"Peruano clandestino, Africano clandestino"

Expulser les sans-papiers ?

Pietro Basso

Expulser les sans-papiers ?

Pietro Basso

Et maintenant ? En Europe, il y a entre 8 et 10 millions d’immigré•es sans-papiers : seront-ils tous expulsés ?

Voici l’interrogation par laquelle Pietro Basso, enseignant de sociologie des processus de travail et des migrations à l’Université Ca’ Foscari, de Venise, ouvre "Le spectre des clandestins", septième chapitre de Le racisme européen. Critique de la rationalité institutionnelle de l’oppression, publié en 2016. Nous remercions Pietro Basso et son éditeur, Syllepse, de nous permettre de publier cet extrait.

Et comment se fait-il qu’une telle multitude d’individus ait réussi à entrer en Europe malgré un pareil blindage des frontières ? La réponse à ces deux questions nécessite une explication préalable : la « clandestinité », ce mot on ne peut plus faux et falsifiant, n’est pas un choix libre et volontaire de l’émigrant ; c’est une condition de fait subie par l’émigrant contre sa volonté et son intérêt, le résultat d’une coaction extérieure, d’un côté matérielle, de l’autre institutionnelle. Bien qu’il s’agisse d’une lapalissade, faisons une contre-épreuve et demandons-nous quels avantages irrésistibles peut bien offrir la condition de sans-papiers pour être convoitée par un•e immigré•e. Accusé de tous les méfaits, détesté, méprisé, traqué ; si l’on vous attrape, vous risquez d’être interné dans un centre ou expulsé à tout moment, et même expulsé tout en étant condamné à payer une amende salée à l’Italie (pour être doublement servi) ; vos droits, s’il vous en reste encore des miettes, vous pouvez tenter de les faire valoir à vos risques et périls ; vous êtes moins payé, et vous devez vous taire ; on vous réserve les travaux et les horaires les plus pénibles, et vous devez supporter ; vous avez plus de risques d’être liciencié, et vous risquez gros, si vous demandez de l’aide au syndicat ; votre vie personnelle et affective, si vous en avez une, ne tient qu’à un fil ; votre vie sociale est un désert : qui peut bien choisir d’être un sans-papiers [1]

En effet, aucun émigrant ne choisit d’être un sans-papiers, surtout – dirais-je – s’il vient en Europe dans l’intention de mener une vie de délinquant et d’accumuler de l’argent au moyen d’activités illégales. Pourquoi ? Mais c’est évident : parce qu’il s’expose à une multiplication irrationnelle du risque, à une époque où, surtout en Italie, c’est en col blanc que la délinquance prospère. La condition pénible des sans-papiers est en réalité le produit de deux coactions. La première est la coaction, à la fois objective et subjective, à émigrer. Les inégalités de développement propres à la division internationale du travail, au colonialisme historique et au colonialisme financier, ainsi que la forte pénétration directe du capital transnational dans l’agriculture des continents « de couleur », produisent continuellement des millions et des millions de candidats à l’émigration vers les pays occidentaux. Et il en est de même quant aux attentes croissantes des populations du sud du monde, en particulier celles des femmes appartenant à ces populations. Bien que l’émigration soit toujours plus risquée et difficile, les hommes et de plus en plus de femmes jeunes [2], en bonne santé, instruit•es, entreprenant•es prennent le risque de lever l’ancre vers des côtes lointaines et peut-être inhospitalières pour fuir le destin de pauvreté et de privations que leur réserve leur pays.

Quant à l’Europe, elle appelle, veut des immigrés. Ou plutôt, pour être plus précis : elle exprime une demande inépuisable de travailleurs et de travailleuses immigré•es en tant que force de travail à faible coût d’emploi (et à coût zéro de formation) et à droits faibles (voire nuls) ; une force de travail supplémentaire permettant de réduire la valeur et les droits de la force de travail de la société tout entière. C’est non seulement son déclin démographique qui le lui impose, mais surtout le déclin de sa compétitivité sur le marché mondial actuel, entièrement mondialisé, ainsi que le déclin, ou mieux la déstructuration progressive, de son welfare state. Les entreprises européennes, grandes, moyennes ou petites qu’elles soient, les administrations publiques européennes, une partie des familles de classe moyenne et même du prolétariat ont besoin, et grandement, de bras, de cerveaux, de corps et de cœurs d’importation, « flexibles », prêts – de par leur état de besoin – à vendre leurs capacités de travail et relationnelles à des conditions et des prix inférieurs, voire nettement inférieurs, à la moyenne. Cette nécessité est d’autant plus pressante dans le cas des pays européens de second rang comme l’Italie, l’Espagne, la Grèce, bien décidés à reprendre du terrain sur les pays européens les mieux logés [3]. Les chiffres ne laissent aucun doute : dans les pays européens, dans la quasi-totalité de l’Europe des 15, on compte aujourd’hui environ 30 millions de travailleurs et de travailleuses immigré•es qui, en majorité, sont arrivés ici après l’adoption par l’Europe des premières politiques migratoires restrictives, répressives et sélectives qui dominent aujourd’hui.

