Genres et Sexualités

Un étudiant de Stanford n’est pas un coupable comme les autres

Etats-Unis : Indignation contre la culture du viol et la justice de classe

Publié le 8 juin 2016

Savvy Catachrone

En Janvier 2015 sur un campus californien, deux cyclistes surprenaient un étudiant, Brock Turner, en train d’agresser sexuellement une jeune femme inconsciente. Plus d’une année plus tard, les Etats-Unis sont sous le choc de la sentence : le jeune homme, pris en flagrant délit de viol sans qu’aucun doute ne soit possible quant à sa culpabilité, a écopé d’une peine de six mois de prison dont trois fermes, sur les quatorze années encourues.

 La raison d’une peine si légère ? Selon le juge, un séjour plus long en prison aurait eu “un impact sévère” sur la vie et le développement de l’agresseur, nageur de talent ayant déjà dû, pour cette affaire, s’asseoir sur une bourse universitaire à Stanford, où se sont produits les faits… L’outrage est évident ; la décision du juge, lequel voit actuellement sa position remise en question par une pétition signée par plus 700 000 personnes, témoigne d’une complaisance non dissimulée envers le violeur. Les raisons de ceci sont, hélas, nombreuses : ce jugement met en effet en lumière plusieurs faiblesses de la justice américaine et des mœurs instituées, à commencer par une violence de classe exacerbée - dans une lettre lue au procès et diffusée depuis, la victime elle-même dénonce le jugement en s’interrogeant sur la peine qu’aurait encouru l’agresseur s’il avait été scolarisé dans un établissement moins prestigieux.

 Une justice à deux vitesses soutenue par une minoration de la souffrance de la victime, laquelle semble apparemment indifférente au juge qui, pour ne pas trop froisser Brock Turner, prive la jeune femme de la reconnaissance de ce qu’elle a enduré.
 Son témoignage, pourtant, est dur et sans équivoque : “tu ne me connais pas, mais tu es allé en moi, et c’est de cela qu’il est question aujourd’hui”, commence-t-elle en effet la longue lettre adressée à son violeur, lequel n’a toujours pas reconnu, malgré les faits et la décision du tribunal, sa culpabilité. A travers son long réquisitoire, elle dénonce l’indifférence de Turner, la pirouette qu’il a effectuée pour tourner la situation à son avantage - allant jusqu’à “s’engager” pour la prévention de la consommation d’alcool à l’université, avançant sa propre “erreur” comme parabole ! -, la pression des avocats et spécialistes engagés pour trouver dans son propre passé, à elle, dans sa propre vie privée, des indices à charge contre elle. Elle décrit, aussi, les conditions d’examen sordides auxquelles elle a été confrontée, alors même qu’elle reprenait conscience à l’hôpital : sondes, relevés minutieux des lésions, mesurées et photographiées quelques heures seulement après les faits, vêtements confisqués et remplacés. Traitement méthodique nécessaire pour que soit accordée foi à la réalité de l’acte : alors que l’agresseur, lui, n’a qu’à arguer que la victime d’un viol était en fait consentante, celle-ci ne peut obtenir gain de cause qu’à condition de fournir des preuves physiologiques de l’agression. Et encore ; bien souvent, témoignages et avis médicaux ne suffisent pas. En France, moins de 2% des violeurs seraient condamnés : de fait, on estime que seulement 6% des victimes portent plainte, et que parmi celles-ci, moins d’une sur quatre obtient réparation, d’après Le Monde.
 
La prise en charge de la jeune femme de Stanford, si elle a effectivement permis de confondre le coupable, s’accompagne d’une absence ahurissante de suivi psychologique. Celle-ci rapporte en effet le vide qui suit son agression, de laquelle elle ne garde de plus aucun souvenir : “ils m’ont dit que je devrais rentrer chez moi, et retourner à ma vie normale” raconte-t-elle. La vie normale ; et ce, alors même qu’elle ne sait rien de ce qui s’est passé, si ce n’est qu’elle a “potentiellement” été victime d’une agression sexuelle. Elle rapporte avoir appris, comme tout le monde, ce qui lui est arrivé dans les médias - les détails, les photos, auxquelles elle n’avait jamais eu accès, et par-dessus tout, l’identité de son agresseur, cet “athlète” sans passif, présentés par les journaux.

 Oui, Turner est un athlète : impossible de l’ignorer en se penchant sur cette affaire. Et alors ? La violence est démultipliée par la mise en valeur de son agresseur : comme le juge le dit si bien, il serait dommageable d’emprisonner « un jeune homme d’une telle valeur ». Les mots du père de Turner révulsent, lorsqu’il prend la défense de son fils : “Chaque minute qu’il passe éveillé est consumée par l’inquiétude, la peur, l’anxiété et la dépression. [...] C’est un lourd prix à payer pour vingt minutes d’action dans vingt années de vie”. Qu’en est-il de la souffrance de la victime ? Quel cas fait donc ce père, qui estime que six mois de détention sont trop cher payés pour son fils, de la souffrance de la victime qui elle, voit sa vie détruite pour vingt minutes, non pas d’action, mais de violence subie ? Comment excuser, au motif d’un casier judiciaire vierge, un crime ? La victime dénonce l’absurdité d’une société dans laquelle “nous apprenons que le viol, c’est mal, à travers des essais et des erreurs”.
 Non, le viol n’est PAS une erreur pardonnable à un adolescent alcoolisé ; c’est un crime commis envers une personne dont la vie a de la valeur, qui gardera les stigmates de l’agression toute sa vie. A travers l’exposition de la vie privée de la victime, la mise en avant de l’alcoolémie, la dénonciation de comportements “à risques”, de façons d’agir, de s’habiller, l’instauration d’une ambiguïté présumée de la victime, tout ce qu’on cherche à faire, c’est trouver des excuses aux agresseurs. Or, le consentement n’est pas quelque chose de facultatif ou d’équivoque. Il n’est pas non plus consensuel, mais ne peut être que clair et univoque : oui, c’est oui, et toutes les nuances de non, de silence et d’ébriété comptent pour un refus.

 L’histoire de cette californienne, et le traitement complaisant réservé à son agresseur, révèlent que pour la justice américaine, il y a des personnes qui valent plus que d’autres. “Tu m’as enlevé ma valeur, ma vie privée, mon énergie, mon temps, ma sécurité, mon intimité, ma confiance, ma propre voix jusqu’à aujourd’hui”, assène la victime lors de son procès. Le soulèvement de l’opinion publique, qui a pris son parti afin de faire reculer l’injustice, porte en lui l’espoir d’une prise de conscience et rend sa voix, si ce n’est le reste, à la jeune femme. Cependant, une réserve est formulée par le New York Times : “un jugement impopulaire devrait-il coûter son travail au juge ?”, interroge le journal américain. Oui, car le juge trahit ainsi l’impartialité à laquelle il est tenu, en délivrant une décision injuste et une sentence qui échoue à prendre la mesure de la souffrance causée par le coupable, dévoilant une justice de classe et une différence de traitement entre genres inacceptables, et l’opinion publique, si elle parvient à faire plier l’institution, réaffirmera ainsi une souveraineté massivement absente.