Rebond

Etats-Unis – Le nouveau mouvement pour le socialisme, DSA et les révolutionnaires

Jean-Philippe Divès

Etats-Unis – Le nouveau mouvement pour le socialisme, DSA et les révolutionnaires

Jean-Philippe Divès

Retour sur le renouveau de l’idée socialiste, les radicalités qui s’y développent, leurs expressions et limites à travers les Democratic Socialists of America, les possibilités et tâches auxquelles les marxistes révolutionnaires sont confrontés

Un article paru le 9 novembre sur le site socialistworker.org fait le constat suivant : « Pendant des décennies, les socialistes se sont débattus avec des questions existentielles du type ‘‘être ou ne pas être’’. Aujourd’hui, grâce à la Grande récession, au mouvement Occupy, à Black Lives Matter, à l’effondrement écologique, à la campagne de Bernie Sanders et à d’autres facteurs, des dizaines de milliers ont affirmé qu’ils et elles allaient être. Mais nous sommes maintenant confrontés à une nouvelle question : qu’allons-nous faire ? »

Commençons par préciser que le socialist étatsunien a peu à voir avec le socialiste français. Le socialist d’Amérique est – en principe du moins – un ou une militante qui lutte pour le socialisme, donc veut dépasser (dans une version réformiste) ou renverser (dans une version plus révolutionnaire) le capitalisme. Contrairement à l’autre secteur de la « gauche », les « progressistes » qui veulent des réformes sociales en faveur des salariés et des pauvres mais ne mettent pas en cause le système capitaliste en tant que tel.

Ces dernières années, les instituts de sondage ont rendu compte régulièrement de la percée du « socialisme ». Citons juste deux de ces études. Selon celle menée en avril 2016 par l’université d’Harvard, « une majorité de millenials rejette désormais le capitalisme » : 51 % des jeunes adultes âgés de 18 à moins de 30 ans ne soutenaient pas le capitalisme. Et parmi eux, une majorité (33 % du total) s’affirmaient favorables au « socialisme ». Ces tendances semblent s’être renforcées depuis – après la fin de la primaire démocrate marquée par la campagne de Bernie Sanders au premier semestre 2016 et finalement gagnée par Hillary Clinton, puis la victoire de Trump à l’élection de novembre 2016 et la catastrophe représentée par ses deux premières années de gouvernement. Signe des temps, l’institut de sondages Gallup produit maintenant chaque année une étude sur ces questions. Selon celle publiée le 13 août 2018, ce sont 57 % des électeurs démocrates qui ont une bonne opinion du socialisme, tandis que 47 % – contre 56 % en 2016 – pensent du bien du capitalisme. Et c’est désormais 51 % de l’ensemble de la population des « millenials » – démocrates, républicains et indépendants confondus – qui a une bonne opinion du socialisme, contre 45 % seulement du capitalisme, alors que 68 % se disaient procapitalistes en 2010.

Selon le rédacteur en chef de Gallup, il est « possible que la chute des opinions positives des Démocrates dans le capitalisme ait un rapport avec la présidence de Donald Trump », celui-ci étant « un capitalisme enthousiaste » et avec « les efforts de son administration afin de revenir sur les régulations du commerce et de l’industrie, tout comme sa loi de baisse des impôts pour les entreprises et les grandes compagnies, ayant pu pousser les Démocrates à considérer le capitalisme dans son ensemble sous un angle moins positif. » Sans doute. Tout comme il est vrai que par « socialisme », la majorité des gens n’entendent pas l’expropriation et la socialisation des grandes entreprises et des banques, mais plutôt les revendications mise en avant dans la campagne des primaires démocrates de Sanders : la sécurité sociale pour tous et toutes garantie par l’Etat, le droit au logement, la gratuité des études universitaires, etc. Toutes mesures qui, il y a soixante-dix ans, figuraient dans les programmes (et avaient été en partie appliquées par) les présidents démocrates Franklin Delano Roosevelt (1933-1945) et Harry Truman (1945-1953). Toujours selon Gallup, cette fois dans une étude publiée le 4 octobre 2018, 23 % des Américains définissent le socialisme comme l’égalité des droits ainsi que dans la distribution des richesses (et 10 % comme une société où les services publics et la médecine sont accessibles à tous), tandis que 17 % seulement l’identifient à une propriété publique des moyens de production (il y a plusieurs autres réponses, et 23 % ne savent pas).

