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Fillon veut faire réécrire les programmes d’histoire... sans les avoir lus

Publié le 5 septembre 2016

Blog : Histoire, Ecole et Cie Avec sa proposition de faire rédiger de nouveaux programmes d’histoire, Fillon retrouve certes ses fondamentaux - hors du roman national, point de salut - mais il montre surtout sa totale ignorance du sujet : car les programmes d’histoire en application depuis la rentrée, il ne les a manifestement pas lus.

Par B. Girard

Pour Fillon, c’est un inépuisable filon. Si le jeu de mots est effectivement facile, c’est qu’il vient immédiatement à l’esprit devant l’obsession maladive du candidat à la présidentielle – une pathologie largement partagée dans la classe politique - pour l’enseignement de l’histoire, qui aurait le tort à ses yeux de ne pas être suffisamment nationale. Son projet de faire rédiger de nouveaux programmes (précision : les « anciens » programmes sont rentrés en application cette semaine…) par trois académiciens s’appuie notamment sur la traditionnelle déploration de tout ce que n’apprendraient plus les élèves et dont Fillon, effaré, dresse la liste : « Jules César, Vercingétorix, Hugues Capet, Jeanne d’Arc, Gutenberg, Christophe Colomb, Copernic, Galilée etc » (Le Figaro, 31/08/2016).

Comme il est manifeste que Fillon ne s’est pas donné la peine de consulter les programmes officiels, on l’a fait pour lui. Voilà ce qu’on y a trouvé(cycle 3, cycle 4) :
- César, Vercingétorix : « (…) on se centrera ensuite sur les Gaules, caractérisées par le brassage de leurs populations et les contacts entre Celtes, Gaulois et civilisations méditerranéennes » (Programmes de CM 1, thème 1 : « Et avant la France ») - « Lors de la première année du cycle 3 (CM1), a été abordée la conquête de la Gaule par César (…) » (Programme de 6e).
- Hugues Capet, Jeanne d’Arc : « (…) l’étude de la monarchie capétienne se centre sur le pouvoir royal, ses permanences et sur la construction territoriale du royaume de France (…) » (Programmes de CM 2, thème 2 : « Le temps des rois ») - « L’affirmation de l’Etat monarchique dans le Royaume des Capétiens et des Valois » (Programme de 5e, thème 2 : « Société, Eglise et pouvoir dans l’occident féodal, 11e-15e siècles »).
- Christophe Colomb :« Aux 15e et 16e siècles, s’accomplit une première mondialisation : on réfléchira à l’expansion européenne dans le cadre des grandes découvertes et aux recompositions de l’espace méditerranéen, en tenant compte du rôle que jouent Ottomans et Ibériques dans ces deux processus historiques » (Programme de 5e, thème 3 : « Transformations de l’Europe et ouverture sur le monde… »)
- Gutenberg, Copernic, Galilée : « Aux 15e et 16e siècles (…) les bouleversements scientifiques, techniques, culturels et religieux que connaît l’Europe (…) invitent à réinterroger les relations entre pouvoirs politiques et religion. » (Programme de 5e, thème 3) - « Naissance des multiples : la gravure et l’imprimerie » (Histoire des arts, thématique 3 : le sacre de l’artiste, 14e- début 17e siècles) – « Découvrir l’évolution des connaissances sur la Terre et les objets célestes depuis l’Antiquité (notamment sur la forme de la Terre et sa position dans l’univers) jusqu’à nos jours » (Sciences et technologie, cycle 3 : la planète Terre, les être vivants et leur environnement).

Indéniablement, la matérialité des faits est cruelle pour l’affirmation hasardeuse de Fillon, dont l’auditoire n’est sans doute pas non plus très au fait des exigences de l’enseignement de l’histoire ni des choix qui ont présidé à l’écriture des programmes, volontairement élaborés autour de quelques thèmes larges – c’est même leur seule nouveauté – dans le but de favoriser une appropriation plus aisée, plus souple, par les enseignants. Dans l’esprit du Conseil supérieur des programmes (CSP), il va de soi que l’étude de la guerre des Gaules est l’occasion d’évoquer la figure de Jules César, comme l’expansion européenne celle de Christophe Colomb. Le CSP n’avait pas pensé à Fillon…

Ce qu’illustre ce bref recensement des programmes, c’est d’abord la tendance récurrente des politiques à énoncer avec aplomb des contrevérités sur un sujet où leur méconnaissance et leur mauvaise foi sont flagrantes, contrevérités pourtant reprises sans recul par les medias et toute une partie de l’opinion publique. Le discours répétitif et catastrophiste des déclinologues habituels sur « la perte des savoirs », « l’effondrement du niveau », « la baisse des exigences », le « renoncement » etc se trouve ainsi validé sans même qu’on se donne la peine de vérifier à la source.

Mais au-delà de cet objectif, spécieux par nature, cette dénonciation répétitive de l’histoire scolaire vise surtout à disqualifier toute tentative d’un enseignement pour sortir du cadre traditionnel qui fut longtemps le sien : celui d’une galerie de portraits, d’une série de dates à mémoriser, à visée édifiante, prétendument censées servir de « repères » quand bien même elles ne structurent ni le passé ni la compréhension qu’un élève peut s’en faire. Appliquée au seul roman national, qui, chez nombre de politiques, de droite comme de gauche, a retrouvé ces dernières années son traditionnel rôle de fétiche, cette conception réductrice de l’histoire est la marque d’une grande paresse éducative et d’une réelle régression pédagogique : ces listes de personnages et de dates, non seulement ne disent par elles-mêmes rien du passé mais elles réduisent toute l’activité des élèves à une répétition stérile et mécanique qui n’a jamais été la finalité de l’histoire

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