Monde

Un échec pour Pablo Iglesias

État espagnol. Après les élections, la crise politique continue

Publié le 27 juin 2016

Les électeurs de l’État espagnol ont été appelés pour la deuxième fois en six mois à voter dimanche 26 juin. Les résultats sont cependant loin d’être rassurants pour un régime aux abois. Le Parti Populaire (PP, droite) a remporté les législatives, mais ne disposera pas de la majorité absolue. Le Parti socialiste ouvrier espagnol (PSOE) est arrivé juste derrière, réussissant à mettre en échec les espoirs de la formation néo-réformiste Unidos Podemos, qui comptait bien arriver devant les socialistes. Mais la crise de gouvernance est toujours aussi patente.

Santigo Lupe. Correspondance de Barcelone

Le match nul du « second » tour du 20 décembre

C’était le « second » tour des législatives du 20 décembre qui s’étaient soldées parune impasse institutionnelle. Après maints retournements et les échecs répétés de formation de gouvernement aussi bien du côté du PP que de Podemos en coalition avec le PSOE, de nouvelles élections législatives ont été organisées avec l’objectif de mettre un terme à cette situation plus que délicate pour le Régime de 1978, issu du franquisme. Celui-ci et son système partidaire traditionnel restent gravement en difficulté. Faute de trouver une issue quelque peu durable à la crise en 2011 et aux diverses « patates chaudes » – à commencer par la question catalane et le rajeunissement du système de représentation toujours plus délégitimé –, les partis cherchent du moins à former un gouvernement apte à prendre quelques mesures pour 2017 et surtout à mettre en place les coupes budgétaires exigées par la Troïka.

La droite arrive en tête, mais la victoire est loin d’être un triomphe


De ce point de vue, l’arrivée du PP en tête, bien que fêtée par Mariano Rajoy et son équipe, ne constitue guère une victoire triomphante. Ni pour le parti de droite, ni pour le gouvernement en fonction, ni pour les institutions du Régime de 1978. C’est surtout une victoire tactique pour le PP au sein même du camp de la droite. Le PP a obtenu 600 000 voix de plus lors de ce scrutin, mais principalement au détriment de Ciudadanos (centre-droite) qui en a perdu 400 000.

Le discours du vote utile dans le camp conservateur et la campagne de « peur » contre le populisme lui ont permis d’obtenir 14 sièges de plus que lors des élections législatives de décembre. Néanmoins, avec seulement 137 députés, il reste loin de la majorité absolue de 176 sièges nécessaires pour former un gouvernement. Même en s’alliant avec les 32 députés de Ciudadanos, la majorité absolue n’est pas atteinte. S’il s’alliait avec le Parti national basque et la Coalition canarienne, il n’arriverait qu’à 175 députés. Dans les deux cas, il s’agit d’un match nul parlementaire.

Le PSOE entre « gouvernement de changement » et « grande coalition »


Contre toute attente, le PSOE a résisté et même ralenti la chute libre dans laquelle il était engagé depuis 2011. Les socialistes ont perdu environ 125 000 voix et 5 sièges, mais Pedro Sanchez, son leader, peut respirer tranquillement sur le plan interne. Cette défaite respectable lui permet de mettre fin une fois pour toutes aux manœuvres de l’aile du parti représentée par Susana Diaz en l’écartant du Secrétariat général.

Cependant le choix devant lequel se trouve à l’heure actuelle le chef socialiste n’est pas simple. Soit il tente à nouveau de se mettre à la tête d’un gouvernement des « forces de changement » comme il l’a déjà fait après les élections du 20 décembre, c’est-à-dire un gouvernement tripartite composé par Ciudadanos et Unidos Podemos, ce qu’en principe aucun des deux ne serait prêt à accepter, soit il pourra faciliter l’investiture d’un gouvernement du PP en s’abstenant si la droite propose un gouvernement minoritaire. La troisième option serait d’appeler à de nouvelles élections législatives. Autrement dit, l’arrêt de la saignée des social-libéraux n’est que conjoncturel. Le PSOE n’a pas retrouvé le chemin du salut pour se réhabiliter comme l’un des deux principaux partis du Régime de 1978 et tous les choix qui se présentent à lui ne sauraient qu’inaugurer une chute encore plus brutale dans les mois à venir.

Unidos Podemos défend une formule encore plus improbable : une grande coalition pour le progrès avec le PSOE et les forces nationalistes catalanes et basques. Ni le PSOE, ni les indépendantistes catalans ne sont disposés à travailler les uns avec les autres au sein d’un hypothétique gouvernement. Ces derniers refuseraient d’appuyer un tel scénario à moins qu’un compromis sur un éventuel référendum sur l’indépendance ne soit trouvé au préalable.

La crise ouverte par les élections de décembre est ainsi confirmée par celles de juin, même si l’aile droite de l’hémicycle en sort renforcée. Le choix le plus « réaliste », si on exclut une troisième législative anticipée, ce que tous les partis du Régime veulent éviter à tout prix, semble être celui d’un accord de grande coalition avec le PP et Rajoy à sa tête.