Une contradiction évidente est que c’est Bernie Sanders qui a joué un rôle majeur afin de populariser à nouveau, et à une échelle de masse, l’idée du « socialisme », alors qu’il est en réalité un social-démocrate dépourvu de toute visée anticapitaliste – un « socialiste à la scandinave », affirmait-il pendant sa campagne. Dans les reportages publiés par de nombreux sites, journaux ou revues, y compris grand public, les exemples abondent de nouveaux membres de DSA (Democratic Socialists of America) qui expliquent qu’ils ou elles avaient été d’abord séduits par le « socialisme démocratique » mis en avant par Sanders, que voulant rencontrer des socialistes démocratiques ils avaient ensuite entré ce terme dans un moteur de recherche et étaient alors tombés sur le site de DSA.

Toutes les organisations se réclamant du socialisme – ou en tout cas beaucoup d’entre elles – ont connu ces dernières années un développement notable. C’est le cas notamment des deux principales formations marxistes révolutionnaires dans le pays, l’ISO (International Socialist Organization, trotskyste « du troisième camp » et partisane d’un « socialisme par en bas ») et Socialist Alternative (trotskyste « orthodoxe », membre du Comité pour une Internationale ouvrière, CWI en anglais). Les revues socialistes ont également fleuri (comme la plus connue d’entre elles, Jacobin, liée à DSA) ou connu un très net regain d’intérêt : c’est ainsi que In These Times, fondée en 1976 par des militants qui ont participé quelques années plus tard à la fondation de DSA, est passée depuis la campagne de Sanders de 10 000 à 50 000 abonnés.

Mais c’est donc DSA qui constitue, et de loin, le principal réceptacle de la nouvelle radicalité qui a surgi au sein de la société étatsunienne, en particulier dans sa jeunesse. Un seul chiffre, que beaucoup de médias internationaux ont cité, suffit à rendre compte : en deux ans et demi, cette organisation est passée de 5000 à 50 000 membres. Même si tous et toutes ne sont pas vraiment des « militant.e.s » (différents acteurs disent que 20 % militeraient régulièrement, en dehors des moments électoraux), et quand bien même les Etats-Unis sont un pays fort vaste et bien plus peuplé que les principaux Etats européens, une telle dynamique reste impressionnante.

DSA, ses principales composantes et la majorité de ses membres sont partisans d’une évolution vers le socialisme qui se ferait de manière graduelle en passant par la voie électorale, et cela dans le cadre d’une forme d’« entrisme » au sein du parti Démocrate, qui est avec le parti Républicain une des deux institutions politiques du grand capital et de l’impérialisme US. Mais une fois ces limites posées, il convient plus que jamais de distinguer – surtout dans le contexte étatsunien, où le socialisme a longtemps été un gros mot – entre « le réformisme des masses » et, d’autre part, celui des directions politiques et des bureaucraties établies. Quand le second n’a rien de progressiste, le premier exprime l’aspiration à un changement radical qui s’effectuerait à un moindre coût, sans guerre civile ni violences inutiles, ce que seraient censés autoriser les mécanismes électoraux démocratiques-bourgeois. A quoi s’ajoute, dans le cas de DSA, le fait qu’il s’agisse d’une organisation très jeune (y compris, désormais, à sa direction) et en perpétuel renouvellement du fait du flot continu des adhésions de nouveaux membres.

Le résultat est un hybride étonnant et peut-être inédit. D’un côté, une radicalité indéniable, et parfois même impressionnante. De l’autre, des conceptions réformistes somme toute traditionnelles – mais qui se situent évidemment à la gauche des partis dits « socialistes » ou « communistes » qui se sont intégrés de très longue date au système capitaliste.

Radicalité…

Côté radicalité, on peut commencer par signaler que des membres de DSA ont joué un rôle central – signalé à travers de nombreuses publications – dans la préparation et l’organisation de la grève des enseignants de Virginie occidentale, l’Etat « rouge » (c’est-à-dire républicain) où le mouvement du printemps dernier a démarré et où il a été clairement victorieux. Par-delà les débats entre révolution et réforme (et sur les « réformes non réformistes » que revendique un large secteur de DSA), ou entre indépendance vis-à-vis du Parti démocrate et utilisation « tactique » de ses cadres électoraux, cette organisation a dans ses rangs d’indéniables militants de lutte de classe. L’un des principaux débats (et l’une des principales décisions) du congrès national de 2017 a par ailleurs porté sur la nécessité de renforcer et structurer l’intervention de l’organisation dans les entreprises, les branches et les syndicats.

