Culture et Sport

Parler du racisme quand on est footballeur ? Un scandale !

Euro, racisme et politique. Benzema a raison ?

Publié le 1er juin 2016

« Didier Deschamps a cédé à la pression d’une partie raciste de la France », cette phrase extraite de l’interview donnée par l’attaquant français Karim Benzema au quotidien espagnol Marca a fait couler beaucoup d’encre depuis sa parution le 1er juin.

FD

Benzema fait référence à sa non-sélection par le sélectionneur des Bleus pour l’Euro 2016. Premièrement, il faut rappeler qu’à aucun moment l’attaquant du Real Madrid ne traite Didier Deschamps de raciste. Il fustige, en revanche, une partie de la France qui serait raciste faisant référence aux derniers résultats du FN notamment. On pourrait s’en tenir aux tweets pleins de démagogie de Nadine Morano ou Marion Maréchal Le Pen - pour ne citer qu’elles - reprochant à Benzema de cracher sur la France. Mais soyons sérieux un instant et essayons d’élever le débat (chose qui n’est pas très difficile quand on part de si bas). Cette interview de Benzema pose deux questions qui reflètent bien la société française. L’éviction de Karim Benzema de l’équipe de France est-elle une question de racisme ? Et plus largement, on peut se demander quelle place occupe le racisme dans le football en général et dans le football français en particulier.

L’attaquant aux 81 sélections en équipe de France et fraîchement vainqueur de la Champions League devait d’un point de vue purement sportif figurer dans la liste des 23 joueurs pour l’Euro. Englué dans l’affaire de la sextape de Valbuena dans laquelle il aurait joué le rôle du maître-chanteur, la Fédération française de football a décidé de lui interdire toute sélection en équipe de France tant que le procès n’a pas rendu son verdict. Benzema n’en est pas à son premier ennui judiciaire, il vient notamment d’être mis en cause dans une affaire de « blanchiment de trafic de stupéfiants ». Loin d’être irréprochable, la suspension de Benzema peut donc se justifier. Cependant, cette décision n’a pas été prise de manière indépendante par les instances du football français. En décembre dernier, le premier ministre lui-même s’est fendu d’une déclaration appelant à l’éviction de Karim Benzema de l’équipe de France. Et de nouveau, le 15 mars dernier, Manuel Valls a rappelé que « les conditions d’un retour de Benzema n’étaient pas réunies ». On a d’abord envie de demander à Manu s’il n’a pas autre chose à faire que de commenter une affaire qui aurait dû rester dans le domaine sportif. En transférant « l’affaire Benzema » dans le domaine politique, Valls lui donne une toute autre tournure. On est donc en droit de se poser la question de l’influence du premier ministre dans la décision de la Fédération française de football. Rien n’est plus nuisible pour le football que l’ingérence du gouvernement. Pour sûr, Benzema pâtit d’une mauvaise image auprès d’une partie de la population, même en mettant de côté ses affaires judiciaires. Et si Benzema était fortement influençable ? Si on laisse de côté toutes ces considérations, on peut se demander, comme Karim Benzema le fait dans Marca s’il aurait été traité de la même façon s’il s’était appelé Dupont. Éric Cantona dans une interview accordé à Libération (atténuant ses propos parus dans The Guardian quelques jours plus tôt où il taxe Deschamps de racisme) se pose les mêmes questions en associant au cas Benzema, la non-sélection d’Hatem Ben Arfa. Poser de telles questions est louable et ne revient pas à défendre une quelconque théorie du complot. Le 30 mai, Jamel Debbouze a lui déploré les absences de Benzema et Ben Arfa qui selon lui « payent la situation sociale de la France ». Mais l’humoriste va plus loin déplorant qu’aucun joueur d’« origine maghrébine » ne soit présent en équipe de France. Jamel Debbouze pose ici la question potentiellement sulfureuse des « quotas ethniques ». Aucun joueur ne devrait pourtant être sélectionné en équipe de France en fonction de critères ethniques ou sociaux. Seules les performances sportives et l’attitude sur et en dehors du terrain doivent compter.

On peut reprocher à Benzema son timing, cependant, il pose la question de l’influence néfaste de la politique dans le football. Soyons clairs, Didier Deschamps n’a pas décidé d’évincer Karim Benzema en raison de critères racistes. Être sélectionneur d’une équipe de football, c’est construire le meilleur groupe possible sans forcément prendre les 23 meilleurs joueurs. Cependant, les pressions politiques qui ont été exercées sur le sélectionneur de l’équipe de France et le président de la FFF ont sûrement pour point de départ des considérations racistes. Loin de l’image blanck-blanc-beur, largement galvaudée après la coupe du monde 1998, le football français est loin d’être un symbole de tolérance et de diversité. En 2011, la FFF a envisagé d’établir des quotas visant à limiter le nombre de joueurs d’origine étrangère formés en France. Le sélectionneur de l’époque et actuel entraîneur du PSG, Laurent Blanc, s’était déclaré favorable à cette mesure rajoutant même que les seuls joueurs « grands, puissants et costauds » étaient les « Blacks ». S’il est difficile d’associer directement la non-sélection de Benzema à une question de racisme, cette affaire pose néanmoins la question du racisme au sein du football qui est loin d’être absent et de l’ingérence de la politique dans ce sport. A tel point qu’on peut se demander si Manuel Valls n’aimerait pas rajouter quelques « whites » et quelques « blancos » en équipe de France [1]. Le football, sport très médiatisé et aux lourds enjeux politiques et financiers, est le reflet d’une société profondément raciste. Comme partout ailleurs, le racisme, qu’il vienne des instances ou des tribunes doit être dénoncé et combattu le plus fermement. Reprocher aux footballers de s’exprimer sur cette question, c’est cautionner le racisme.

[1] En 2009 afin de donner une meilleure image d’Evry devant les caméras, Manuel Valls avait déclaré à l’homme l’accompagnant : « Tu me mets quelques Blancs, quelques white, quelques blancos. »

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