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Genres et Sexualités

« Facebook n’aime pas les féministes. Et nous le lui rendons bien »

Quand Facebook censure les victimes de violence conjugale. Le combat de la page « Paye Ton Couple »

Depuis plusieurs jours, Facebook s’obstine à bloquer puis débloquer la page « Paye Ton Couple », créée il y a un an pour recenser les « Témoignages de sexisme et de violence verbale dans toute relation amoureuse ou sexuelle, y compris au sein du couple » - sur le même modèle que le tumblr « Paye ta fac » dont nous avons parlé récemment Que Facebook ne soit pas neutre, en censurant certains contenus plutôt que d’autres, n’est pas un fait nouveau. Facebook se fait déjà un malin plaisir à décider ce qui est censé être intéressant pour ses utilisateurs, à partir d’algorithmes savamment étudiés. Plus grave encore, les cas de censure de pages ou d’utilisateurs engagés contre les injustices sociales ou pour les droits des opprimés, sont récurrents, tandis que des pages de groupes d’extrême-droite ou incitant à la violence peuvent continuer à proférer leur haine. Rien d’étonnant donc, à ce que le réseau social s’en prenne à une page dénonçant les violences conjugales. Nous apportons notre soutien à la page « Paye ton couple » et saluons le travail mené par ses admins pour porter à la lumière du jour les témoignages de milliers de victimes du patriarcat, un combat que nous partageons et qui nous place résolument du même côté de la barricade. Nous relayons ci-dessous leur témoignage.

Qui n’a jamais essayé de faire un signalement sur Facebook ? Une image raciste, un commentaire homophobe, une page incitant à la haine, un harceleur un peu trop harcelant, etc. Ces contenus pullulent sur le réseau social et il est parfois difficile, voire impossible, de s’en protéger.

Et qui n’a jamais été scandalisé.e en recevant le message de l’assistance qui annonce que cette publication n’enfreint pas les standards de la communauté ? Vous savez, ces fameux standards qui indiquent que la nudité est interdite, sans préciser le deux poids deux mesures qui permet de censurer un téton de femme sur une photo, mais pas de fermer rapidement des groupes de plusieurs milliers d’hommes s’échangeant des photos volées de femmes nues, parfois mineures, souvent très jeunes, et surtout jamais consentantes.

Il y a tellement d’informations qui passent me direz-vous, ils ne peuvent pas avoir les yeux partout !

Mais alors comment expliquer que Facebook soit capable de faire preuve d’une efficacité redoutable, par exemple lorsqu’il s’agit de censurer un article sur les règles ou bien de bloquer une page qui dénonce la violence conjugale en à peu près 10 minutes chrono ?

Prenant exemple sur Paye ta shnek, qui dénonce le harcèlement dans l’espace public, plusieurs pages de recueil de témoignages ont été crées récemment afin de montrer l’ampleur du phénomène qui sévit également dans de nombreux secteurs professionnels. Un article qui démontre l’intérêt de ces plateformes est d’ailleurs paru le 12 janvier dans Le Monde.

La violence machiste se manifestant également de manière extrêmement fréquente dans l’espace privé, et les victimes n’ayant que trop peu d’espaces pour s’exprimer, nous avons décidé d’apporter notre pierre à l’édifice en créant le blog « Paye ton couple », et la page facebook censée aider à sa diffusion. Nous le voulons inclusif, c’est-à-dire que les témoignages recueillis ne se limitent pas qu’aux couples, que nous ne considérons pas comme la norme, mais aux relations intimes, amoureuses ou sexuelles en général, et pas uniquement aux personnes cisgenre et hétérosexuelles. Pourtant, il suffit de jeter un œil à la page pour comprendre que la majorité des agresseurs sont des hommes cis-hétéros et que les stats officielles sont donc bien reflétées.