Un élément frappant est l’hostilité très marquée envers une série d’institutions répressives de l’Etat. DSA a dans son programme l’abolition du système pénitentiaire ainsi que de la police, considérés comme des institutions intrinsèquement oppressives et en particulier racistes (quelque chose de rien moins qu’évident dans la gauche radicale, voire même dans l’extrême gauche en France). Cette opposition s’est notamment manifestée dans les jours ayant suivi le dernier congrès (« convention nationale ») de l’organisation, tenu du 4 au 6 août 2017.

A ce moment, des militant.e.s ont révélé que l’un des seize membres élus à la direction nationale, l’« organisateur syndical » (aux Etats-Unis, c’est un métier) de la ville d’Austin (Texas), Danny Fetonte, par ailleurs organisateur régional de la campagne des primaires de Sanders en 2016, avait longtemps travaillé pour le principal syndicat de policiers de l’Etat (le site de ce [« syndicat »- https://www.cleat.org/] fait peur…), et qu’en outre il n’en avait pas fait état dans sa déclaration de candidature à la direction.

Il s’en est suivi une avalanche de messages d’indignation (comme on peut le voir ici) et de résolutions de sections locales exigeant qu’il soit exclu ou démissionne de la direction nationale. Celle-ci a alors adopté – à la majorité de ses membres – une résolution affirmant qu’elle partageait l’indignation des militant.e.s mais que puisque ce membre avait été élu par le congrès, elle n’avait pas la possibilité statutaire de l’exclure. Dans la foulée, Fetonte annonçait son départ de DSA, où sa présence était devenue intenable.

Une bonne partie de cette radicalité paraît toutefois s’évaporer lorsque l’on passe sur le terrain programmatique et stratégique, ainsi que sur celui de la politique électorale.

… Et réformisme

DSA se revendique comme une « grande tente » destinée à héberger et faire collaborer le plus grand nombre de courants se réclamant du socialisme – un parti « anticapitaliste large », dirait-on sans doute en Europe. De fait, à l’issue du congrès de 2017, quatre courants se sont trouvés représentés à la direction nationale. La sensibilité anarchiste et autonomiste y dispose d’un siège sur seize. L’ancienne direction – qui s’est montrée réticente à rompre avec l’Internationale socialiste, une décision pourtant votée par le congrès à une très large majorité – en a trois. Une sensibilité ayant certaines caractéristiques mouvementistes est représentée par cinq membres. Et l’on y trouve sept membres ou proches de la plateforme Momentum (du même nom, donc, que le mouvement pro-Corbyn en Grande-Bretagne), favorable à la construction d’un parti pour le socialisme qui soit structuré et centralisé.

En août 2018, les animateurs de Momentum ont annoncé que dans la continuité des positions défendues par cette plateforme de congrès, ils et elles se constituaient en courant permanent sous le nom de Socialist Call ou The Call, « L’Appel », reprenant ainsi le titre du journal de l’emblématique Parti socialiste américain d’Eugene V. Debs au début du 20e siècle. Vu la place centrale de ce courant dans l’organisation et dans sa direction, il n’est pas inutile de se pencher sur ses positions fondamentales. Le site du nouveau courant présente ainsi le traditionnel « Que voulons-nous », qui affirme notamment :

« Mais les organisations de la classe des travailleurs devront en fin de compte disputer le pouvoir d’Etat. A cette fin, nous cherchons à construire un parti de masse doté d’un programme socialiste. Un tel parti luttera afin d’arracher des réformes structurelles qui accroissent le pouvoir de la classe ouvrière, de construire une conscience de classe à travers sa propagande idéologique et ses campagnes, et finalement d’élire un gouvernement socialiste. Nous sommes convaincus que dans des conditions propices un tel gouvernement, associé à des puissants mouvements sociaux, sera avec eux capable d’engager une rupture avec le capitalisme et une transition vers le socialisme.

