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Témoignage

Femme et migrante : « Moi, ce que je veux, c’est travailler ! »

Publié le 10 octobre 2016

Je suis une femme qui considère qu’elle a su gérer l’inégalité de genre grâce au caractère fort de ma mère. Je suis mexicaine. Je suis arrivée à Toulouse en novembre 2014 avec un visa de vie privé et de droit à travailler.

Mais avoir le droit et trouver du travail sont deux choses différentes. J’ai envoyé mon CV partout. J’ai reçu des appels pour des entretiens, ce qui m’enthousiasmait beaucoup, mais quand arrivait le moment tant attendu j’étais totalement perdue pour répondre à des questions simples comme « combien voulez-vous gagner ? ». Moi, ce que je veux, c’est travailler !

Je me souviens de journées où je perdais la motivation pour chercher un travail. Je me disais à moi-même, je vais sortir de ces quatre murs ! Allez, je suis forte ! Et juste à l’entrée de l’agence d’intérim, je me démoralisais, je perdais confiance en moi, j’oubliais le français, je retournais chez moi et préparais le repas. Et la seule chose pour laquelle je me sentais utile dans la journée était de savoir que mon mari aimait ce que je lui cuisinais. Ah ! Je me souviens du sentiment que j’avais d’être une assistée qui n’apportait rien à l’économie du foyer. Très frustrant !

Et donc, je cherchais des activités culturelles gratuites : théâtre, bibliothèque, mais je me suis aussi mise à étudier le code de la route chez moi pour pouvoir m’y présenter en candidate libre, ce qui était la façon la moins chère d’obtenir mon permis de conduire. Parce que pour trouver un emploi c’est un prérequis indispensable ! Pour acheter une voiture tu as besoin de travailler et gagner de l’argent, mais pour trouver un travail tu dois avoir une voiture et le permis, et donc payer les cours d’auto-école. Comment faire ? Quel dilemme !

C’est là que j’ai commencé à ressentir l’inégalité comme femme migrante en situation précaire. Et encore, moi au moins je n’étais pas seule vu que j’avais un appui, mon mari, qui est français, qui m’aidait dans toutes les démarches administratives. Mais qu’en est-il de toutes ces personnes qui ne parlent pas la langue, qui n’ont pas de soutien psychologique et moral ? Je me disais donc : il y a des gens dans des situations pires que la tienne et qui ne pleurent pas comme toi ! C’est le moment d’aller de l’avant et de le démontrer dans les entretiens !

Et c’est ce que j’ai fait. Je me souviens quand, au cours de l’un d’entre eux, on me dit que je parlais comme une handicapée. J’ai dû respirer et dire à la dame : aidez-moi du coup, ne me faites pas seulement des critiques ! Donnez-moi des solutions et pas juste des mots blessants !

Aujourd’hui, rétrospectivement, je comprends que parfois on a besoin de tomber pour se relever. Mais qu’est-ce que c’est fatigant et quelle énergie ça nécessite de faire ces entretiens ! Je me répétais que c’était un entraînement, et que personne ne naît en sachant déjà faire. Mais bon sang, qu’ils me donnent l’opportunité de démontrer que je suis une personne intelligente !

Dans un dernier entretien, on me conseilla de commencer comme ouvrière qualifiée, pour apprendre le langage quotidien de l’industrie. En cherchant des formations dans l’industrie aéronautique, j’ai décidé d’une reconversion professionnelle : expression adoucie pour parler d’une baisse de niveau et de catégorie professionnelle. D’ingénieure en chimie, je devenais ouvrière.

J’ai cherché, j’ai lu, j’ai interrogé des personnes du métier, et tout cela m’a donné les armes pour convaincre ma conseillère de Pôle emploi et obtenir le financement pour une formation de peintre aéronautique.

Dans la formation, je me souviens que mes collègues me disaient, tu as eu de la chance, ils en ont refusé beaucoup d’autres ! Tu n’as pas de voiture et c’est indispensable ! Tu ne parles pas bien français ! Tu n’as jamais travaillé en France ! Tu es une femme alors qu’il faut de la force physique !

Et moi, j’avais envie de leur répondre, je ne suis pas idiote ! J’ai travaillé en industrie avec beaucoup d’ouvriers, je suis ingénieure. Je ne parle pas très bien français, mais je le lis et je l’écris. Ne me sous-estimez pas, avec de l’intelligence on peut remplacer la force brute ! Mais, je ravalais ces paroles et réussissais seulement à dire : « Oui, quelle chance ! »

Une fois finie la formation, arriva l’heure du stage. Je l’ai cherché dans l’entreprise UTC Goodrich et après avoir été derrière eux pour qu’ils me répondent, et quand enfin ils le firent, ce fut pour me dire que non, ils ne pouvaient pas m’accepter parce qu’ils n’avaient pas de vestiaire pour femmes !

STTS a sa propre école, et donc n’accepte personne en stage. SAFRAN me refusa sans me donner d’explication. Latécoère ne me répondit même pas. Le centre de formation IFI Protec me dit qu’à Mecaprotec, il y avait quatre places disponibles. J’ai donc donné mon CV et ils m’ont acceptée.

Et une semaine avant d’obtenir le stage, j’ai réussi l’examen pratique du permis de conduire !

Et grâce aux efforts de mon mari, qui acheta une voiture d’occasion, j’ai pu aller à mon stage, de 5h du matin à midi, du lundi au vendredi. À la fin de mon stage, je me suis dit, et maintenant, qu’est-ce que je vais faire ? Recommencer à chercher, gaspillant de l’énergie en frappant à toutes les portes et qu’on me les ferme à la figure ! Pourtant, j’ai obtenu une mission à STTS, dans l’usine de Latécoère, juste à côté de chez moi cette fois !

Contente de me sentir utile, faisant un travail qui me plaît, ressentant une bonne ambiance et me sentant positive. Quand je me sens fatiguée et démotivée, je me souviens des jours où je déprimais entre quatre murs et je me dis « allez, souris ! ».

Je n’approuve pas le capitalisme extrême qui cause la délocalisation de Latécoère, mais je me souviens d’une phrase de l’ex-président d’Uruguay José Mugica qui disait que les gouvernements ont la responsabilité de trouver des investisseurs et de donner des sources de travail à leur peuple.

Un ex-gouverneur de Sonora, au Mexique, a négocié l’installation d’une chaîne de montage de Latécoère à Hermosillo. J’ai vu des commentaires de travailleurs de cette usine qui étaient contents pour la création d’emplois, bien qu’encore plus précaires qu’ici en France.

Cela n’est un secret pour personne que la main d’œuvre est moins chère au Mexique qu’en France.

Mais ici en France, le résultat c’est l’annonce d’un PSE qui implique restructuration, suppressions d’emplois et plus de précarité. Le profit est seulement pour le patron, qui en plus de baisser les coûts de main d’œuvre, gagne avec la vente du terrain qui se trouve en plein Toulouse et a une valeur immobilière beaucoup plus attractive !

Ces plans de licenciements sont faits pour que les travailleurs abandonnent leurs luttes, qu’ils recommencent de zéro, plus précaires et exploités, et faciles à licencier. Je me mets à la place des familles qui se demandent « qu’allons-nous faire ? ». C’est pour ça que je suis allée soutenir mes collègues de Latécoère dans leur lutte !

Aujourd’hui, ma lutte continue à leurs côtés, bien qu’on ne soit pas dans le même lieu de travail, puisque finalement j’ai trouvé du travail, mais qu’en quelques semaines on m’a mutée et je dois aller travailler à 25 kilomètres de là où je le faisais avant.