Genres et Sexualités

Université d’été internationaliste et révolutionnaire

Genre. « En tant que marxistes, nous pouvons développer pleinement notre stratégie d’émancipation des femmes »

Publié le 21 juillet 2016

Cynthia Lub

Lors de l’Université d’été internationaliste et révolutionnaire qui s’est tenu en Catalogne du 13 au 18 juillet, nous avons dédié une journée entière de débat au thème « Genre et marxisme », pour réfléchir et discuter des grands problèmes vécus par les femmes et minorités de genre face à la crise capitaliste.

« Pour les hommes et les femmes réunis ici, débattre et réfléchir sur la question complexe du genre et de notre stratégie d’émancipation d’un point de vue marxiste est un grand défi », a introduit Marta Clar, jeune militante du collectif Pan y Rosas de Barcelone.

En premier lieu, la journée avait pour objectif de réfléchir aux bases stratégiques dont nous avons besoin pour avancer en Europe dans la construction de grandes organisations de femmes. Indépendante de l’Etat capitaliste et de ses institutions, de nombreuses femmes, travailleuses, étudiantes, immigrées, jeunes et précaires, pourraient à travers ces organisations, lutter pour leurs droits.

Les ateliers de discussions se sont donc centrés sur des questions cruciales qui traversent le mouvement féministe, et auxquelles les femmes et les LGBTI doivent s’affronter aujourd’hui. La question de la prostitution, les débats sur le mouvement queer, sur les violences machistes, l’histoire du mouvement LGBTI et ses défis actuels, les apports théoriques des révolutionnaires marxistes comme Rosa Luxembourg, Alexandra Kollontaï et Clara Zetkin ont été les principaux thèmes abordés.

Face à toutes ces questions, nous avons cherché à ouvrir la réflexion, ayant pour objectif de prendre position et d’avancer sur le programme que nous pouvons défendre. Bien souvent, il se trouve en débat ou en polémique avec d’autres courants actuels du féminisme, notamment très influencés par le idées postmodernes. Lors du plénier du soir, nous avons présenté les différentes stratégies d’émancipation des femmes et minorités de genre, et les différents « féminismes » face à la crise capitaliste actuelle. C’est à partir de ces réflexions que nous pouvons expliquer notre stratégie en tant que marxistes.

Avec cet objectif, l’introduction du plénier cherchait à expliquer les dialogues et controverses qui ont pu exister entre le marxisme et le féminisme, sur la question du lien entre genre et classe, sur les origines du patriarcat et son développement sous le capitalisme, et sur les sujets d’émancipation des femmes et minorités de genre.

Ces dialogues et controverses ont été très forts dans les années 60 et 70, face à la crise capitaliste. Ils se réactualisent aujourd’hui par la remise en question, encore initiale mais bien réelle, du féminisme « institutionnel » qui avait dominé les années 80 et 90. Le féminisme des années 60 et 70 était anti-institutionnel et avait surgi d’un contexte insurrectionnel au niveau mondial, avec mai 68 en France, l’automne chaud en Italie, les mobilisations pacifistes et étudiantes aux Etats Unis, etc.

Les tendances les plus radicales ont été impulsées par des femmes qui venaient d’autres organisations de gauche ou de mouvements sociaux. Nombreuses d’entre elles étaient marxistes, mais rejetaient les discriminations qu’elles subissaient dans leurs organisations politiques (souvent guerrilleristes, staliniennes, ou autres). C’est ainsi que, dans sa grande majorité, le mouvement féministe s’est développé contre les partis de gauche et d’extrême gauche, avec tout particulièrement au sein du stalinisme, une rupture très forte entre le féminisme et le marxisme.

Ceci a notamment conduit à la constitution d’organisations non hierarchisées et spontanées de femmes (parfois avec des conceptions "séparatistes" des hommes), dans lesquelles l’objectif central était la "prise de conscience", "l’auto-conscience" dans le but de dévoiler la signification politique des sentiments, des perceptions et des pratiques considérées comme "naturelles" dans la vie quotidienne. Cet exercice de la prise de conscience devait ainsi conduire à la libération sexuelle et à la possibilité de la créativité qui permettrait ensuite de transformer et subvertir les relations oppressives.

Nous devons revenir de manière critique sur ces débats, et nous nous différencions de la stratégie du féminisme radical, pour lequel il n’y aura pas de changement social sans qu’une révolution culturelle ne le précède.Ce n’est qu’au cours des années 80 que le mouvement féministe s’est réconcilié avec les institutions (l’université, les partis, l’Etat), déplaçant le terrain de bataille de la rue vers d’autres lieux ; une question qui traverse aujourd’hui le mouvement féministe, dans lequel les idées postmodernes dont nous nous différencions sur certains grands problèmes actuels, discutés lors des ateliers, tendent à être hégémoniques

Développer notre stratégie émancipatrice en tant que marxistes nous conduit à nous différencier fortement du « faux marxisme » qu’a été le stalinisme. Andrea D’Atri, dans son livre Pan y Rosas, appelle le stalinisme le « révisionnisme anti-féministe ». Pour cela, il est central d’aborder un débat stratégique sur le rôle qu’a eu le stalinisme en Europe, dans la continuité et la reproduction des aberrations du régime de Staline en URSS (sous lequel, entre autre, l’avortement a été interdit, la prostitution condamnée et l’homosexualité criminalisée).