« Nous rejetons la stratégie des réformes graduelles qui ne cherche jamais à rompre avec le système capitaliste. Cette stratégie englobe souvent des tactiques libérales [au sens américain, liberal désignant un centre ou centre-gauche bourgeois] consistant à obtenir des réformes en priorisant l’élection ou le fait de gagner l’oreille d’élites bienveillantes, plutôt qu’en contestant le droit du capital à gouverner et en construisant les capacités de lutte de la classe ouvrière. Nous rejetons également une stratégie d’insurrection qui cherche de façon erronée à adopter un modèle correspondant à des conditions historiques très différentes pour l’appliquer à la situation d’aujourd’hui [ici le texte renvoie à un article de l’intellectuel marxiste Vivek Chibber paru dans Jacobin qui explique que la révolution d’Octobre et la période ayant suivi, jusqu’à la révolution espagnole de 1936, ont constitué des exceptions historiques et qu’il n’y a donc rien à en tirer aujourd’hui, sauf pour tout ce qui n’est pas à refaire]. Nous nous opposons aux tactiques ultragauches qui substituent au mouvement organisé et de masse de la classe ouvrière les aventures organisées par de petits groupes de militants. Et nous nous opposons enfin aux politiques définies par des postures radicales qui n’en appellent qu’aux déjà convaincus. »

Si l’on peut partager ce qui dans les dernières phrases semblerait constituer une dénonciation des politiques guérilléristes d’antan ou « black bloc » d’aujourd’hui (mais ne s’agit-il que de cela ?), la perspective ne dépasse pas le cadre d’un réformisme radical, respectueux de l’institutionnalité bourgeoise dont il est imaginé que, grâce à l’appui de « mouvements sociaux », elle permettrait à des socialistes qui auraient remporté les élections d’appliquer un programme conduisant finalement au socialisme. Cette stratégie de prise du pouvoir, censée combiner élections bourgeoises et mobilisation populaire, est directement inspirée de l’ancien courant eurocommuniste de gauche et notamment de Nicos Poulantzas, que les animateurs de Socialist Call revendiquent explicitement à plusieurs reprises (des critiques de gauche de leurs positions ont signalé que si la référence à Poulantzas est correcte, il faut en réalité remonter plus loin, et principalement aux conceptions de Karl Kautsky).

Significativement, à l’occasion du 45ème anniversaire du 11 septembre 1973, Socialist Call publie par ailleurs, sous la signature d’un des principaux dirigeants du courant, un vibrant hommage au président chilien Salvador Allende, renversé et assassiné lors du coup d’Etat de Pinochet. La dose de critique que l’on peut trouver dans ce texte est homéopathique : « Le plus grand échec d’Allende a peut-être été son insistance à maintenir une stricte adhésion à la légalité et à ses procédures, même lorsque ses opposants ont tenté de le saper par des moyens illégaux. » Mais « nous devrions aussi garder à l’esprit qu’il n’y avait aucune garantie qu’une stratégie plus agressive eût pu être victorieuse, en particulier vu les millions de dollars que les Etats-Unis versaient en secret à ses opposants et aux éléments de droite des forces armées chiliennes (…) Même avec leurs failles, Allende et le mouvement qui l’a propulsé au pouvoir sont une source de profonde inspiration pour The Call. Ils montrent qu’une voie démocratique vers le socialisme peut gagner le soutien massif de la classe ouvrière et initier un processus de transition… »

Que l’attachement obstiné d’Allende à l’institutionnalité bourgeoise, faussement identifiée à « la démocratie », l’ait conduit à freiner et paralyser les masses, puis à les livrer pieds et poings liés à la contre-révolution, que cette attitude ait également démontré qu’il choisissait la défense du système capitaliste plutôt que la menace d’une révolution (non « démocratique »…), ne semble pas avoir traversé l’esprit de l’auteur

Rompre ou pas, et comment, avec les Démocrates ?

« Clean break » ou « dirty break » ? (Rupture « propre » ou « sale » avec les Démocrates ?) En d’autres termes, maintenir ou non une totale indépendance vis-à-vis du parti des Clinton et Obama ? Telle est la question posée à nouveau par DSA. Il faut, pour analyser la question, se pencher sur la politique électorale – qui rythme très régulièrement la vie politique étatsunienne et que DSA considère comme un terrain central et incontournable afin de construire une alternative socialiste. A travers un texte publié fin 2016 sur le site de Jacobin, dont il est l’éditeur exécutif, le membre de DSA Seth Ackerman avait remis au goût du jour cette vieille polémique en se faisant le défenseur de la seconde option.

La rupture « propre », préconisée notamment par la quasi-totalité des organisations et militants de la gauche révolutionnaire (mais certains réformistes y sont également favorables), implique que l’on reste totalement indépendant du Parti démocrate, formation institutionnelle du grand capital et « fossoyeur des mouvements sociaux ». Si et quand on se présente à des élections, on ne peut donc le faire qu’en dehors des cadres de ce parti. Toute l’histoire montre en effet que les tentatives successives de construire une gauche socialiste ou radicale au sein du Parti démocrate ont toutes échoué, avec à la clé la démoralisation, l’adaptation ou directement l’absorption au sein de l’appareil bourgeois.

