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Débats

Week-end pour changer le monde

Féminismes. Quelle stratégie d’émancipation ?

Il n'existe pas un féminisme, mais de multiples féminismes, qui correspondent à différentes stratégies d'émancipation des femmes. Quelle est la stratégie des révolutionnaires concernant l'émancipation des femmes, et à quelles autres stratégies cette conception s'affronte ?

Crédits Photo : AFP Dominique Faget

Ce texte est la retranscription de la formation "Féminisme lutte des classes : une discussion stratégique" faite au Week-end pour changer le monde organisé par le NPA Jeunes.

Aujourd’hui, il y a deux idées communément admises quand on parle de « féminisme ». La première est que l’égalité des droits a été acquise, et qu’il s’agit désormais d’une question de choix de vie individuel. Globalement, cette conception est l’héritage de la tradition féministe bourgeoise, qui ne remet pas en cause le capitalisme et qui gomme les rapports de classe et la dimension structurelle du patriarcat.

L’autre lieu commun est que les femmes sont uniquement des victimes de la société, qu’elles sont obligées d’en faire appel a des structures plus puissantes pour modifier leurs conditions d’existence, et notamment à l’État. Il y a derrière cette conception, qui voudrait « démocratiser la démocratie », avec une sorte « lobbying parlementaire », une stratégie purement réformiste, qui ne prend pas en compte les conséquences des crises capitalistes quant aux conditions des femmes, et qui pourtant est un facteur fragilisant toujours plus les acquis des femmes. C’est une conception qui ne pense pas les femmes comme actrices de leur émancipation, et en dernière instance, ne remet pas non plus en cause le capitalisme.

Pourtant il existe une troisième voix, une longue tradition de luttes pour l’émancipation collective existe depuis plusieurs siècles et perdure encore aujourd’hui. Même si parler de « féminisme » est un néologisme (le mot est apparu plus tard), la question des femmes a souvent été au cœur de luttes d’ampleur.

L’articulation entre patriarcat et capitalisme, un débat central dans les milieux féministes

Parmi les débats centraux qui existent au sein des différents courants féministes, il y a la question de l’articulation entre capitalisme et patriarcat. La façon dont on envisage le lien entre le capitalisme et le patriarcat joue un rôle central dans le choix de stratégie pour abattre l’un et/ou l’autre.

Marx et Engels déjà insistaient sur le lien entre le patriarcat et l’apparition de la société de classes, et notamment la transmission de la propriété privée aux enfants et le contrôle du corps des femmes ainsi que la restriction de liberté pour contrôler la descendance. De fait, le patriarcat est bien antérieur au capitalisme, et existait déjà sous l’antiquité ou le féodalisme.

Mais avec la révolution industrielle au XIXème siècle, les femmes sont massivement intégrées au système de production. Sous le capitalisme, dernière expression de ce qu’est une société de classe, avec une minorité qui possède les richesses et la grande majorité de la population qui n’a que sa force de travail pour survivre, la caractérisation de l’oppression subie par les femmes change.

Tâches domestiques et reproduction de la force de travail

Les tâches domestiques étaient et sont toujours attribuées majoritairement aux femmes. Sous le capitalisme, ce travail invisibilisé remplit la fonction de reproduction de la force travail. C’est à dire se nourrir, vivre dans un environnement propre, se laver… ce qui permet aux prolétaires d’avoir les forces nécessaires pour aller travailler, ce qui soulage une partie des profits des capitalistes.

Mais dans le même temps, le capitalisme a fait sortir des millions de femmes du foyer, les intégrant au marché du travail, en les utilisant comme main d’œuvre bon marché et donc comme pression objective aux conditions des travailleurs hommes. Ainsi, sous le capitalisme, une grande majorité de femmes se retrouve exploitées doublement – on parle de double journée de travail – au foyer, et au travail.

Une pensée déformée par le stalinisme

Mais depuis de nombreuses décennies, dans une grande partie des milieux féministes, il existe beaucoup de méfiance vis-à-vis du marxisme, une mauvaise compréhension notamment due aux déformations et au réductionnisme opérés par le stalinisme.

