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Quelques clés pour comprendre

Ethiopie. L’état d’urgence contre la révolte paysanne, sous le regard bienveillant d’Angela Merkel

Publié le 11 octobre 2016

Correspondant

Dimanche 9 octobre, le gouvernement éthiopien a déclaré l’état d’urgence dans l’ensemble du pays. Un moyen de faire taire la contestation qui gronde dans le pays, contre les expropriations des paysans et la politique répressive du gouvernement. Un moyen aussi, sans doute, de répondre aux exigences de stabilité désirées par les puissances impérialistes, comme l’Allemagne, dont la chancelière Angela Merkel est en visite dans le pays depuis mardi. Alors que les médias dominants vantent la « politique audacieuse d’industrialisation » mise en place par le gouvernement éthiopien et s’inquiètent pour le tourisme de la région, Révolution Permanente revient sur ce profond mouvement de contestation qui secoue l’Ethiopie.

Les raisons de la colère

L’état d’urgence mis en place sur l’ensemble du territoire éthiopien répond à un grand mouvement de contestation qui a vu jour dans le pays, depuis près d’un an et demi. C’est un nouveau plan d’urbanisme proposé par le gouvernement qui a mis le feu au poudre : sans doute exemple de cette « politique audacieuse d’industrialisation », le gouvernement prévoyait d’étendre la capitale d’Addis-Abeba sur les terres des paysans de la région Oromiya (région la plus peuplée du pays), en les expropriant au profit de promoteurs immobiliers et autres investisseurs. Cette région était déjà frappée depuis quelques années par ces politiques de transfert de terre, mis en place par le gouvernement depuis les années 2007-2008. Dans le pays, plus de 150 000 fermiers ont été expropriés au cours des dix dernières années. Contre cette politique d’expropriation, les manifestations n’ont fait que grossir, devenant presque quotidiennes dans la région. Dans certaines campagnes, c’est même l’insurrection généralisée, les récoltes des paysans proches du parti sont incendiées, les fonctionnaires locaux maltraités, ainsi que les grands marchands.

Ceci se place par ailleurs dans un contexte où le régime éthiopien est monopolisé depuis vingt ans par une sorte de parti unique, le Front démocratique révolutionnaire, dont la branche « locale » met en place la politique dans chacun des neufs Etats-régions, pourtant supposés indépendants, et qui détient 100% des sièges au parlement éthiopien. Si l’état d’urgence n’a été mis en place officiellement que le 9 octobre, la répression était déjà très violente depuis le début de ce mouvement de contestation. Les premières manifestations, organisées notamment par les étudiants à la fin 2014, sont réprimées dans le sang. Lorsque la mobilisation reprend de plus belle à la fin 2015, de nombreux morts sont recensés, notamment dans les campagnes, où Amnesty International a recensé près de 500 victimes. À cela s’ajoute un nombre très important d’emprisonnements, et des procédés de torture dans les prisons. C’est de cette situation qu’a émergé le symbole de la révolte, repris par le marathonien Feyissa Lelisa lors des Jeux Olympiques de Rio : les poings croisés au dessus de la tête, pour symboliser des menottes. Une partie des migrants éthiopiens des camps de réfugiés en France est issue de ces mobilisations dans la région Oromo, qui les a conduits à fuir leur pays et la répression qu’ils subissaient.

Des revendications locales convergent vers une mobilisation nationale

Dans les premiers élans de la mobilisation, une partie importante du discours des jeunes et paysans de la région Oromiya se plaçait sur le terrain de la revendication identitaire : ils manifestent « pour leurs terres ». Rien d’étonnant dans un pays où l’ensemble du système politique est calqué sur ces identités ethniques (chaque Etat-région est censé représenté une ethnie, et le parti au pouvoir est vu comme le parti de l’ethnie tigréenne), depuis des décennies. Ce qui est plus étonnant cependant, c’est que, très vite, dans les manifestations de la fin 2015, les slogans dénoncent non seulement la politique mise en place dans la région Oromo, mais plus généralement, le manque de liberté, les difficultés économiques vécues par les paysans, le contrôle du parti-Etat dans les campagnes, etc.