Le premier soir, plus de 2000 personnes ont commencé à nous suivre, grâce à la diffusion de notre page par Paye ta shnek, et nous avons reçu plusieurs dizaines de témoignages en quelques heures. Des témoignages difficiles, décrivant dans la majorité des cas des violences psychologiques et verbales, mais également de nombreux cas de violence sexuelle ou physique. Des violences quotidiennes, parfois subies pendant plusieurs années. En parallèle des témoignages, nous avons également reçu des dizaines de message de remerciement en privé. Certaines personnes nous remerciaient simplement pour l’initiative, d’autres exprimaient le soulagement de ne plus se sentir seule. Comme si lire ce qui nous est arrivé, écrit noir sur blanc par quelqu’un d’autre, permettait de déculpabiliser. « Ca n’est pas arrivé qu’à moi, ce n’est donc pas forcément de ma faute ».

Nous devons bien avouer qu’on ne s’attendait pas à autant de monde, et qu’il n’est pas facile, quand on a été soi-même victime de violence, de lire tous ces témoignages et de les encaisser. On pensait avoir entendu le pire, et puis on se retrouve face à une phrase tellement ignoble qu’on a juste envie de fermer le PC et d’aller vomir. On pense au courage et à la force qu’il faut aux victimes pour témoigner, on se dit que si elles sont là, qu’elles parlent au passé ou au présent, cela veut dire qu’elles s’en sont sorties ou qu’elles ont la volonté de s’en sortir, et on lit les nombreux commentaires de soutien écrits en dessous des témoignages. Très honnêtement, on ne pensait pas se trouver face à autant de solidarité dés le premier soir ! Rien que pour ça, on s’est dit qu’effectivement, c’était vraiment une bonne idée.

Par contre, on s’était préparées psychologiquement à se faire troller par les petits merdeux qui rôdent un peu partout sur les réseaux sociaux. Mais si ! Vous savez, ceux qui n’ont pas de vie et qui passent toute la journée derrière leur écran à essayer de détruire ce que d’autres construisent, haïssent « les féministes » alors qu’ils ne connaissent même pas la définition du mot, se rassemblent entre lâches pour lancer des raids de cyber-harcèlement (et font probablement de temps en temps des petites pauses dans des groupes type Babylone 2.0 où frustration et culture du viol font visiblement bon ménage).

Alors forcément, une nouvelle page pour mettre en lumière les victimes de violences sexistes, ça n’allait pas leur échapper. Ou peut être que tel ou tel conjoint violent, plan cul violeur ou autre pervers narcissique s’est reconnu dans les témoignages et a décidé de se venger. Toujours est-il qu’une personne visiblement malintentionnée nous a signalées. Blackout total. Plus de compte, plus de page, et plus aucune trace de celle-ci.

En effet Facebook, qui a donc mis cette semaine plusieurs jours à bloquer un groupe de 52 000 agresseurs sexuels potentiels alors que celui-ci avait été dénoncé dans les médias et que des centaines de personnes l’avaient signalé (tout comme ses petit-frères qui se développent comme de la moisissure, qui ont exactement le même nom et que l’on signale toute la journée mais qui pourtant restent en ligne assez longtemps pour faire du mal aux victimes…), n’a mis que quelques heures à bloquer notre page, avec comme motif une nécessaire « vérification d’identité » de l’admin. « Papiers s’vous plaît ». Bah oui on est en France, et même sur Facebook les mauvaises habitudes ne se perdent pas. En effet, il n’y avait à ce moment-là qu’une seule admin sur la page, avec un compte Facebook qui ne contenait pas son vrai nom. Oui, oui, nous sommes des milliers à utiliser des faux noms sur Facebook, pour protéger tant bien que mal notre vie privée (et parce qu’on sait tou.te.s très bien que les données, ça se revend), et ça n’a jamais posé de problème. Mais apparemment c’est officiellement interdit. Alors il faut obligatoirement utiliser votre vrai nom et, si vous vous faites harceler, et bien c’est votre problème (parce que facebook ne fait rien non plus dans ces cas là, évidemment). J’ai donc bien gentiment envoyé ma carte d’identité à Facebook, incluant une photo de moi tout sourire digne d’une fiche S, et l’on m’a indiqué que je serais recontactée sur mon adresse email. Evidemment, aucun autre moyen de les contacter pour leur demander si, après vérification de tous mes papiers d’identité, de mon dernier dépistage HIV et de la radio des poumons de mon grand-père, nous allions pouvoir récupérer notre page et sauver ainsi les quelques heures de travail nocturne effectuées.