Ces politiques représentent une variable dépendante dans le cadre des migrations internationales ; cela signifie qu’elles ne sont pas le principal facteur à prendre en compte, mais qu’elles ont, toutefois, un rôle bien précis : celui de rendre la migration régulière toujours plus compliquée et difficile à réaliser, en particulier en provenance de pays considérés comme hostiles ou dont il vaut mieux se méfier au vu de leur histoire et de leur « culture ». Pour étrange que cela puisse paraître, les politiques visant à réduire les immigrés irréguliers produisent des immigrés irréguliers, ce sont des usines à irrégularité travaillant en cycle continu puisqu’elles font obstacle à l’entrée régulière des candidats à l’immigration [4], sans être le moins du monde en mesure d’agir sur les raisons qui poussent les émigrants à quitter leurs pays d’origine. Au cours des dix dernières années, 15 000 émigrants – à en croire les chiffres officiels – sont morts aux frontières de l’Europe, et les risques nouveaux et majeurs qu’ils courent ne suffiront certainement pas à bloquer l’émigration de ceux qui sont en quête d’une vie au moins digne d’être vécue. Et voilà que naît le doute raisonnable, ou plutôt la certitude raisonnable que l’une des conséquences souhaitées de ces politiques soit justement d’assurer au marché, aux entreprises et à un certain nombre de familles intéressées la production de travailleurs et de travailleuses immigré•es sans-papiers. Dans un accès de sincérité, même un haut fonctionnaire de la police italienne l’a admis : « Le système de production italien préfère souvent les clandestins : des travailleurs moins chers et plus flexibles. Aujourd’hui, nous commençons à recenser les premiers immigrés réguliers qui perdent leur emploi, tandis que les clandestins travaillent presque tous. La clandestinité ou les permis de travail subreptices sont même des titres préférentiels pour l’accès à un monde du travail qui emploie de préférence sans contrat et sans garanties. […] Même parmi les immigrés les plus désespérés, ceux qui atteignent les côtes italiennes sur des bateaux délabrés, 90 % ont déjà une destination prévue et sont rapidement absorbés par le marché du travail au noir, auquel leur situation de clandestins les destine. » [5]

Il ne s’agit pas seulement du système de production italien. Certes, en Europe, l’Italie est au premier rang en termes d’économie souterraine, juste derrière la Grèce. Les différentes estimations qu’en donne le groupe de recherche de l’université de Linz et d’autres sources sont sans aucun doute discutables ; quoi qu’il en soit, et là est l’essentiel, personne ne peut remettre en cause le fait que partout en Europe, au cours des vingt dernières années, la production totalement ou en partie souterraine de biens et de services a considérablement augmenté, pour ne pas dire doublé. Ainsi, cette branche de l’économie continue à avoir besoin des travailleurs sans-papiers, à désirer, à convoiter ces mêmes individus que la propagande raciste d’État présente comme des indésirables, des lépreux, des criminels prêts à tout. Mais ce besoin n’est pas du tout limité à l’économie souterraine. Parce qu’elle est inextricablement liée à l’économie officielle – il suffit de penser au système des adjudications et sous-traitances auquel recourent les grandes sociétés – et que, surtout, la condition des sans-papiers est une excellente source indirecte de profits pour tout le système des entreprises.

En effet, la situation irrégulière est une école, une école d’humiliation, de passivité, d’asservissement, où l’on doit apprendre à travailler et se taire, à subir toutes sortes de misères et à supporter, à être discriminés jusque dans les moindres choses et à en prendre son parti, à accepter l’inacceptable – du moins pour quelques années. Une école « précieuse », non seulement pour les sans-papiers mais aussi pour les immigrés réguliers, étant donné le risque qu’ils courent à tout moment de retomber en situation irrégulière à cause du lien étroit entre permis de séjour et travail, établi par les normes en vigueur. Mais puisque les sans-papiers existent en nombre croissant dans tous les secteurs, de l’agriculture au bâtiment, de la restauration aux transports, du secteur manufacturier au domaine des soins, des dizaines de millions de travailleurs européens « d’origine contrôlée » travaillent aux côtés des sans-papiers. Pour eux aussi, cette situation est une sorte de dressage : d’une part, parce qu’elle leur montre clairement que l’on peut travailler et « vivre » dans des conditions d’exploitation bien pires que la moyenne ; d’autre part, parce qu’elle fait naître « spontanément » dans l’esprit des personnes concernées – surtout en périodes de crise – une idée qui rend bien service aux pouvoirs constitués : « Nous sommes dans de sales draps parce que ces “esclaves-nés” acceptent d’être traités comme des bêtes. C’est de leur faute si nous en sommes là. »

