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États-Unis. Mettre fin à l’esclavage : la grève des détenus a commencé

Le 21 août commençait la grève de détenus des prisons états-uniennes réclamant de meilleures conditions de vie, et la fin d’une sur-exploitation relevant de l’esclavage moderne.

« L’amélioration immédiate des prisons et des politiques pénitentiaires pour qu’elles reconnaissent l’humanité des femmes et hommes emprisonnés », « la fin immédiate de l’esclavage en prison », « une fin immédiate à la sur-accusation, à la sur-inculpation, au déni de la parole des personnes noires », ou encore la demande au droit de vote : voilà quelques-unes des dix revendications soutenues par le mouvement de grève des prisonniers aux États-Unis qui a débuté ce mardi 21 août, date hautement symbolique dans l’histoire de la lutte pour les droits civiques des Noirs américains et des conditions de détention dans les prisons états-uniennes.

Portée par le collectif de détenus Jailhouse Lawyers Speaket par plusieurs associations militant pour le droit des détenus, cette grève, qui pourra prendre plusieurs formes, devrait s’étendre jusqu’au 9 septembre, date du début de la révolte puis du massacre des détenus de la prison d’Attica, New-York en 1971. Le 21 août, un des gardiens de la prison de San Quentin en Californie assassinait Georges Jackson, militant du Black Panther Party. Dans un contexte de racisme et de répression très fort des Noirs américains et de la lutte pour l’obtention des droits civiques, une révolte notamment organisée par des détenues noirs dénonçant le racisme et l’exploitation en prison enflammait la prison d’Attica le 9 septembre. Rébellion réprimée dans le sang quatre jours plus tard : 43 morts, dont 33 prisonniers.

En 2016, une grève historique des détenus avait aussi dénoncé la forme d’esclavage pratiquée et maintenue en prison. Mais cette grève vient surtout après la révolte des prisonniers du Lee Correctional Institute, en Caroline du Sud le 15 avril dernier, ultra-réprimée, menant à la mort de sept hommes et à l’hospitalisation de 22 d’entre eux. Une révolte provenant d’années de réduction des budgets de la prison, de coupes sur les programmes de formations dans un environnement déjà sous haute tension. Ce qui a mené à la formation d’un nouveau collectif de détenus pour améliorer leurs conditions de vie.

Les prisons ou le business du « châtiment »

A raison d’un salaire moyen de 12 centimes par heure de travail, incluant l’exploitation parfois gratuite des prisonniers, ceux-ci dénoncent une nouvelle fois l’esclavage moderne que constitue le travail en prison. Le 13e amendement de la Constitution des États-Unis s’est préservé d’abolir complètement l’esclavage en laissant comme exception : « le châtiment d’un crime pour lequel la partie aura été dûment condamnée ».

Une main d’oeuvre gratuite et corvéable à merci. Une aubaine pour l’État ou les entreprises à qui il sous-traite un grand nombre de « services » (restauration, formation), quand les prisons ne sont pas directement gérées par des entreprises privées. Les prisonniers font donc eux-mêmes tourner les prisons, sans moyens, et sans salaires, en faisant des centres de rétention un lieu plus que lucratif pour ces compagnies qui peuvent même imposer à l’État des clauses d’obligation d’occupation leur permettant d’être rétribuées si leur prison n’est pas assez « occupée ».

De l’autre côté, des entreprises « extérieures », telles que Victoria’s Secret, McDonalds, Microsoft, Starbucks, Whole Foods ou Walmart peuvent elles aussi profiter d’une main d’œuvre à très très bas coût. Et ce, avec tout un verni idéologique qui glorifie la punition des « criminels ». En France, s’il n’y a pas de prisons privées, nombre de services sont néanmoins sous-traitées à des entreprises privées, l’État allant jusqu’à contracter des Partenariats publics privés avec les entreprises (Engie, Bouygues par exemple) pour la construction des unités carcérales.

Un instrument de contrôle et de répression des classes subalternes, et des racisés

Ce que la déclaration du collectif Jailhouse Lawyers Speak révèle c’est aussi le racisme qui traverse les institutions judiciaires, et les pratiques pénitentiaires. Sur les 2,2 millions de personnes incarcérées aux États-Unis (ce qui correspond pour donner une idée de l’ampleur de l’emprisonnement à 655 habitants pour 100 000, contre 100 pour 100 000 en France), 40 % sont noires, alors même que les noirs américains représentent 13% environ de la population totale. Un racisme structurel s’y exprime ainsi et est à croiser avec le rôle même des prisons : le contrôle et la répression des populations les plus pauvres et précarisées.

Pour reprendre les mots de Maya Schenwar, auteure notamment de Locked Down, Locked Out, interviewée en 2016 par LeftVoice, traduit par nous, « [La prison] joue un rôle-clé dans le capitalisme, particulièrement dans le capitalisme états-unien (le nombre total des prisonniers aux États-Unis représente un quart de la population incarcérée à l’échelle internationale, alors que sa population nationale constitue seulement 5 % de la population mondiale). L’un de ses objectifs est de détenir et de contrôler les « excédents » de population. Le capitalisme a besoin de la pauvreté, mais il se trouve régulièrement confronté à la gestion de toutes ces masses laborieuses et pauvres – afin de prévenir un mouvement de résistance de la part de ces masses, il doit exister des modes de répression. La prison est à plusieurs égards l’un des plus parfaits modes de répression : non seulement il confine les personnes derrière les barreaux, mais également il les coupe de l’extérieur, rompant ainsi les liens qui alimentent souvent l’organisation et la rébellion. »

Des prisonniers qui tentent de se faire entendre

Contre ces conditions de vie insoutenables, ceux-ci se sont donc mis en grève : arrêt de travail, sit-in, grève de la faim, diverses formes de protestation ont été pensées pour permettre à tous les prisonniers, hommes et femmes, d’entrer en lutte, quelque que soient leurs conditions. Aux vues du peu de communication qu’il peut y avoir entre l’intérieur des prisons et l’extérieur, il est très dur de quantifier le nombre de détenus prenant part aux actions, pour autant, celles-ci seraient suivies dans plus de 17 États, s’étendant même jusqu’aux prisons du Canada.




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