rapport à l’état d’exception, qui est la réponse immédiate du pouvoir d’Etat aux conflits internes les plus extrêmes. […] Le totalitarisme moderne peut être défini, en ce sens, comme l’instauration, par l’état d’exception d’une guerre civile légale, qui permet l’élimination physique non seulement des adversaires politiques, mais de catégories entières de citoyens qui, pour une raison ou une autre, semblent non intégrables dans le système politique. Dès lors la création volontaire d’un état d’urgence permanent (même s’il n’est pas déclaré au sens technique) est devenue l’une des pratiques essentielles des Etats contemporains, y compris ceux que l’on appelle démocratiques » (Etat d’exception. Homo sacer, Paris, Seuil, 2003, p. 11).

Mais le contenu social de cette « guerre civile », de ces « conflits internes les plus extrêmes », et des « adversaires » évoqués, restent, cependant, des plus, indéterminés. Risque encore plus immédiat que chez Poulantzas, le risque est ici grand de dissocier de façon erronée le renforcement du pouvoir d’Etat et la croissance de l’autoritarisme, d’une part des formes évolutives des conflits impérialistes (à l’échelle internationale), d’autre part de l’évolution des rapports de classes nationaux. Dans les deux cas le fondement matérialiste, c’est-à-dire le point de vue de classe, de l’analyse finit par s’évaporer, malgré des fondements différents (marxistes chez Poulantzas, post-marxistes chez Agamben) et des stratégies divergentes (néoréformiste chez le premier, post-autonome chez le second).

« Bonapartisme soft » (Losurdo)

Nous retrouvons ici la question du « bonapartisme », avec Domenico Losurdo, philosophe marxiste italien, qui tombe dans le même travers dans son livre de 2003 Démocratie ou bonapartisme, mais moyennant un cheminement différent. Il rappelle avec justesse que tout au long de la séquence néolibérale ces tendances se sont développées moyennant, de part et d’autre de l’Atlantique, l’exaltation de la « nation » et de ses mythes, ouvrant au développement de régimes pouvant

« se transformer à l’occasion de manière toujours plus facile en un bonapartisme explicite et de guerre, pour faire de nouveau retour à la normalité, une fois que l’état d’exception est considéré comme dépassé » [6]

ou encore de régimes caractérisés par la facilité, la « souplesse » avec laquelle le passage peut s’opérer de la normalité à l’état d’exception. Cette « souplesse » reflète d’une part les rapides possibilités d’évolution d’une situation donnée, mais peut être aussi vue comme l’indice de l’instabilité de ces régimes : de ce point de vue, comparativement à des formes de bonapartismes bien plus droitiers et plus stabilisés, voire caractérisés par un surcroît d’éléments fascisants, le tournant imprimé par Hollande-Valls, peut être correctement défini par la formule que revendique Losurdo de « bonapartisme soft » justement à l’aune de cette « souplesse ».

Mais si cette formule de « bonapartisme soft » est juste, sa définition ne l’est pas, en tous seulement partiellement. A l’image de la dimension populiste-plébiscitaire, l’exaltation de la figure du sauveur, caractéristique notamment du présidentialisme à la française et des formes prises par les campagnes électorales dans ce cas précis. C’est d’autant plus frappant dans ce contexte où la légitimation populaire-populiste par les primaires vient se substituer à des appareils politiques en crise : le populisme et le rapport direct d’une « homme » au peuple, à l’instar de Mélenchon, est élément constitutif autant de la crise organique que du « bonapartisme ». Losurdo insiste cependant de façon excessive sur la figure charismatique, et se centre indument sur la question des modes de scrutins, ce qui illustre un usage étroit et partiel du modèle du Dix-huit Brumaire , trop mécanique et « orthodoxe » [7] face à une situation comme la nôtre aujourd’hui. Les formes actuelles du bonapartisme sont plus complexes que dans ce cas-là : même si cette dimension charismatique reste présente, elle ne peut plus être comme le seul ou le principal déterminant. Concernant Losurdo en tous cas, son axe l’amène à l’écueil déjà pointé avec Poulantzas et Agamben : à son tour il minore grandement l’analyse des conflits de classes au cœur du problème, écueil renforcé par l’absence de toute discussion sérieuse des thèses de Gramsci et de Trotsky sur le sujet.