La rupture « sale » préconise au contraire un « entrisme électoral » dans le Parti démocrate, qui ne doit cependant pas aller jusqu’à voter, contre les Républicains, pour des « Démocrates de Wall Street » ou du big business (les alliances avec des sociaux-démocrates et des progressistes sont en revanche permises et même souhaitées). Ainsi, en 2016, de nombreux animateurs et militants de DSA, après s’être engagés à fond dans la campagne de Sanders, avaient refusé de voter pour Hillary Clinton et reporté leur soutien sur Jill Stein, la candidate du parti Vert (qui aux Etats-Unis est une formation de gauche radicale, par ailleurs farouchement opposée à toute collaboration avec le Parti démocrate). Le problème étant que si cette position est sans doute majoritaire à la direction et dans les rangs de DSA, elle n’est pas partagée par la plupart de ses… élu.e.s, qui de leur côté ne montrent aucune intention de rupture, ni sale ni propre, avec le parti Démocrate.

Un premier argument avancé pour fonder la politique de la « rupture sale » est que, la grande majorité des travailleurs et des opprimé.e.s suivant d’une façon ou d’une autre les Démocrates, il faut affronter et battre ces derniers sur leur propre terrain ; c’est seulement de cette façon que l’on pourra détacher d’eux un secteur significatif du mouvement ouvrier, condition nécessaire au lancement réussi d’un parti socialiste indépendant. Un second argument insiste sur toutes les difficultés, légales et autres, auxquelles sont confrontés les candidat.e.s de « troisièmes partis » et met en avant le fait que les Démocrates comme les Républicains sont moins de véritables partis politiques que des institutions de l’Etat (ce qui est vrai), ceci justifiant donc d’utiliser les cadres légaux du Parti démocrate, en l’occurrence ses primaires, comme on utilise le cadre légal des élections en général.

Après avoir opté pour la stratégie (ou tactique) du Dirty Break, en l’occurrence à l’occasion des dernières midterms, où tous les candidats de DSA se sont présentés sous les couleurs démocrates, DSA a donc pu faire élire deux de ses membres à la Chambre fédérale des représentants, équivalent de notre Assemblée nationale : Alexandria Ocasio-Cortez dans la circonscription de New York regroupant une partie du Bronx et une autre du Queens, et Rashida Tlaib dans une circonscription ouvrière et populaire de Detroit, ville et banlieue ; ainsi que six membres dans les Chambres régionales de trois Etats – Maine, Maryland, Pennsylvanie – et une au Sénat de l’Etat de New York (selon des articles de Socialist Call et Jacobin, quelques représentant.e.s de DSA auraient été élu.e.s dans d’autres Etats, mais d’après la déclaration officielle de DSA publiée le 7 novembre, ils et elles étaient bien soutenus par l’organisation mais sans en être membres).

C’est un assez bon résultat, mais qui pour autant n’a rien de renversant : lorsqu’elle était une plus petite organisation, DSA avait déjà eu une série d’élus au niveau des Etats, ainsi que deux membres à la Chambre fédérale des représentants, où ils ont siégé durant de très nombreux mandats successifs : 28 années pour Ron Dellums (vice-président de DSA), élu de la Californie entre 1971 et 1998, et 24 années pour Major Owens, élu de Brooklyn, New York, entre 1983 et 2007.

L’appareil démocrate, une machine pour recadrer

Ce qui est cependant notable est que dès avant les midterms du 6 novembre 2018, c’est-à-dire sitôt la victoire remportée dans les primaires démocrates, on a pu constater la force de la pression objective exercée par le parti l’appareil Démocrate. Ocasio-Cortez (dont il faut dire qu’elle est membre non seulement de DSA mais aussi de l’organisation progressiste, de gauche non anticapitaliste, des Justice Democrats – Démocrates pour la Justice) a ainsi déclaré, en contradiction flagrante avec les objectifs affirmés de DSA, que la tâche était désormais de se réapproprier le vrai Parti démocrate, celui du New Deal de Franklin Delano Roosevelt et de la « Grande Société » de Lyndon B. Johnson, le président ayant déclenché rien moins que l’invasion et les bombardements massifs du Vietnam. Puis elle a apporté son soutien au gouverneur sortant de l’Etat, le mafieux et pro-business Andrew Cuomo, en affirmant « espérer que (…) nous nous rallierons derrière tous les candidats démocrates nommés, y compris le gouverneur, afin d’assurer qu’il gagne en novembre. »

