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Société

En pleine mobilisation

Faut-il fêter la mort de Lilianne Bettencourt ?

La femme d'affaires Lilianne Bettencourt est morte dans la nuit du 20 au 21 septembre 2017. Considérée comme la femme la plus riche du monde, l'héritière de l'Oréal a traversé de nombreux scandales, du blanchiment d'argent aux condamnations pour discrimination raciste à l'embauche.

La mort de Lilianne Bettencourt, dans la nuit du 20 au 21 septembre, prend une résonance particulière en ces jours de mobilisations contre la loi travail XXL. Du haut de ses 38,3 milliards d’euros, la femme d’affaire propriétaire de l’Oréal est une formidable incarnation de l’injustice de la société capitaliste, de son caractère de classe et de son inégalité structurelle. Et ce sont bien les mêmes politiques contre lesquelles se battent aujourd’hui des dizaines de milliers de salariés, de retraités et de jeunes, qui ont permis à cette famille bourgeoise de rassembler une fortune aussi absurde qu’abjecte. Héritière d’un empire industriel et financier qui distribue chaque année plusieurs milliards d’euros de dividendes, Lilianne Bettencourt, c’est la grande bourgeoisie au pouvoir, son entre-soi, ses penchants pour l’extrême droite, ses abus de bien sociaux, son évasion fiscale.

« Je suis avant tout la fille d’un père »

La presse nationale la décrit comme « discrète » et « pudique ». Mais pudique, cette même presse nationale l’est aussi quand il s’agit de parler du passé collaborationniste de la famille de Lilianne. Ainsi Le Monde évoque la « part d’ombre » d’Eugène Schueller (le papa), les Echos s’en tenant à parler de « politique douteuse ». Otons-nous donc d’un doute. Dans la famille l’Oréal, je voudrais le père : portefeuille du groupe d’extrême droite Comité d’action secret révolutionnaire (CSAR, plus connu sous le nom de la Cagoule) dans les années 30, fondateur, en accord avec les autorités d’occupations allemandes, du fasciste Mouvement social révolutionnaire et, enfin, dirigeant du collaborationniste Rassemblement national populaire (RNP) de Marcel Déat.

Dans la même famille de grand bourgeois, je voudrais le gendre, André Bettencourt : jeune militant à la Cagoule, directeur de la revue antisémite et vichyste La terre française, auteur d’articles appelant à l’extinction de la « race juive », proche de François Mitterrand. Après la guerre, tout ce petit monde se retrouve sans difficultés, malgré leur collaboration avec le régime vichyste, grâce à de faux témoignages. Eugène Schueller continuera les affaires, André Bettencourt sa carrière politique (député, ministre, vote des pouvoirs spéciaux en Algérie, approbation de la Communauté économique européenne) tout en intégrant la direction du groupe l’Oréal. Voilà peut-être d’où Lilianne tient sa « pudeur » : la discrétion d’un patronat collaborationniste et antisémite qui a bien dû faire profil bas à la fin de la seconde guerre mondiale pour ne pas passer devant le peloton d’exécution.

« Je ne suis pas une caissière »

En 1957, à la mort de son père, Lilianne Bettencourt devient la propriétaire de l’Oréal. Femme d’affaires aux intérêts bien compris, elle passe maître dans l’évasion fiscale, la corruption et le blanchiment d’argent. Création de sociétés écrans, marché parallèle, financement illégaux de partis politiques (coucou Nico), comptes dans les paradis fiscaux... Lilianne elle sait y faire. Toute la discrétion du monde ne suffira pas pour faire éclater des scandales politico-financiers mettant en lumière les liens entre les politiques et la classe capitaliste. Effectivement, ce n’est pas en multipliant les heures sup’ que l’on gagne 38,3 milliards d’euros.

Ainsi, en 2011, le groupe vole au secours de son ex-PDG accusé de blanchiment d’argent, de contrebande et autres joyeux chef d’inculpation. Car c’est bien des activités du groupes dans les années 90, notamment en Europe de l’Est, dont il s’agit.
Du passé raciste de sa famille, Lilianne en gardera aussi quelques restes. En 2011, l’Oréal est condamné pour discrimination à l’embauche. Le groupe utilise en effet le code « BBR » (pour bleu-blanc-rouge) dans sa politique de recrutement d’intérimaire, afin de n’engager que des « français ».

Lilianne Bettencourt gérera les intérêts de la famille jusqu’en 2014, date à laquelle elle est placée sous tutelle par sa fille. Elle aura été une capitaliste redoutable, ne reculant devant rien pour conforter son hégémonie, traversant les scandales les uns après les autres et amassant une fortune colossale.

Faut-il fêter la mort de Lilianne Bettencourt ?

Alors que Macron et son gouvernement affiche ouvertement un mépris de classe débridé, tant dans les actes politiques que dans les discours, il est tentant de se réjouir de la disparition de cette figure du capitalisme moribond. L’exemple de la fille Bettencourt nous rappelle que « le monde de la finance » n’est pas quelque chose d’abstrait mais s’incarne dans une poignée de personne, que le macronisme, les politiques anti-sociales, le démantèlement du droit du travail servent les intérêts de personnes bien réelles.

Mais au-delà de l’oligarchie, des « ultra-riches », ce qui est tu par la presse, c’est le système privé des moyens de productions sur lequel repose la domination des « 1% ». Lilianne est morte, mais pas son monde. L’exploitation et l’oppression sur lesquelles la famille Schueller-Bettencourt a bâti leur fortune survivront à toutes les Liliannes Bettencourt tant que les millions de travailleurs et de jeunes n’y mettrons pas un coup d’arrêt définitif. Buvons un coup, mais gardons des forces pour la lutte.

Crédit photo : GERARD FOUET




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