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FBI : l’histoire occulte d’un formidable « gardien de la démocratie »

La récente décision du président Trump de limoger James Comey, le directeur du Federal Bureau of Investigation (FBI) a remis l’agence, son statut et sa fonction au cœur du débat politique national.

Des voix, chez les républicains comme les démocrates, s’élèvent pour dénoncer le limogeage du directeur du FBI. Le sénateur républicain de l’Arizona John McCain a déclaré que « ce n’était pas une bonne chose pour l’Amérique » et qualifié Comey de « l’un des hommes les plus respectés du pays ». La sénatrice du Massachussetts et figure emblématique de l’aile gauche du Parti démocrate Elizabeth Warren s’est dite « extrêmement gênée » par la décision et les déclarations du Président dans l’affaire. Sortant de son silence, James Clapper, ancien directeur du renseignement intérieur, a accusé Trump d’« assiéger » les institutions du pays. Et, malgré les turbulences, Comey a lui-même exhorté ses concitoyens dans sa lettre d’adieu à voir l’agence comme « un bloc de compétence, d’indépendance et d’honnêteté ».

Contre ce coup de force autoritaire de Trump visant à éliminer cet adversaire potentiel et à consolider son emprise sur une partie de l’appareil d’État, la tentation – presque spontanée – de vouloir défendre Comey et le FBI s’avère donc grande et, dans une certaine mesure, compréhensible. Mais l’histoire trop souvent occultée de cette grande agence policière et répressive nous montre que notre réaction devrait être tout autre.

Des racines dans la répression du mouvement ouvrier nord-américain

Le FBI plonge ses racines dans la répression la plus violente du mouvement ouvrier au tournant du xxe siècle. Au début du siècle dernier, le climat social se tend de plus en plus. Les grandes grèves se multiplient dans les bassins industriels du pays, impliquant parfois des dizaines de milliers de travailleurs. Le président William McKinley est assassiné par l’anarchiste Leon Czolgosz dans l’État du New York en 1901.

Depuis plusieurs décennies, les ministères de la Justice et du Travail tiennent des dossiers volumineux et détaillés sur les militants du mouvement ouvrier et d’extrême-gauche. Ils emploient par ailleurs les Pinkertons – des détectives d’une agence de sécurité privée – pour infiltrer et surveiller les usines, les syndicats, les piquets de grève et les mouvements politiques radicaux, le plus souvent en collaboration avec les grands patrons. Ces derniers deviennent de plus en plus violents, assassinant les dirigeants ouvriers combatifs ou provoquant des massacres comme celui de Haymarket Square à Chicago en 1886.

Mais cette surveillance ne va pas assez loin pour certains membres de la classe dirigeante. La « menace » anarchiste, leitmotiv préféré des hommes politiques de l’époque, ainsi que la résistance ouvrière grandissante, servent toutes deux de prétexte au président en fonction, Théodore Roosevelt, pour institutionnaliser cette répression en fondant le Bureau d’enquête (BOI) en juillet 1908.

Sa création est néanmoins discrète. Les premières tentatives de Roosevelt de fonder une telle agence sont bloquées par le Congrès dont les membres s’inquiètent de voir se constituer sur le sol nord-américain une police secrète à l’image de la Russie tsariste. Profitant des vacances parlementaires, le président et son ministre de la Justice, Charles Bonaparte, embauchent plusieurs agents des Services secrets pour commencer le travail.

Si le BIO s’occupe dans un premier temps des crimes liés au commerce entre les Etats fédéraux, il est rapidement chargé d’utiliser un indicateur pour infiltrer, et perturber depuis l’intérieur, le mouvement socialiste de Chicago. Ce genre de mission devient alors prioritaire et ce type de procédé monnaie courante au sein de l’agence.

Aux avant-postes de la lutte contre le « radicalisme » anticapitaliste

Pendant la Première Guerre mondiale, le BOI est aux avant-postes de la lutte contre le « radicalisme ». Ses agents enquêtent systématiquement sur des travailleurs d’origine immigrée et sur les pacifistes qui refusent la guerre, tous accusés par les pouvoirs en place de faire le jeu des pays ennemis à leur manière.

Le 3 juillet 1917, le BOI entreprend une série de raids massifs ciblant les slackers, des personnes soupçonnées d’être déserteur ou de sympathiser avec les Allemands ou les Bolchéviks. Des dizaines de milliers de jeunes et d’immigrés sont ainsi arrêtés et détenus dans les mains de la police fédérale et des milices privées plus communément connues sous le nom de l’American Protective League. Quelques mois plus tard, le 14 septembre, une seconde série de rafles ont lieu. Environ 61 000 hommes sont arrêtésà New York,plus de 3 000 à Détroit et des milliers d’autres encore ailleurs dans le pays.

La révolution d’Octobre en 1917, la grève générale de Seattle et une série de trente attentats à la bombe organisée par des groupes anarchistes en 1919 font grandir la peur du côté des classes dominantes à la fin de la guerre. Dans le même temps s’accroit la criminalisation de l’activité syndicale et des opinions politiques, notamment socialiste, communiste ou anarchiste.

Avec de nouveaux crédits votés par le Congrès, le procureur général A. Mitchell Palmer décide de créer la Division générale du renseignement, chargée de mener la lutte contre le communisme et nomme le jeune J. Edgar Hoover à sa tête. Ensemble, ils organisent les désormais célèbres « Palmer Raids ». En lien avec la police locale, les agents du BOI (maintenant devenu le Département d’enquête, ou DOI), organisent plusieurs descentes dans les locaux du Syndicat des ouvriers russes à New York et arrêtent près de 200 personnes en novembre 1919.

