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Politique

Autour de la dernière séquence sécuritaire

État d’urgence. De la « lutte contre le terrorisme » à la répression contre les militants politiques

Après les attentats du 13 novembre, au nom de la lutte contre la « menace terroriste », il s’agissait de bombarder massivement en Syrie, tout en massacrant civils et enfants. Dans l’hexagone, c’est l’état d’urgence qui prime, une première depuis la sale guerre d’Algérie. À situation « exceptionnelle », mesures « exceptionnelles ». Pour faire face, il faudrait prévenir, lutter, éradiquer la maladie de la « radicalisation ». Elle s’inoculerait d’abord par des imams, plus particulièrement dans les cités, avant de se propager chez Air France Cargo, et ses salariés combatifs. Elle s’immisce enfin chez les militants de « l’ultra gauche », des associatifs qui luttent contre la COP21, pourtant absolument pacifistes, et ce jusqu’à l’extrême gauche. De la guerre contre la « radicalité islamiste » à la répression politique, il n’y a qu’un pas. Damien Bernard

Face au « danger terroriste » imminent, il serait légitime, sur fond d’islamophobie et d’amalgames xénophobes, pour un temps dit « limité », de rogner sur les droits et libertés fondamentales que sont le droit à manifester, à se réunir librement, à faire grève, ou tout simplement de faire de la politique en tractant sur un marché. Instrumentaliser le « deuil » et le respect dû aux victimes et faire planer la « menace terroriste » pour imposer un état d’urgence qui rime avec trêve sociale unilatérale, stratégie de la terreur permanente et répression politique des militants combatifs, voici la recette d’un état d’exception, que le gouvernement souhaite d’ores et déjà prolonger ad vitam aeternam.

Une « lutte contre le terrorisme » pour inoculer islamophobie et xénophobie d’État

En faisant l’amalgame entre musulmans et terroristes, à la recherche permanente de « signes » de « radicalisation », de la traque au tapis de prière aux corans « annotés », en fermant les frontières, avec la déchéance de nationalité et l’intervention militaire dans une colonie intérieure, à Saint-Denis, pour y tuer Abdelhamid Abbaoud, le « Ben Laden » français, le gouvernement a distillé sans vergogne islamophobie et xénophobie.

Daech devient l’ennemi à abattre par excellence. Au Proche et Moyen-Orient, les bombardements massifs de frappes « chirurgicales », qui visent « directement le terrorisme islamique », tuent en réalité indistinctement les terroristes ou assimilés, les civils ou les enfants. Dans l’hexagone, il lui faut trouver la personnification de Daech : il serait musulman ou assimilé, forcément radicalisé par un imam. Le migrant, quant à lui, serait implicitement islamiste et radicalisé par son choix délibéré d’avoir voulu traverser la mer méditerranée, enfoncer les murs et barbelés de l’Europe forteresse, fuyant la guerre et la misère. Les ennemis intérieurs et extérieurs sont tout trouvés, les personnes racisées, l’étranger, le migrant.

Surfant sur la vague du « deuil » et de la menace « terroriste », cette vague islamophobe a besoin de courant. L’instrumentalisation du « deuil » ne suffit plus. Pour maintenir cet état d’urgence, le gouvernement et ses forces de répressions usent de la terreur « permanente ». Ce sont les perquisitions à répétition à grands coups d’hélicoptère, de fusil à grenaille, quitte à blesser une fillette de six ans, ce qui ne serait qu’un dégât collatéral, un moindre mal face au terrorisme. Tous les coups sont permis, le terrorisme est à nos portes.

La forme ne compte plus. Ahmed, habitant dans l’immeuble de l’assaut de Saint-Denis, tiré comme un lapin dans un appartement insalubre loué par un marchand de sommeil, dévasté par l’assaut. Proche de la mort. Ce n’est plus la double peine, mais la triple peine. Chômeur ou surexploité par le patronat, mal logé exproprié par un marchand de sommeil, sans papier, un ordre de quitter le territoire français. C’est ça la devise de la République : « liberté, égalité, fraternité ».

De la « radicalité islamique » à la « radicalité » du militant combatif

Cette recherche de « radicalité » a visé dans un premier temps les salariés d’Air France Cargo. Ce sont ensuite toutes les filiales et sous-traitants d’Air France qui y passent, de Fedex à Servair. Les casiers sont explosés, les militants « fichés S » licenciés ou interdits d’accéder aux endroits sensibles de l’aéroport. D’où le sens de la tactique pour le gouvernement : après les perquisitions individuelles, chez les personnes racisées, ce sont les perquisitions collective au sein d’Air France, dont les salariés ont démontré un certain type de « radicalité », une radicalité de classe face aux représentants patronaux, contre la violence et la dictature du Medef.

Combien de temps perdurera l’illusion ? Après les interdictions de manifester, les perquisitions, les assignations à résidence, les interpellations post manifestation par identification vidéo, la rétention à vue à ciel ouvert, le « kettling » (technique empruntée aux forces de répression britanniques), après les gardés à vue 24 à 48h pour avoir bravé l’interdiction de manifester, l’interdiction de tracter pour les militants de Lutte Ouvrière sur les marchés.

À la veille de la réunion des chefs d’État de la réaction au Bourget, la répression donnait le ton lors de la manifestation interdite sur une place de la République militarisée. Le « deuil » déjà instrumentalisé, post attentat, est remis au goût du jour. C’est maintenant au tour du mémorial aux victimes des attentats du 13 novembre d’être instrumentalisé.

De soi-disant manifestants, dont on ne voit pas les vidéos, l’auraient pillé et saccagé. Des bougies et des roses auraient été utilisées comme projectiles contre les forces de l’ordre. Ce qu’on ne voit pas dans les médias, ce sont les forces de répressions qui marchent gaiement sur le mémorial, pour eux c’est un dommage collatéral de plus, un moindre mal face à des manifestants, armés qui plus est. Le « saccage » par des « manifestants » du mémorial, image bien alimentée par les médias dominants, devient le cœur médiatique de la manifestation. La répression serait juste et implacable face à la « profanation » des tombes. La répression devient « légitime ». 341 interpellations dont 317 se sont soldées par des gardes à vue. Neuf gardes à vue prolongées à 48h.

L’excuse est toute trouvée, il y aurait les « casseurs » et les « bons » manifestants. Une illusion qui pourtant est démentie par les faits. L’extrême gauche et la gauche radicale sont visées : le NPA, Alternative Libertaire, Ensemble. Cette répression a ciblé clairement les cortèges organisés politiquement. Le message du gouvernement est clair. Braver l’état d’urgence avec des slogans politiques, manifester, faire de la politique, peut désormais conduire à la garde à vue ; les antécédents seraient des critères aggravants. C’est donc à la prison qu’ils veulent condamner tout militant politique ou syndical.

A travers l’état d’urgence et la guerre contre le terrorisme, c’est bien une guerre sociale et politique qui se joue. Derrière la traque à la « radicalisation » se cache en réalité la chasse aux militants politiques et syndicaux, avec pour objectif de maintenir autant que possible une trêve sociale permanente, afin de détricoter un à un nos acquis sociaux. Cela en nous ôtant autant que possible nos libertés démocratiques fondamentales. Manifester, lutter pour des augmentations de salaires, s’organiser politiquement, sont désormais passibles de garde à vue, voire de prison.




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