Lassées d’attendre, déterminées, et convaincues que la page avait une vraie utilité au vue des témoignages qui continuaient d’arriver sur le tumblr, nous avons décidé hier soir (mercredi 11 janvier) de recommencer. Avec cette fois-ci deux comptes admins dont un contenant mes vrais noms et prénoms, pour éviter que la même chose se reproduise. Entre le moment où Paye ta shnek a à nouveau relayé la page, et le moment où celle-ci a été bloquée, nous avons cette fois-ci compté environ 20 minutes. Allez 30 minutes, max. Et toujours ce même motif, « Vérification d’identité ».

Tandis que je répondais à l’email de Facebook (car ils m’ont vraiment envoyé un email cette fois-ci), en leur envoyant ma carte d’identité, ma carte de résidente (dans un autre pays que la France), mon passeport, ainsi que ma carte vitale (on est jamais trop prudent.e.s), l’autre admin de la page avait elle toujours accès à la page (qui n’était donc déjà plus diffusée), avec une notification qui annonçait simplement « votre page n’est plus diffusée et ne pourra plus l’être », sans aucune indication du motif, de comment faire pour que ça ne se reproduise pas, et juste la possibilité de faire appel, ce que nous avons fait. Mais il ne s’agit donc visiblement pas d’un problème de papiers d’identité, puisque ceux-ci leur ont été fournis. Nous avons essayé de les contacter par tous les moyens possibles (et il n’y en a pas beaucoup). La seule réponse que nous avons reçue pour le moment de leur part est une réponse automatique à mon email, en anglais, qui indique qu’ils ne peuvent rien faire pour nous, qu’ils sont vraiment désolés et que nous devrions consulter le FAQ… Puis la page a été miraculeusement rediffusée hier soir (jeudi 12 janvier), sans notification, sans message de leur part, elle est juste réapparue… pour être bloquée à nouveau ce matin (vendredi 13 janvier) ! Nous avons fait appel, mais nous ne savons pas si nous recevrons une vraie réponse un jour.

Nous aimerions comprendre. Qu’est ce qui peut bien les déranger autant ?
Que des connards en quête de virilité passent leur pauvre vie triste et fadasse à signaler des pages et à cracher leur venin sur tout ce qui ne ressemble pas de prés ou de loin à leur conception du mâle, nous n’en sommes pas franchement étonnées. Mais que Facebook fasse preuve d’autant d’efficacité, voire de zèle, ça nous pousse à nous demander quelles sont en réalité les standards de cette soi-disant communauté et les valeurs qu’elle partage ? Faire taire les opprimé.e.s ? Et cette chère liberté d’expression alors ?

Dans notre système, les victimes de violences sexistes sont invisibilisées en permanence et ce qui se passe entre les murs doit y rester bien caché. Et lorsqu’enfin on parle d’elles, c’est souvent à la troisième personne. Elles sont des stats, des chiffres, « un drame conjugal » par-ci, un « crime passionnel » par là. Cet espace leur permet de s’exprimer quand elle le souhaitent, comme elles le souhaitent, tout en restant anonyme, de se soutenir entre elles, de se réapproprier des souvenirs douloureux et d’en faire quelque chose d’utile, de les écrire noir sur blanc dans un espace collectif où ces mots et ces actes sont bien reconnus comme de la violence et ne sont pas banalisés, où leurs témoignages ne sont jamais remis en question, parce que c’est ce que la société fait déjà à longueur de journée.
Si cette page n’était à la base qu’une idée un peu floue dont nous doutions nous-mêmes de la portée, cette censure prématurée nous prouve à quel point il est important de continuer. C’est pourquoi nous ne lâcherons rien. Nous continuerons à diffuser les témoignages sur tumblr le temps de trouver une solution. Nous exprimerons sur les autres réseaux sociaux. Nous demanderons des comptes. Et nous referons la page. Tous les jours s’il le faut. Quitte à se brûler les doigts sur le clavier.

L’équipe PTC.
payetoncouple.tumblr.com




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