Pour sa part, la fédération de New York de DSA – la plus importante du pays – avait, dans la primaire démocrate pour le poste de gouverneur, apporté son soutien (malgré une forte opposition interne) à l’actrice Cynthia Nixon, connue surtout pour son rôle vedette dans la série télé Sex and the City, une « libérale » qui avait soutenu Barack Obama et Hillary Clinton, n’a jamais eu aucun lien avec le mouvement ouvrier mais a fini par découvrir, après la victoire d’Ocasio-Cortez aux primaires démocrates, que « si être une socialiste démocrate signifie croire dans la santé, le logement, l’éducation, que les choses dont nous avons besoin pour vivre correctement devraient être un droit élémentaire et non un privilège, alors vous pouvez m’y inclure. »

DSA New York s’est nettement démarquée des déclarations d’Ocasio-Cortez en soutien à Cuomo (ainsi qu’à « tous les candidats démocrates », dont par conséquent l’ensemble des plus évidents représentants du grand capital), mais n’a pas franchi le pas qui aurait consisté à soutenir, lors de cette même élection de novembre, le candidat du parti Vert, Howie Hawkins, au poste de gouverneur de l’Etat. Ce militant, qui a été longtemps un syndicaliste de lutte de classe dans son emploi de teamster (camionneur), est aussi un membre de Solidarity, l’une des organisations étatsuniennes sympathisantes de la Quatrième Internationale-Secrétariat Unifié ; tandis que sa suppléante à cette élection, l’enseignante et militante syndicale Jia Lee, est quant à elle une membre de… DSA ! Mais apparemment, pour ceux qui dirigent DSA à New York, il était impossible de soutenir Hawkins et Lee car c’était une candidature… « qui ne peut pas gagner ».

Pour en revenir à Socialist Call, sa perspective centrale est depuis le mois d’août d’engager au plus vite une nouvelle campagne présidentielle de Bernie Sanders, censée permettre au socialisme de réaliser une nouvelle percée. A tout le moins, soulignent les deux dirigeants qui ont publiquement lancé cette proposition, « il n’est pas irraisonnable de penser que nos effectifs pourraient atteindre les 100 000 membres comme résultat de notre participation à cette campagne ». Charlie Post, un intellectuel marxiste ancien membre dirigeant de Solidarity (et aujourd’hui socialiste indépendant), en a fait une critique dévastatrice dans un article que Socialist Call comme Jacobin ont refusé de publier, et qui est finalement paru sur le site de presse de l’ISO.

A côté d’autres arguments pertinents, il y signale que contrairement à ce qui est affirmé, les perspectives pour une campagne un peu radicale de Bernie Sanders seraient beaucoup plus compliquées en 2020 qu’elles ne l’ont été en 2016. En effet, l’inévitable « tout sauf Trump » devrait tout emporter sur son passage, et donc favoriser un mainstream démocrate qui semblera mieux à même de constituer un pôle d’attraction pour le plus grand nombre. D’autant que, répondant à l’évolution à gauche de l’électorat démocrate, ce mainstream a démagogiquement intégré dans son discours beaucoup des propositions de Sanders, qui par ailleurs constituent aussi le cœur du programme que DSA met en avant. Dans ces conditions, Sanders se trouverait pris entre deux écueils : le risque d’une relative marginalisation, qui le ramènerait en-deçà de son score à la primaire de 2016, ou alors sa propre intégration au mainstream démocrate. Par ailleurs, le même sentiment de masse « tout sauf Trump » rendrait très difficile à une organisation telle que DSA, qui se trouve de fait liée au parti Démocrate, de ne pas appeler à voter pour son candidat désigné aux primaires, quel qu’il ou elle soit.

Une « vaguelette » démocrate ?

Un autre problème survient lorsqu’on se trouve conduit à analyser une situation, des événements, non pas en fonction de la réalité objective mais à travers le prisme de sa propre orientation.

