Société

Assez de cette justice de classe !

France Télécom : 60 suicidé.e.s ; la direction n’est poursuivie que pour « harcèlement moral »

Publié le 11 juillet 2016

Alors que pendant près de cinq ans les cadres de France Télécom, devenue Orange, ont mis scientifiquement en place un plan d’harcèlement systématique, avec à leur tête Didier Lombard, ayant mené à une soixantaine de suicides et un nombre beaucoup plus élevé de dépressions, le parquet de Paris a demandé le renvoi en procès pour « harcèlement moral » de l’ex-patron du groupe et de deux autres dirigeants. Un motif bien faible vu la violence managériale du groupe et la gravité de ses conséquences.

George Waters

La souffrance au travail comme source de profits

Il faut tout d’abord remonter au milieu des années 2000 pour comprendre l’affaire : en 2004, l’État privatise France Télécom, et devient actionnaire minoritaire. Alors que le secteur des télécommunications change radicalement de faciès avec l’explosion des flux informatiques, l’entreprise doit adapter son activité au nouveau contexte technologique. Mais loin de vouloir former les employés aux nouveaux besoins et aux nouvelles techniques, le groupe veut surtout se séparer de 22 000 salariés et faire changer de poste 14 000 autres sur les 110 000 que compte l’entreprise. En 2006, lors d’une réunion des cadres, Didier Lombard expose savamment ces chiffres, explicitant déjà ce qui sera la philosophie de l’entreprise pour les années à venir : « je ferai  ?ces départs ? d’une façon ou d’une autre, par la fenêtre ou par la porte ».

Pour mettre en œuvre ce plan de destruction d’emplois et de vies, la direction ne se ménage pas et redouble d’efforts. En 2005, l’entreprise ouvre une école de « management » à Cachan pour apprendre à licencier, apprendre à faire démissionner. Le sujet du cursus « Next » ? « Comment accompagner les gens pour quitter l’entreprise ». Une cadre a confié à la BRDP (Brigade de répression de la délinquance contre la personne) que des jeux de rôles étaient organisés « pour se mettre en situation de convaincre quelqu’un qui ne voulait pas partir. C’est ainsi qu’une ‘‘courbe de deuil’’ nous a été présentée. » Scientifiquement, France Télécom avait en effet réutilisé les travaux de la psychologue E. Kübler-Ross sur le deuil pour virer au mieux des employés pour lesquels le chômage veut dire la misère.

Le Monde recensait en 2014 plusieurs exemples de ce « management » reflétant l’essence même du capitalisme : brusquer les salariés, parler avec des « si » en entretien, retirer badges, bureaux et chaises aux employés, fixer des objectifs irréalisables aux commerciaux, proposer des postes à 200km du domicile familial, envoyer un courriel tous les vendredis sur les offres d’emplois dans la fonction publique territoriale, demander à tous les employés d’un service de postuler pour le poste qu’ils occupent actuellement, sachant que certains seront supprimés. Le nombre de personnes « sans-poste » augmente et certains reste 4 à 5 mois sans rien faire, surveillés par leurs managers.

C’est donc une réelle machine de guerre pour créer des dépressions, des suicides, de la souffrance en tout genre. Les arrêts de travail de longue durée se multiplient sans alarmer personne. Un des médecins de l’entreprise s’étonne du grand nombre de salariés « traités par des anxiolytiques, des antidépresseurs et/ou des somnifères » ; un responsable parisien lui répond que « contrairement aux machines, l’être humain est souple et adaptable ». Au total, une soixantaine de travailleurs se suicident, sous le train qui mène à leur boulot, durant la réunion qui annonce la mutation de son emploi, en sautant de l’immeuble où ils travaillent… Entre 2008 et 2009, c’est 35 salariés qui se suicident.