S’il est donc exclu que les États européens aient vraiment l’intention d’expulser en masse les millions de sans-papiers qui vivent actuellement en Europe, à quoi peut bien servir la « guerre à la clandestinité » qu’ils ont proclamée ? À des objectifs multiples et liés entre eux. Elle sert avant tout à assurer aux États, aux entreprises, aux familles et aux particuliers qui bénéficient du travail des sans-papiers la pleine liberté de disposer d’eux à leur guise, comme s’ils étaient des parias, des bêtes, des objets, des déchets. Ainsi, lorsque Franss Rilles, un sans-papiers bolivien de 33 ans, se retrouve avec un bras arraché dans l’entreprise de panification de Gandia, près de Valence, où il travaille, quel comportement son patron adopte-t-il tout naturellement ? Il jette le bras arraché à la poubelle, abandonne l’ouvrier à 200 mètres de l’hôpital en lui intimant de ne pas révéler le lieu de l’accident, ce qui retarde les soins et exclut toute possibilité que les médecins puissent lui rattacher son bras désormais perdu [6]. Quelque chose ne va pas ? Et si tout à coup, à Patras, une brigade de policiers anti-émeute rase et incendie un campement de sans-papiers, pour la plupart afghans, qui existait depuis douze ans, avant d’abandonner çà et là en Grèce les 40 mineurs qui s’y réfugiaient, quel est le problème [7] ? Avec les sans-papiers, tout est permis, tout est licite. On peut les chasser ou les repousser sans problème s’ils sont vraiment indésirables (une petite minorité d’entre eux). Et, en les menaçant d’expulsion ou d’emprisonnement facile, on peut les terroriser (le sort de la grande majorité) pour en faire de modernes coolies, de pures et simples machines de travail socialement inexistantes, des travailleurs que « nous » accueillons temporairement, sans famille et sans revendications, des cobayes dont on se sert pour expérimenter une dégradation draconienne des droits

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NOTES DE BAS DE PAGE

[1Un beau recueil de 80 récits de sans-papiers intitulé Cette France-là, vol. 1, Association Cette France-là (dir.), La Découverte, Paris, 2009, retourne contre Sarkozy, Hortefeux et Besson l’emphase mise sur les cas particuliers, en brossant – justement grâce à une série de cas particuliers – un tableau clair de la condition des sans-papiers comme condition sociale. Les directeurs de ce recueil font remarquer à quel point l’opposition entre « le cœur et la raison », entre « le singulier et le général » est, dans ce domaine, une escroquerie. Une escroquerie d’État. ?

[2Les généralisations ne rendent jamais bien compte de la réalité. Par exemple, nombre de femmes d’âge moyen sont contraintes d’émigrer des pays de l’Est européen du fait qu’elles supportent la charge principale d’entretien de la famille ou sont parfois même le chef de famille.

[3Cf. P. Basso et F. Perocco, Gli immigrati in Europa, op. cit., p. 8-34 ; F. Perocco, L’apartheid italiano, dans P. Basso et F. Perocco (dir.), op. cit., p. 211-233. Pour les rédacteurs de la revue de géopolitique Limes, « le salut de l’Italie passe par la génération migratoire comme ressource nationale. Il est certain que, sans les immigrés, le déclin démographique et économique de notre pays aurait déjà pris les proportions d’un effondrement » (ainsi lisait-on dans l’éditorial du n° 4, 2007, p. 14).

[4Le meilleur exemple reste encore la loi italienne Bossi-Fini (de 2002) qui autorise l’entrée régulière des travailleurs étrangers en Italie, à condition qu’ils aient déjà été engagés avec un contrat de travail régulier dans leur pays. Et qui peut bien se trouver dans une situation de ce genre ? Dans les six premiers mois d’entrée en vigueur de cette loi, seulement 2 % des nouveaux arrivés en Italie.

[5A. Pansa, « Chi bussa alla nostra porta », Limes, n° 2, 2006, p. 99, 101 (notre traduction – c’est moi qui souligne). A. Pansa a été pendant de nombreuses années le plus haut responsable de la politique migratoire près le ministère de l’intérieur italien. Selon lui, l’intérêt de l’économie italienne prise dans son ensemble serait en revanche de percevoir les impôts de tous les immigrés, un intérêt qui s’oppose donc à celui des entreprises.

[6El País, 11 juin 2009.

[7Le Monde, 12 juillet 2009.
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