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Jeunesse

Sélection à l’entrée de l’université

« Fiches avenir » et contrôle renforcé du conseil de classe : les lycéens dans le viseur du gouvernement

« La réussite dans l’enseignement supérieur se prépare dès le lycée », « nous voulons réintroduire de l’humain », « considérer chaque lycéen comme une personne qui va réussir ». A entendre Jean-Michel Blanquer, ministre de l’Education nationale lors de la conférence de presse qui dévoile « Plan Etudiants » du 30 octobre 2017, les lycéens sont bel et bien au cœur des réformes annoncées par le gouvernement. Mais pour quoi faire ? Accompagner « chacun vers la réussite » ? Ou restreindre encore l’accès à l’enseignement supérieur des futurs bacheliers ?

Une sélection à l’université qui se prépare dès le lycée

La sélection, qui passera par autre version d’APB, fonctionnera sur un mode nouveau : les établissement d’enseignement supérieur pourront répondre aux dossiers des étudiants avec trois réponses possibles : « oui », « oui si » ou « en attente ». Derrière ces trois réponses, il faut voir que l’université aura maintenant accès aux dossiers pédagogiques des étudiants, même dans les filières auparavant non sélectives. Il pourra avoir accès aux notes, pourra demander des lettres de motivation, ses activités extra-scolaires, ainsi que les avis du conseil de classes, qui seront renforcés. En effet, durant toute la terminale, les conseils de classes examineront les demandes de leurs élèves, et émettront des « fiches avenirs », que les universités pourront examiner pour choisir ses étudiants. Les professeurs du lycée seront donc partie prenante de la sélection à l’université et du tri des étudiants entre filières de prestiges et filières « poubelles ».

Semaines de l’orientation, fiches avenir, deux professeurs principaux : « Accompagner » les lycéens ? Vraiment ?

 
Dès 2018, plusieurs axes seront développés pour « renforcer l’orientation en classe de Terminale ». Tout d’abord, la mise en place de « semaine de l’orientation ». La première, directement en lien avec le premier conseil de classe de l’année est censée « aider les lycéens à préciser leur projet d’avenir ». Une seconde aura lieu avant les vacances d’hiver au moment où les lycéens formulent leurs vœux. Derrière ces logiques « d’orientation », il y a l’idée l’idée absurde selon laquelle la vie des individus et leur parcours professionnel sera déterminé par ses notes lorsqu’il avait 16 ou 17 ans. De surcroit, cette orientation, qui peine à subvertir la forte reproduction sociale, va aussi permettre de chercher à mener les lycéens vers des filières où ils trouveront du travail, c’est à dire mettre l’orientation au service des grandes entreprises et de leurs besoin à court et moyen terme.

En réalité, le gouvernement ne compte pas laisser les lycéens « préciser leur projet d’avenir » et « formuler leur choix » comme bon leur semblent. En effet, le conseil de classe, composé des enseignants et jusqu’alors chargé de considérer les résultats de l’élève chaque trimestre sera dorénavant propulsé au cœur de la procédure d’orientation. 

Dès le premier conseil de classe, l’équipe éducative prend connaissance des « intentions de lycéens » et les oriente pour faire les vœux d’inscription sur la nouvelle plateforme. Le suivi se prolonge tout au cours de l’année et débouche sur la production d’un avis du chef d’établissement, avis baptisé « fiche Avenir » et transmis aux établissements d’enseignement supérieur que le lycéen souhaite rejoindre. De plus, pour renforcer cet encadrement des futurs bacheliers, la réforme du Plan étudiants prévoit la nomination d’un second professeur principal en classe de terminale, chargé de préparer une synthèse du projet de chaque lycéen en vue du conseil de classe. Si ces annonces peuvent paraître donner des moyens à l’Education Nationale, on peine à croire un gouvernement qui veut avant tout supprimer des postes de fonctionnaires, qui cherche à détruire les ZEP, et qui ne donne déjà pas assez de moyens pour payer les conseillers d’orientations dans les lycées.

Lire entre les lignes : « individualiser » pour mieux trier, « accompagner » pour mieux contrôler 

Que faut-il donc retenir de tout ce projet ? Comme évoqué plus haut, derrière ce suivi « personnalisé », se cache la volonté de faire cadrer les perspectives d’orientation des lycéens avec la mise en place de la sélection à l’entrée de l’université. Si pour atteindre des formations aujourd’hui dites sous tension, c’est à dire pour lesquelles le nombre de places est insuffisant, il faut dorénavant remplir certains critères (le fameux « oui si »), l’avis du conseil de classe occupe une place déterminante. En effet, si celui-ci ne correspond pas aux « attendus », dans le sens où les « conseils d’orientation » du conseil de classe diffèrent du vœux formulé par le bachelier, il pourra être utilisé comme motif de refus. Fiche « avenir », « avis » du conseil de classe, désignent en réalité la possibilité de faire des professeurs et des chefs d’établissement des acteurs importants du processus d’orientation/sélection des lycéens en fonction de leur parcours scolaire.

Cela renforce non seulement le tri qui existe déjà à la sortie du lycée entre les « bons » et les « mauvais » élèves pour lesquels l’accès à l’enseignement supérieur sera encore plus difficile mais accentue aussi le cadrage, la pression et le contrôle sur les lycéens. Alors qu’auparavant, l’obtention du bac garantissait (dans les textes au moins) l’entrée dans l’enseignement supérieur, les établissements d’enseignement supérieur auront maintenant accès à tout le dossier pédagogique de l’élève, ses bulletins de notes mais aussi « l’avis » de ses professeurs. Ceux-là même qu’il aura côtoyés toute l’année, avec lesquels il ne s’entendait pas forcément. Que se passera-t-il, par exemple, au cours d’un mouvement de grève lycéenne ? Ceux qui ont bloqué leur lycée auront-ils un "avis négatif" du conseil de classe ? Ceux qui cherchent à convaincre leur camarade de descendre dans la rue devront donc le faire avec une épée de Damoclès au dessus de la tête : même s’ils obtiennent le bac, « l’avis du conseil de classe » pourra être un obstacle à leur admission dans la formation de leur choix et constitue ainsi un outil de pression important. 

Les choses sont maintenant un peu plus claires : « les fiches avenir » et la nomination d’un second professeur principal sont les outils qui permettent au gouvernement de préparer le lycée à la grande réforme de l’enseignement supérieur qui vise faire correspondre l’université aux besoins renouvelés du patronat : une sélection plus fine des bacheliers « orientés » vers des formations pensées par et pour les grandes entreprises.




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