La partie II de l’article poursuivra avec la notion de « césarisme sans César » de Gramsci et réfléchira plus avant les formes modernes du bonapartisme, en revenant notamment sur le rapport analysé par Trotskty entre bonapartisme et le fascisme. Il s’agira de discuter non seulement certaines interrogations actuelles sur les scénarios Trump, mais aussi sur la situation française, entre probables filloneries et FN, et les formes à venir de « l’Etat fort ». Quelques considérants stratégiques seront avancés sur ces bases.

NOTES

[1] Pour approfondir sur le contenu et les enjeux de cette discussion, et notamment les différences stratégiques entre Trotsky et gramsci, lire E. Albamonte & M. Maiello, "Gramsci, Trotsky y la democracia capitalista", février 2016 (texte en cours de traduction).

[2] Cahiers de prison, n° 13, § 23, Gallimard, 1978, p. 399-400, « Remarques sur certains aspects de la structure des partis politiques dans les périodes de crise organique ».

[3] Voir Fascisme et dictature, Paris, Seuil, 1974, 2-I, « La crise politique : fascisme et état d’exception », § 2, « Thalheimer, Gramsci, Trotsky », p. 66-70, et L’Etat, le pouvoir, le socialisme, Paris, Les Prairies ordinaires, en particulier ch. IV, « Le déclin de la démocratie » : l’étatisme autoritaire » p. 285-305.

[4] Cf. E. Meiksins-Wood, The Retreat from Class. A New ‘True Socialism’, London, Verso, 1986, éd. Revue 1998. Dans cet ouvrage fondamental consacré aux origines, aux contradictions et à l’abandon du point de vue de classe dans les courants post-marxistes naissant dans les années 70 et 80, elle montre que Poulantzas est leur principal antécédent, ch. 3 « The Forerunner : Nicos Poulantzas » p. 25 et suiv. Antoine Artous, dont les conclusions stratégiques ne sont pourtant pas convaincantes (et renvoyant à la distinction discutable entre « Etat capitaliste » et « Etat bourgeois » également présente chez Poulantzas), a récemment réinsisté sur le même problème dans sa contribution « Retours sur quelques difficultés et discussion » à A. Artous, T. Hai Hac, J. L. Solis Gonzales, P. Salama, Nature et forme de l’Etat capitaliste. Analyses marxistes contemporaines, Paris, Syllepse, 2015, p. 24 et 36.

[5] Il suffit de penser que Syriza, et Tsipras lui-même, ont été les dernières illustrations historiques de date de cette matrice stratégique, à laquelle en France, le « gouvernement anti-austérité appuyé sur des mobilisations » a été une version, malgré certaines différences, très en résonnance. Le naufrage de Syriza en 2015 jette logiquement un discrédit majeur sur cette « hypothèse stratégique » poulantzasienne. Dans un registre explicitement antimarxiste constitutif la stratégie néopopuliste de Laclau et Mouffe telles qu’ils l’ont codifiée en 1985 dans Hégémonie et stratégie socialiste, a justement nourri les populismes de gauche d’Amérique Latine mais aussi la direction de Podemos et Pablo Iglésias en particulier, directement en ce sens. Lire « D’Ernesto Laclau à Iglesias : théorie et pratique du néo-populisme », octobre 2015.

[6] Démocratie ou bonapartisme. Triomphe et décadence du suffrage universel en 2003, Paris, Le temps des cerises, 2003, p. 101. Voir aussi p. 215, 226 et 234-235.

[7] Ces limites se voient dans la définition - qui reste très juste pour décrire une dimension évidente des phénomènes Trump et apparentés - qu’il en redonne dans un texte plus récent : « les partisans du bonapartisme soft… se vantent de vouloir que le leader de la nation (dans le cadre du régime présidentiel) ou le leader d’un collège électoral donné (dans le cas du système électoral uninominal) soit désigné directement par le peuple, atomisé, privé de ses bien modestes moyens de production spirituelle et politique autonome, et livré sans défense à l’hyper-pouvoir totalitaire des médias monopolisés par la grande bourgeoisie. […] le bonapartisme soft, c’est-à-dire… la réduction de la démocratie à l’investiture directe et plébiscitaire d’un leader plus ou moins charismatique et au fait de très amples pouvoirs. », in « Avec Gramsci, par-delà Marx et par-delà Gramsci », Nouvelles FondationS, 3/2007 (n° 7-8), p. 210-218.