En effet, les staliniens ont réduit la conception de Marx et Engels, en liant l’apparition du patriarcat avec celle du capitalisme. Ce qui induisait que pour eux, il n’y avait nul besoin de prendre la question de l’oppression des femmes en charge puisqu’ils décrétaient qu’en abattant le capitalisme, le patriarcat disparaîtrait. Dans le monde, nombreu.se.x sont celles et ceux qui associent l’idée de communisme à la dégénérescence de l’URSS sous Staline. Pourtant, au cours de la Révolution russe, les femmes et les personnes LGBTI ont acquis des droits qui n’existaient nulle part ailleurs : divorce, avortement, pension pour les enfants, mariage homo… Mais Staline est totalement revenu sur ces acquis.

A titre d’exemple, il déclarait en 1936 : « L’avortement, qui détruit la vie, n’est pas acceptable dans notre pays. La femme soviétique a les mêmes droits que l’homme, mais cela ne la libère pas du grand et honorable devoir que la nature lui a donné : elle est mère. »

Et ce, alors que 15 ans plus tôt, Lénine s’adressait aux ouvrières dans la Pravda en décrétant que « L’égalité devant la loi n’est pas encore l’égalité dans la vie. Nous entendons que l’ouvrière conquière non seulement devant la loi, mais encore dans la vie, l’égalité avec l’ouvrier. Il faut, à cette fin, que les ouvrières prennent une part de plus en plus grande à la gestion des entreprises publiques et à l’administration de l’État. »

Cette perversion de la pensée marxiste par le stalinisme, la conception de « classe sans genre », a été un facteur central de la division, toujours d’actualité, entre le mouvement ouvrier et les luttes féministes.

Quant au féminisme bourgeois, libéral, il ne théorise évidemment pas le lien entre capitalisme et patriarcat puisque c’est un féminisme qui invisibilise les rapports de classe.

La deuxième vague et le féminisme radical

En opposition à ces deux conceptions, à la fin des années soixante, émerge le féminisme radical, au sein de ce qu’on nomme la « deuxième vague » féministe.

Une partie du féminisme radical partage la conception marxiste du lien existant entre patriarcat et société de classes. Mais elles restent sceptiques quant à la capacité du socialisme à poser les bases d’une émancipation réelle des femmes, avec la mauvaise compréhension que la théorie marxiste subordonne le patriarcat au capitalisme.

Le féminisme radical regroupe un ensemble de conception et de stratégies parfois opposées. Par exemple, les « séparatistes », qui font de la non-mixité un but en soi, et non un moyen de lutte, cherchant à créant des cadres débarassés des oppressions au sein même du système, sans chercher à renverser ce système, thématique au coeur des débats avec les tendances "post-modernes" du féminisme actuel.

Au sein du féminisme radical, les féministes matérialistes, comme Christine Delphy en France, théorisent le « genre comme classe ». En effet, en opposition au marxisme orthodoxe, les féministes matérialistes conçoivent le travail domestique comme totalement distinct du mode de production capitaliste. La reproduction de la force de travail est remise en cause, et elles parlent de mode de production patriarcal/domestique, dont les hommes bénéficieraient, perçus comme les exploiteurs.

Cette conception dissocie de fait le combat contre le capitalisme du combat contre le patriarcat.

Capitalisme et patriarcat, deux systèmes imbriqués

Si le patriarcat est antérieur au capitalisme, les deux s’alimentent. Le capitalisme se nourrit du travail invsibilisé effectué par les femmes, qui sont, de plus, une main d’œuvre à bas coût. Par ailleurs, dans les périodes de crise, sous le capitalisme, la condition des femmes ne cesse de se détériorer et elles sont en première ligne des attaques des classes dominantes. C’est pourquoi l’abolition du capitalisme est nécessaire à l’abolition du patriarcat.

Mais, contrairement à la déviance du stalinisme, on ne pense pas que l’abolition du capitalisme entraînera de fait l’abolition du patriarcat. Les quelques années qui ont suivi la prise du pouvoir par les travailleurs en Russie, en 1917, sont l’illustration évidente de ce fait. Les bolchéviques (A. Kollontaï en premier lieu), conscients que la Révolution n’entraînait pas de fait une égalité réelle entre les hommes, les femmes et les minorités de genre, ont mis en place toute une série de mesure visant à permettre l’émancipation des femmes et des personnes LGBTI.