L’offensive fédérale se poursuit tout au long de l’hiver 1919-20. Dans le cadre d’une campagne d’expulsion massive de travailleurs immigrés, le gouvernement fédéral expulse 249 militants d’extrême-gauche, dont Emma Goldman, vers la Russie soviétique. Au lendemain du Nouvel An, de nouveaux raids ont lieu et jusqu’à 10 000 personnes sont arrêtées dans plus de 30 villes. Leurs crimes ? Avoir tout simplement agi pour de meilleures conditions de vie et de travail, de meilleurs salaires et pour un meilleur monde plus juste et plus équitable. Et selon le procureur général, il reste au début des années 1920 encore 300 000 personnes coupables des mêmes crimes sur le sol nord-américain.

Cependant, les projets de Palmer n’aboutissent pas, l’offensive répressive prenant fin peu après. En effet, sa brutalité et les doutes sur la constitutionnalité des méthodes employées par le DOI influencent l’opinion publique qui se détourne progressivement de la « Peur rouge ».

L’ennemi du mouvement des droits civiques des Noirs

L’agence s’engage contre le mouvement des droits civiques des Noirs, jugé trop subversif car mettant en cause l’un des piliers fondamentaux du capitalisme nord-américain. Il infiltre et surveille de nombreux dirigeants de ce mouvement, les attendant à chaque tournant pour pouvoir les emprisonner au moment opportun. À de nombreuses reprises, l’agence déplore dans ses rapports que ceux-ci ne font rien qui justifieraient leur arrestation ou leur expulsion du pays. Ils s’immiscent sans cesse dans des organisations comme l’Association nationale pour la promotion des gens de couleur (NAACP) et l’Universal Negro Improvement Association qui comptent des millions de membres respectivement.

La guerre du FBI, contre le mouvement des droits civiques, continue jusque dans les années 1970. Ses agents provocateurs espionnent et harcèlent Martin Luther King, Jr., et Malcom X : ils tentent activement de les pousser tous deux au suicide. Ils répandent de fausses informations dans la presse afin de discréditer le mouvement et ses militants auprès de l’opinion publique plus générale. Ils mettent les militants sous écoute et organisent des raids dans leurs locaux ou maisons. Les indicateurs de l’agence œuvrent sciemment pour détruire la réputation des militants sincères, les faisant passer pour des collaborateurs avec la police et l’État.

Le FBI s’en prend de manière particulièrement violente au Black Panther Party (BPP). Selon Hoover, devenu depuis longtemps directeur de l’agence policière, le BPP constitue « la menace la plus grande pour la sécurité intérieure du pays ». Il explique sans gêne que son objectif est de « neutraliser le BPP et il n’est d’aucune importance de savoir si des preuves existent pour justifier les accusations ». Les militants sont harcelés, les agents infiltrés cherchent toujours à les diviser. Lorsque des affrontements violents éclatent dans le sud de la Californie, faisant plusieurs morts, le bureau local du FBI à San Diego s’en félicite dans les termes suivants : « Des fusillades, des passages à tabac et un niveau élevé de mécontentement social continuent à avoir cours dans les quartiers populaires du sud-est de San Diego. Bien qu’on ne puisse être entièrement sûr que notre programme de contre-espionnage en soit directement responsable, on pense qu’une partie importante du mécontentement et des troubles peut y être attribuée. »

Les présidents Kennedy, Johnson et Nixon, républicains comme démocrates, soutiennent tous ces efforts sans réserve et collaborent étroitement avec le directeur Hoover. Les efforts déployés pour écraser le mouvement noir est considérable. Sur les 295 dossiers du FBI concernant le mouvement noir, 233 concernent le BPP. Sur la même période, seuls deux dossiers concernent le mouvement suprématiste blanc, le Klu Klux Klan (KKK).

Cette lutte contre le BPP avec un raid violent à Chicago en décembre 1969 conduit à l’assassinat par une équipe de quatorze policiers de deux militants du BPP, Fred Hampton et Mark Clark. D’autres militants sont également grièvement blessés. Alors que le BPP prétend nationalement que le FBI orchestre depuis longtemps une conspiration à leur encontre, Hoover le nie fervemment.

Au début des années 1970, la commission Church, créée par le Congrès, fait lumière sur les « abus » commis par le FBI au cours des dernières décennies sous la direction de Hoover. Mais ses missions fondamentales restent largement inchangées depuis. Il continue à traquer et à réprimer celles et ceux dont les opinions ou les activités politiques pourraient mettre en cause le système capitaliste : syndicalistes combatifs, militants, militants anti-guerre, pro-palestiniens, LGBTQi ou encore altermondialistes.

Le FBI est donc loin d’être l’agence indépendante, honnête et irréprochable décrite par Comey dans sa lettre d’adieu. Ce n’est pas un défenseur impartial de la démocratie et des libertés fondamentales, notamment en ce qui concernent les personnes les plus exploitées et opprimées de la société nord-américaine. Il défend, au contraire, une certaine idée de la démocratie, celle des riches, des patrons, de la caste politique parasitaire et il la défend par le biais de la surveillance légale et illégale, du sabotage, de l’emprisonnement, voire de l’assassinat.

Ainsi, Comey n’a pas tort de décrire le FBI comme « un rocher pour l’Amérique » : en effet, le FBI est l’un des soubassements du capitalisme états-unien, anéantissant tous ceux qui osent s’y opposer.




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