Malgré quelques victoires emblématiques (dont celles d’Alexandra Ocasio-Cortez et Rashida Tlaib, mais aussi avec la première femme musulmane et la première femme native-américaine élues au Congrès), les élections du 6 novembre ont été globalement décevantes pour la gauche du Parti démocrate. Nick Brana, l’un des responsables de la campagne Sanders de 2016, mais qui depuis s’est prononcé pour la constitution dans les meilleurs délais d’un parti totalement indépendant des Démocrates – donc pour un Clean Break – a indiqué que les organisations nationales qui avaient soutenu cette campagne ou bien en sont issues (Our Revolution, Justice Democrats, Brand New Congress et DSA) avaient, à elles quatre, investi 107 candidats pour la Chambre fédérale des représentants. Sur ces 107, 44 ont remporté leur primaire démocrate, mais au final seuls 12 (dont 5 sortants) ont été élus, sur au moins (deux résultats manquant toujours) 233 Démocrates élus et un total de 435. Quant aux autres résultats, ceux pour le Sénat fédéral (1 réélu, Bernie Sanders dans le Vermont) et les postes de gouverneur et vice-gouverneur des Etats (sur 18 candidats, 1 vice-gouverneur réélu, allié proche de Sanders dans le Vermont), ils sont encore plus médiocres.

Face à cette situation, tout en soutenant que « les socialistes ont engrangé des gains importants », Socialist Call affirme qu’il n’y aurait pas eu de « vague bleue » (le bleu est la couleur des Démocrates) mais une « vaguelette bleue » (blue trickle) : « Pour les Démocrates, les résultats des midterms – comme la campagne qu’ils ont menée – ont été ternes. Même si au grand soulagement de chacun ils sont parvenus (mais de justesse) à reprendre la Chambre, ce qui aurait dû être un grand coup de torchon s’est transformé en un décompte interminable (…) Les chiffres ne mentent pas ». Cela s’expliquerait par la campagne très à droite menée par le mainstream démocrate, qui « n’a aucune stratégie pour battre Trump », et la réponse évidente serait donc d’engager la campagne « Bernie 2020 ».

Toute cette analyse est cependant erronée ou largement biaisée. En premier lieu, il y a bien eu une « vague » démocrate. Alors que la participation à des midterms a été la plus élevée depuis des décennies (115 millions, contre 79 millions en 2014 lors des précédentes midterms), les chiffres provisoires (sur 110 millions de voix décomptées à ce jour) du « vote populaire » pour la Chambre des représentants, seul type d’élection nationale où le scrutin couvrait tout le pays, donnent aux Démocrates une avance sur les Républicains de neuf millions de voix. En 2014, ce sont les Républicains qui avaient sur les Démocrates une avance de 4,5 millions de voix, et tout le monde avait alors parlé d’une « vague rouge ».
Le phénomène est encore plus marqué au Sénat où, tout en perdant deux sièges (avec 34 résultats proclamés sur 35, le siège non pourvu devant faire l’objet d’un nouveau scrutin), les Démocrates devancent les Républicains de dix-sept millions de voix : 52,8 millions contre 35,6. Certes, cela s’explique en partie par le cas particulier de la Californie, où la primaire se déroule dans le cadre d’une liste unique intégrant les candidats de tous les partis (ou sans-parti), les deux candidats arrivés en tête se disputant ensuite l’élection : or cette année, cas inédit, les premier et second de la primaire ont été… deux Démocrates, pour lesquels les voix exprimées conjointement le 6 novembre ont dépassé les dix millions. Mais même si l’on ajoutait quatre millions de voix aux Républicains, en en retranchant autant aux Démocrates, ce qui correspondrait à peu près aux rapports de forces habituellement exprimés en Californie, on retomberait sur le même écart que celui constaté pour la Chambre des représentants, et cela alors même que moins d’électeurs étaient appelés à voter pour le Sénat. En 2012 (les sénateurs sont élus pour six années, et renouvelables par tiers tous les deux ans), l’écart dans ce scrutin avait été de 11 millions de voix en faveur des Démocrates. C’était l’année de la réélection d’Obama, dont la campagne avait « boosté » nombre de candidats de son parti.