La famille par exemple, vecteur d’oppression patriarcale, ne pouvait être abolie juste après la révolution, de même que l’institution du mariage. Mais toute une série de mesures, pensées comme une ouverture du champ des possibles, comme transitionnelles, figurant dans le Code de la famille de 1918, visaient à accorder aux femmes des libertés qu’elles n’avaient jamais eues : droit au divorce, mariage à l’Église remplacé par le mariage civil, droit à l’avortement, etc. Dans le même temps, les tâches domestiques étaient socialisées, des cantines, des crèches et des laveries communes étaient créées, pour que ce travail soit reconnu comme tel et effectué par des travailleuses et travailleurs rémunérés.

L’institutionnalisation de la deuxième vague et l’illusion d’une émancipation individuelle

La deuxième vague féministe née à la fin des années soixante a été marquée par une forte radicalité, des mobilisations de rue, une critique du système dans son ensemble. Mais dans les décennies qui ont suivi, en corrélation avec les attaques néolibérales des années 80 et 90, le féminisme a peu à peu été institutionnalisé, s’est « ONGisé », en se centrant uniquement sur des transformations culturelles. La contradiction apparente est que les femmes ont acquis des droits formels dans de nombreux pays durant cette période alors que dans le même temps, le féminisme est devenu un code culturel, mis en avant dans les séries TV, les pubs… mais dépossédé de son aspect politique, radical et revendicatif.

De la critique du patriarcat comme l’un des socles du capitalisme et de la société inégalitaire entre exploiteurs et exploités, le féminisme est passé à la seule critique de l’inégalité des sexes. De la critique de la famille bourgeoise, unité économique du système capitaliste, normalisant les rapports entre les genres et la sexualité, il a glissé vers la revendication d’une simple reconnaissance des différents types de famille. De la critique de la norme hétérosexuelle, on est passé à la reconnaissance légale des orientations sexuelles et des genres.

Bien que ce déplacement a permis d’acquérir des droits pour des secteurs opprimés refusés jusqu’alors, le fait qu’il s’agisse d’un déplacement et non d’un élargissement du champ recouvert par ce type de féminisme a complètement gommé les conflits. Le féminisme est devenu politiquement correct, voire « cool » et « sexy » (incarné par exemple par des pop stars comme Beyonce ou Emma Watson).

En occultant totalement les inégalités sociales, le féminisme est passé du collectif à l’individuel, de la libération au choix, de l’émancipation (qui supposait la lutte pour une autre société) à l’obtention de plus de droits, dans le cadre de ce système.

Quel est le sujet de l’émancipation ?

Une autre conception, en opposition apparente avec la conception bourgeoise et réformiste, est que les femmes sont le sujet d’émancipation. Il s’agit du féminisme radical, issu de la deuxième vague et des féministes de la différence.

Cette stratégie, qui dissocie la lutte contre le patriarcat et la lutte contre le capitalisme, et fait du patriarcat « l’ennemi principal », ne met pas en avant que les femmes sont un groupe polyclassiste. En effet, au sein du secteur social que composent les femmes, il y existe des intérêts antagonistes. Certaines femmes, une minorité, font partie de celles et ceux qui possèdent les richesses, les moyens de production, et qui exploitent l’immense majorité de la population, tous genres confondus. L’exploitation définit les contours de l’oppression. Une femme bourgeoise aura, par exemple, toujours plus facilement accès à l’avortement qu’une femme précaire.

Pour nous, l’émancipation des femmes ne peut pas avoir lieu sans le renversement du système capitaliste. C’est pourquoi nous pensons que le sujet central est la classe ouvrière, qui est à même de renverser le capitalisme de par sa position dans la société, mais aussi par sa capacité à prendre en charge les problématiques d’autres secteurs. Classe ouvrière qui englobe tous les genres, mais dont l’ennemi principal est la bourgeoisie. Nous devons faire en sorte que les personnes de notre camp social qui ne subissent pas d’oppression de genre luttent à nos côtés contre toutes les oppressions, comme partie intégrante de la lutte des classes.

Mais dans la lutte pour l’émancipation des femmes et des personnes LGBTI, contre le patriarcat, qui ne disparaît pas avec le renversement du capitalisme, ce sont les femmes travailleuses et les personnes LGBTI, migrantes, précaires, jeunes, qui seront en première ligne, et nous seules pouvons décider des revendications concernant notre propre émancipation.