Ce dépassement des spécificités locales et des revendications ethniques va s’accentuer à l’été 2016, lorsque la région Amhara se retrouve elle aussi victime du même type de politique de transfert de terre. Face à la mobilisation qui enfle dans cette région, les cadres du parti et les grands marchands tigréens, assimilés au parti, doivent s’enfuir à Addis-Abeba. La répression est là aussi très forte. Les paysans se joignent aux jeunes des villes, aux étudiants et s’attaquent aux entreprises étrangers (notamment des fermes étrangères) qui symbolisent l’enrichissement des proches du parti, ainsi qu’aux administrations. Des phénomènes totalement inédits en termes d’organisation se mettent en place : des paysans se coordonnent, ceux en amont coupent les routes pour empêcher les militaires de passer pour réprimer. Le pouvoir met en place un pont aérien pour faire passer les militaires malgré tout. La répression est brutale. De nombreux morts et blessés sont recensés.

Dans ce contexte, les manifestations prennent définitivement un caractère politique, d’opposition au pouvoir en place. Sur cette base, des logiques de convergence avec les mouvements de la région Oromo voient le jour, une convergence très à contre-courant car les deux ethnies Oromo et Amhara – qui représentent ensemble 60% de la population de l’Ethiopie – sont depuis longtemps considérées comme antagonistes, dressées les unes contre les autres par les pouvoirs en places. Des slogans comme « Le sang qui coule en Oromiya est le nôtre » sont chantés dans les villes de la région Amhara, ce qui était impensable quelques mois auparavant.

Le massacre de Bishoftu et la mise en place de l’état d’urgence

Le 2 octobre, à Bishoftu, un festival "religieux" Oromo (Irreecha) est le théâtre de la répression brutale du gouvernement. Alors que des cadres du parti doivent prendre la parole, des leaders locaux, des étudiants d’opposition les en empêchent et s’imposent en lançant des slogans contre le parti au pouvoir, repris par la foule. Un hélicoptère militaire survole la scène et lance des gaz lacrymogène, tandis que des militaires tirent. Un immense mouvement de foule entraîne la mort de 52 personnes selon le gouvernement, de plusieurs centaines selon l’opposition, tombées pour la plupart dans un gros fossé puis piétinés. Selon la version officielle du gouvernement, les militaires auraient tiré en l’air, mais leur précipitation à enterrer les corps peut en faire douter. Toujours est-il que cette « bousculade » était en quelque sorte préparée par le gouvernement, avec un nombre impressionnant de militaires en ville et avec une claire volonté du gouvernement de faire en sorte que ce festival ne devienne surtout pas une tribune politique pour ses opposants.

Suite à ce massacre, les manifestations ont redoublé dans la région Oromo. Dans certaines villes, les forces de l’ordre sont passées du côté des manifestants, une partie des paysans a récupéré des armes et des enclaves se sont formées, avec des barrages sur de nombreuses routes. C’est face à cette situation hautement explosive que le gouvernement a mis en place l’état d’urgence, d’autant plus que la contestation commençait à gagner la banlieue proche d’Addis-Abeba, la capitale.

Un régime autoritaire soutenu par les pays impérialiste

La visite d’Angela Merkel, même si prévue avant la mise en place de l’état d’urgence, est donc loin d’être anodine. Le Premier ministre éthiopien Hailemariam Desalegn, tout en annonçant l’ouverture d’une enquête sur les violences, a affirmé qu’il n’y avait eu aucun usage excessif de la force de la part de l’armée. La chancelière allemande quant à elle s’est limité à demander à ce que le droit de manifester soit respecté et que les interventions de la police soient « proportionnées » ... Un euphémisme qui soulagera sans doute sa conscience, mais pas la réalité de la répression vécue par les paysans et jeunes éthiopiens qui se battent contre l’expropriation de leurs terres !

Les autorités éthiopiennes pointent du doigt l’étranger pour expliquer les « violences », que ce soit l’Erythrée voisine ou l’Egypte, accusée de soutenir les revendications des Oromo. Quoiqu’il en soit, une chose est sûre, c’est que le régime n’a pas perdu le soutien des puissances européennes qui parient sur cet Etat autoritaire pour maintenir la stabilité dans la région de la Corne de l’Afrique, comme en témoigne l’ouverture d’un nouveau quartier général de l’ONU que Angela Merkel doit inaugurer dans les prochains jours.