"Cela a été le principal facteur de rupture entre le féminisme et le marxisme. Et l’un de nos défis est d’apporter à la recomposition du marxisme avec un grand mouvement féministe de femmes et de minorités de genre, en commençant par le laver de tous les drapeaux du stalinisme, qui a eu un poids important et une grande tradition dans la gauche européenne", a rappelé Lilly Freitag, militante de Brot und Rosen (Pan y Rosas) à Berlin.

Pour cela, nous devons connaître l’apport énorme des principales référentes du marxisme, qui ont développé les idées les plus libératrices sur la question du genre. C’est pourquoi nous devons expliquer comment les idées du marxisme ont donné, bien avant le féminisme du XXe siècle, des réponses aux questions brûlantes que sont la prostitution, les tâches domestiques, l’amour libre, contre le mariage et la monogamie.

Pour aborder tous ces débats, nous ne partons pas de zéro. Pan y Rosas est une organisation internationaliste née en Argentine, où elle rassemble aujourd’hui plus de 2000 femmes et minorités de genre, et qui s’est étendue au Mexique, au Chili, au Brésil et en Bolivie. Et nous avons le défi, difficile mais d’une grande importance stratégique, de construire ce type de collectif en Europe.

Nous nous sommes basées sur une grande quantité d’élaborations et d’articles de nos camarades latino-américaines. Et principalement, sur le livre « Pan y Rosas. Appartenance de genre et antagonisme de classe sous le capitalisme », écrit par Andrea d’Atri, fondatrice de Pan y Rosas en Argentine. Un livre qui est aujourd’hui disponible dans l’Etat espagnol et en Italie, et que nous sommes en train de traduire en français et en allemand.

Cette « appropriation » nous donne des bases fondatrices qui nous permettent d’avancer dans notre réflexion, avec des armes militantes pour agir de manière active dans le mouvement des femmes et minorités de genre en Europe. Dans le même temps, nous devons actualiser ces élaborations à la chaleur des débats spécifiques du mouvement féministe en Europe et de ses principales référentes féministes.

Après cette intense journée de débat, nous avons réalisé une réunion des femmes et minorités de genre pour coordonner notre travail sur la question du genre en Europe. En plus d’avancer dans la traduction du livre Pan y Rosas, nous nous donnons le défi de continuer et d’approfondir nos élaborations, pour réactualiser le marxisme à la chaleur des débat du mouvement féministe en Europe.

Nous avons aussi échangé sur nos différentes expériences, notamment dans l’intervention dans la lutte des classes, comme ce fut le cas pour les grèves de Panrico ou de Telefonica-Movistar dans l’Etat espagnol. Ce sont aussi dans des dizaines d’autres luttes que nous cherchons non seulement à visibiliser le rôle essentiel joué par les femmes travailleuses, mais aussi d’agir en commun avec elles pour lutter pour l’ensemble des revendications démocratiques qui les touchent toutes. Pendant leur grève de 8 mois, les femmes de l’usine Panrico ont décidé de participer aux manifestations pour le droit à l’avortement ou contre les violences faites aux femmes. Cela a eu impact fort, montrant que la classe ouvrière peut apporter des réponses aux problèmes de toutes les femmes. Et cela pose un défi au mouvement féministe : celui de réussir l’alliance entre tous les secteurs opprimés de cette société.

En ce sens, nous participons à toutes les luttes pour les droits des femmes et des minorités de genre, pour l’avortement, contre les violences machistes, contre le racisme et la xénophobie envers les femmes, contre les LGBTI-phobies, avec une perspective internationaliste et anti-impérialiste.

« Le mouvement féministe actuel, institutionnalisé et abandonnant la rue, s’est éloigné de la majorité des femmes qui ne voit plus dans le féminisme une porte de sortie face aux grands problèmes qu’elles doivent affronter face à la crise. Bien souvent, nos idées vont à contre-courant des stratégies du féminisme actuel. Mais nous parlons des principaux problèmes vécus par les femmes : la précarité au travail, l’inégalité salariale, la double oppression des tâches domestiques, la violence machiste légitimée par les institutions, la traite et la marchandisation de millions de femmes dans le monde. Pour cela, nous avons le défi de converger avec un mouvement de femmes et minorités de genre qui commence à se radicaliser dans les rues. Il ne s’agit pas de dissoudre nos idées, mais au contraire de développer pleinement notre stratégie d’émancipation des femmes, en tant que marxistes », a conclu Veronica Landa, militante de Pan y Rosas de l’Etat espagnol.