Peut-on croire qu’un tel gouvernement serait assez stable pour pouvoir appliquer les coupes budgétaires et les mesures d’austérité en pleine crise sociale et insuffler la vie à un régime gangréné par la corruption et des disputes territoriales importantes ? Il faut noter qu’en Catalogne, les forces politiques indépendantistes ont fait une démonstration de force.EnComú Podem a obtenu 24,5% et appelle ouvertement à l’organisation d’un référendum. Quant à la Gauche républicaine de Catalogne et à la Convergence démocratique de Catalogne, elles ont obtenu 18,1% et 13,9% respectivement.

Le bipartisme se trouve ainsi dans l’incapacité de formuler un projet à même de résoudre la crise du régime et d’éviter un retour sur la scène nationale d’une contestation sociale dans la rue qui a été canalisée depuis 2013 par les élections et l’émergence des formations néo-réformistes comme Podemos.

Unidos Podemos perd son pari


La grande nouveauté de ce second tour est surtout l’échec d’Unidos Podemos qui prédisait un « sorpasso », à savoir arriver devant le PSOE lors du scrutin de dimanche. Tous les sondages semblaient montrer jusqu’à la veille du scrutin qu’Unidos Podemos arriverait devant le PSOE, surpassant, ainsi comme Syriza en Grèce en 2015, la formation social-libérale traditionnelle. Cependant, l’objectif a échoué.

Selon les résultats, la coalition entre Podemos et Izquierda Unida (IU, Gauche unie) a le plus souffert de l’augmentation de l’abstention. Malgré le fait que 1 270 000 personnes ne se sont pas rendus aux urnes cette fois-ci par rapport au précédent scrutin, le bloc PP-Cuidadanos n’a pas perdu de voix et en a même gagné environ 200 000. A gauche, là où le PSOE a perdu 122 000 voix, Unidos Podemos en a perdu 1 078 582. L’augmentation de l’abstention a porté un coup dur contre le néo-réformisme.

La stratégie de Podemos et de Izquierda Unida après le 20 décembre s’est ainsi fracassée contre ses propres renoncements programmatiques, la modération de son discours et de ses propositions, et tout cela pour préparer un hypothétique accord de gouvernement avec le PSOE – l’autre parti de la « caste » politicienne. Les capitulations étaient diverses : progressivement la formation politique d’Iglesias a assumé le paiement de la dette et renoncé à remettre en cause la Couronne, l’Otan ou encore un nouveau processus constituant.

La feuille de route d’Unidos POdemos lors de ces élections visait à supplanter le PSOE pour devenir la « nouvelle social-démocratie ». Le projet a rapidement porté un coup contre les illusions provoquées en décembre, puisqu’il ne s’agissait pas de faire sauter les verrous du Régime du 1978, il s’agissait simplement d’empêcher le PP de former une grande coalition avec le PSOE. Cette dérive à la modération extrême en est ainsi pour beaucoup dans le désenchantement d’un électeur d’Unidos Podemos sur 6.

Cet échec laissera sûrement des traces dans les deux formations politiques. Tant entre les deux alliés qu’à l’intérieur de chacun des camps. L’aile qui s’est le plus opposée à « l’unité de la gauche », voudra sûrement faire passer la facture de cet échec à Iglesias.

La perspective d’une nouvelle tentative d’accord de gouvernement avec les autres « forces de changement » – le PSOE et Cuidadanos – n’est pas à exclure. Au sein d’IU, il faudrait voir comment s’en sort la direction, qui se voit fortement contestée par une opposition importante à son approche électorale jusque-là. Il est possible que le virage à droite du néo-réformisme depuis 2014 génère, au final, de nouveaux processus de lutte et d’organisation, qui pourraient tendre à la recherche d’une nouvelle alternative politique, avec une feuille de route de rupture avec le régime et ses partis et pour une issue anti-capitaliste à la crise économique, sociale et politique.

La « fête de la démocratie » aux abois, des possibilités pour réactiver la lutte


Cette « fête de la démocratie » – comme le ministre de l’Intérieur a si cyniquement qualifié les élections de dimanche – aboutit en dernière instance à un scénario politique extrêmement complexe : le Régime de 1978 est en crise et ne trouve pas de solution viable pour la résoudre et le projet du nouveau réformisme consistant à chercher à le relégitimer à travers la conquête électorale sur la base d’un programme minimal vient de prendre l’eau.

C’est un scénario difficile dans lequel les travailleurs et les classes populaires continueront à payer pour la crise capitaliste, alors que les revendications démocratiques qui ont pris corps depuis 2011 continuent à être d’actualité. Néanmoins, dans ce contexte, il existe des possibilités de réactiver la mobilisation sociale pour faire face aux attaques, lutter pour l’ouverture d’un processus constituant réellement libre et souverain et construire une alternative politique anti-capitaliste et ouvrière.