Lénine déclarait en 1919 :

Nous disons que l’émancipation des travailleurs sera l’œuvre des travailleurs eux-mêmes. De même, l’émancipation des travailleuses sera l’œuvre des travailleuses elles-mêmes.

Il mettait ainsi en avant la nécessité que les femmes s’organisent entre elles afin d’élaborer leurs revendications et d’être en première ligne du combat pour leur propre émancipation, y compris celles qui ne sont pas organisées dans un parti ou un syndicat. L’année qui suit la prise du pouvoir, le parti bolchévique organise le premier congrès de femmes travailleuses de toute la Russie, où il est acté la création de commissions d’agitation et de propagande, et à laquelle participe notamment Alexandra Kollontaï. Ces commissions deviendront plus tard le département des femmes du secrétariat du Parti, Zhenotdel en russe, qui réfléchit aux revendications féministes.

Non-mixité et auto-organisation

Cette auto-organisation des femmes et des personnes LGBTI est centrale, car elles subissent une oppression spécifique, qui n’est pas la même chose que l’exploitation capitaliste. L’auto-organisation reflète la volonté des personnes victimes du patriarcat de prendre la tête de leurs propres organisations, avec la possibilité d’apprendre, de se forger comme militantes et de jouer un rôle dirigeant, avec la nécessité de dépasser des contradictions et des barrières qui ne se posent pas aux camarades hommes.

Les cadres non-mixtes sont des cadres privilégiés de prise de parole et de formation mais ils doivent avant-tout servir à élaborer les revendications et organiser l’activité en direction des femmes et des personnes LGBTI, afin de proposer une orientation sur les questions féministes à l’ensemble de l’organisation.

Contrairement à ce que défendent les staliniens, l’auto-organisation des personnes victimes d’oppressions ne divise pas le mouvement ouvrier. Elle est même nécessaire pour lutter contre la division de notre classe, qui est traversée par ces contradictions.

D’un autre côté, il est nécessaire de combattre une certaine idée du féminisme qui voudrait s’organiser en dehors de la classe ouvrière, perçue comme sexiste et arriérée, au lieu de chercher à tisser des alliances avec elle et de prendre en charge la question du sexisme au sein des luttes ouvrières.

Mais nous pensons également que chaque lutte, même pour des droits démocratiques élémentaires, allant dans le sens d’obtenir plus de droits pour les opprimé.es peuvent et doivent servir d’appui pour le bouleversement de la société. C’est pourquoi nous devons impulser et faire partie de luttes aux côtés de celles et ceux qui ne partagent pas forcément notre stratégie, sans jamais confondre nos drapeaux, et en revendiquant notre tradition de féminisme révolutionnaire et anticapitaliste.

Les enjeux du féminisme lutte de classe

Aujourd’hui un combat est à mener contre les courants féministes réformistes et contre la dénaturation du féminisme marxiste par le stalinisme ; mais il s’agit aussi de récupérer le meilleur des traditions de l’histoire du marxisme révolutionnaire dans la lutte contre l’oppression des femmes.

Femmes et personnes LGBTI travailleuses, étudiantes, migrantes, jeunes et précaires doivent s’organiser pour la conquête de leurs droits, en rupture avec l’idée que dans le cadre de ce système capitaliste, les femmes peuvent conquérir de manière progressive et continue de nouveaux droits, mais également en opposition avec l’idée de que cette « égalité » serait le maximum de ce à quoi on peut aspirer. Pour cela, il est nécessaire de s’organiser de façon indépendante de l’État capitaliste et ses institutions.

Le mouvement féministe doit construire et amplifier les alliances avec les secteurs opprimés et exploités de cette société, pour frapper ensemble contre ce système capitaliste, basé sur l’exploitation de l’immense majorité de la société, et sur le patriarcat qui opprime la moitié de l’humanité à cause de son genre.

Bourgeoisie et prolétariat sont antagonistes et l’exploitation existera tant que les classes sociales existeront, tant que le capitalisme existera. Mais les intérêts des différents genres au sein d’une même classe sociale ne sont pas antagoniques. Ce que le féminisme lutte des classes vise à construire, c’est une société où les rapports de domination sexistes auront disparu. Cette idée est résumée dans cette phrase d’Andrea d’Atri, une féministe révolutionnaire argentine, dirigeante de l’organisation de femmes Pan y Rosas : « Le genre nous unit, la classe nous divise ».




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