La justice, complaisante, sous estime largement les faits

En décembre 2009, Sud-PTT dépose une plainte contre France Télécom pour « mise en danger de la vie d’autrui » après la vague de suicide et un juge d’instruction est nommé en avril 2010 après une enquête préliminaire. Le 4 juillet 2012, Didier Lombard, ex-PDG de France Télécom entre 2005 et 2010 est mis en examen avec Louis-Pierre Wenes (son ancien bras droit) et Olivier Barberot (le DRH) pour « harcèlement moral ». En décembre 2014, les juges étendent la poursuite à quatre autres dirigeants, deux dirigeants territoriaux, le DRH France et l’ex-directrice du programme Act pour « complicité de harcèlement moral ». Ce 22 juin le parquet a demandé un renvoi de ces sept dirigeants pour les mêmes motifs.

Des motifs bien faibles eu égard aux atrocités commises dans l’entreprise. Malgré les premiers arrêts maladies, les premières dépressions, les premiers suicides, l’entreprise avait continué sa logique assassine : déjà en juillet 2009, un technicien marseillais se suicidait et expliquait son geste par un « management de la terreur » ; on ne peut être plus clair. Les autres explications sont elles aussi toutes liées à la gestion de l’entreprise. A l’époque, le PDG parle de « mode des suicides » avec toute l’ironie d’un patron qui faisait son beurre sur les pertes d’emplois, sur la misère sociale. Le motif d’inculpation est bien faible quand on voit la gravité des faits ; la CFE-CGC l’a bien compris, signifiant dans un communiqué qu’il « est indispensable  ? ? de renvoyer les personnes physiques et morales mises en examen devant la juridiction correctionnelle des chefs combinés d’homicide involontaire, mise en danger de la vie d’autrui et harcèlement moral  ». Car il est bien question de meurtres pour le profit ici : une stratégie d’élimination des salariés, coûte que coûte, a été mise en place à grande échelle ; qu’ils se suicident ou non n’importait que peu.

Il est aussi important de bien pointer la responsabilité de la direction au plus haut niveau, qui tente toujours de rejeter la faute sur les échelons les plus inférieurs, chargés de faire pression sur les employés. Salariés comme les autres, bien qu’exécutant la basse besogne du patronat, il faut bien voir qu’ils agissaient avec le pistolet sur la tempe : les cadres, sous pression, devait changer de postes tous les trois ans et avaient un entretien d’évaluation mensuel ; un moyen de maintenir la pression. Et exécuter les ordres de la hiérarchie ne suffisait toujours pas : à un directeur adjoint habitant à Montpellier, on propose un poste d’abord à 250km de chez lui, puis à Paris, puis en Martinique. Il refuse et est muté dans les salariés sans emplois. En Haute-Savoie, un cadre témoigne avoir fermé son agence, recasé ses équipes et avoir terminé… au service clientèle, un casque sur les oreilles. Il s’agissait donc bien d’installer une politique de terreur sociale à tous les échelons, à tous les niveaux, pour créer le climat le plus tendu et rendre malléables et dociles tous les cadres, quels que soient leurs postes. Il faut donc tout d’abord mettre en cause le haut de la hiérarchie, qui porte l’entière responsabilité de ces méthodes avant de s’interroger sur les responsabilités personnelles de tel ou tel cadre.

Les suicides au travail sont loin d’être des exceptions et ne se limitent pas aux politiques à grandes échelles menées par des patrons guidés par le profit : les pressions se font à toutes les échelles, dans les petites boutiques et les grandes usines. Que ce soit chez Zara, chez les cheminots, dans les hôpitaux (infirmiers comme personnels de maintenance), dans les usines automobiles (de Renault à PSA), chez les professeurs, chez les agriculteurs, dans la chimie, tous ces meurtres sont bien à imputer au capitalisme, qui ne pleurera jamais nos morts.

Ces actes ne peuvent rester impunis et on ne peut pas imaginer qu’un patron qui a mené à la mort 60 de ses employés et qui en a traumatisé un nombre incalculable puisse n’être condamné qu’à un an d’emprisonnement et 15 000 euros d’amende. La justice ne l’entendra sûrement pas de cette oreilleet révélera une fois de plus quels intérêts elle défend. Après avoir condamné à de la prison ferme les militants de Goodyear, peut-être bientôt les Air France, cette justice qui n’est pas la nôtre montrera quels intérêts elle défend et ce qu’elle protège.