Comment s’explique le décalage entre les votes exprimés et les résultats en termes de sièges ? Fondamentalement par deux facteurs : le caractère ultra antidémocratique du système électoral étatsunien ; aggravé par les pratiques systématiques, par les Républicains, de charcutage électoral (redécoupages de circonscriptions) et de suppression du vote des minorités « raciales » – par interdiction légale pour cause de condamnations (en Floride, plus d’un million de personnes ainsi exclues du scrutin pourront voter à nouveau dans les prochaines échéances, ce qui pourrait changer bien des choses), radiations illégales des listes électorales, suppression en masse de bureaux de vote dans les quartiers les plus pauvres …

Il n’est pas vrai non plus que le mainstream démocrate aurait fait une campagne particulièrement marquée à droite. C’est même le contraire : de très nombreux candidats absolument pro-business se sont soudain découvert une vocation en faveur du salaire minimum à 15 dollars de l’heure, de la santé gratuite pour tous et d’autres exigences popularisées par Bernie Sanders. Ils ne l’ont pas fait parce qu’ils ne seraient finalement pas de si mauvais bougres, mais à cause de l’évolution à gauche et de la pression exercée dans ce sens par leur propre base sociale (on a vu plus haut ce qu’elle pense du capitalisme et du socialisme).

Mais du coup, les différences entre ces Démocrates mainstream d’une part, et d’autre part les progressistes et socialistes, dont les campagnes n’ont jamais été au-delà des thématiques de Sanders, sont apparues beaucoup moins évidentes. Dans ces conditions, les électeurs des primaires démocrates ont le plus souvent privilégié les candidats plus connus, notamment les sortants. En outre, beaucoup des progressistes ou socialistes vainqueurs dans leurs primaires se présentaient dans des Etats ou circonscriptions fortement républicains, où les Démocrates avaient peu ou pas de chances de victoire.

Sur les défis et tâches des révolutionnaires

Pour les organisations de la gauche révolutionnaire, qui pour l’instant ne capitalisent la radicalisation en cours et l’attrait renouvelé du socialisme qu’un peu à la marge, toute le problème est de savoir comment et sur quels axes engager ou poursuivre un dialogue avec les centaines de milliers de salariés, de jeunes et parfois de moins jeunes qui s’orientent activement vers la gauche. A travers son organe Socialist Worker, l’ISO a engagé publiquement un débat sur ces questions, aussi passionnant que salutaire, en donnant la parole non seulement à ses militants – qui n’hésitent pas à faire état de leurs nuances, voire de certains désaccords – mais aussi à tous ceux et celles qui souhaitent participer, membres d’autres organisations, notamment Solidarity et DSA, ou indépendants.

Il est impossible de se former depuis l’extérieur une opinion sur des questions tactiques (et même si c’était possible, il serait déraisonnable de les formuler ici), mais quelques grands axes peuvent néanmoins être avancés. En premier lieu, le fait que les collaborations à gauche pourront très difficilement s’exprimer sur le terrain électoral, qui est vicié en général mais se trouve ultra-vicié en particulier aux Etats-Unis, où Républicains et Démocrates ne sont pas seulement ni principalement des partis, mais avant tout des rouages ou composantes de l’appareil d’Etat bourgeois. Même si l’expérience de campagnes indépendantes, lutte de classe et authentiquement socialistes, comme celles de Kshama Sawant à Seattle (élue députée municipale depuis 2013 sous l’étiquette de son organisation politique, Socialist Alternative, avec le soutien d’autres organisations, d’associations et de mouvements sociaux), doivent être soutenues et préfigurent ce que les socialistes révolutionnaires pourraient faire demain à une échelle plus large.

En second lieu, le fait que le processus en cours n’embrasse pas seulement (ni peut-être principalement) les organisations politiques constituées, qu’elles soient réformistes ou révolutionnaires, mais un très large spectre de mouvements sociaux et de militants des luttes, à commencer par le mouvement ouvrier dont l’activité semble bien connaître cette année un certain regain (avec les grèves enseignantes, suivies par les employés des hôtels et d’autres secteurs), et englobant des mouvements puissants tels que ceux en défense des migrants, de la population africaine-américaine toujours discriminée et première victime des violences policières, des femmes dont les droits reproductifs sont une des premières cibles de l’administration trumpiste, des droits des personnes LGBTIQ et des populations natives-américaines, de l’environnement et l’écologie que Trump a désignés comme des obstacles à écarter.

Enfin, dans une situation où chaque jour, des centaines de personnes font le pas de se déclarer socialistes et se mettent à chercher sur ce terrain des réponses politiques, programmatiques et idéologiques, l’intervention et le combat sur le terrain des idées constitue un très important champ d’intervention. Les secteurs de la gauche marxiste révolutionnaire qui sauront lier ce niveau de réponse aux tâches d’organisation pour la lutte se trouveront nécessairement au centre des réorganisations à venir, vers la constitution aux Etats-Unis d’un mouvement socialiste enfin digne de ce nom.

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