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Politique

Entretien

Gérard Filoche : « Ils savent que je hais et combats l’antisémitisme, mais ils n’ont pas hésité à mentir et à prendre ce prétexte »

Entretien. Le 17 novembre, Gérard Filoche reproduisait, sur Twitter, un montage photo incontestablement antisémite, avant de le retirer une quarantaine de minutes plus tard. Une énorme « connerie », comme il l’a lui-même reconnu. Pour nous, les choses sont claires : Gérard Filoche n’est ni un antisémite ni un raciste, mais il est tombé dans l’un des travers des réseaux sociaux et d’un système qui s’emballe : à force de vouloir réagir (trop) vite aux événements et aux déclarations, il arrive que, plutôt que de réfléchir soi-même, on transmette quelque chose qu’on a reçu sans vraiment le regarder. Retour avec Gérard Filoche sur cette « affaire », et sur ses répercussions dans le PS.

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Retour sur une connerie...

Ce vendredi [17 novembre], vers 22 h 30, j’étais au terme d’une longue journée de travail, relisant et corrigeant la version finale d’un gros livre de commande « anti Macron » de 750 000 signes qui doit être en librairie le 7 février. Mon hostilité politique à Macron a été accrue tout au long de ce travail et avec ses dernières déclarations « ceux qui défendent les emplois aidés n’en voudraient pas pour eux-mêmes » et la modification du compte pénibilité « je n’aime pas le terme donc je le supprimerais car il induit que le travail est une douleur ». Fatigué et en colère, je fais un dernier tweet où j’écris que « Macron est un sale type », et que « tous ensemble » on va l’avoir. Je vise Macron. J’ajoute en pièce jointe une image prise dans le dossier des illustrations accumulées, sans voir le détail du double fond noir.

Depuis l’été, je capte et accumule tout ce qui surgit sur Macron dans les réseaux, articles, images, photos, dessins, anecdotes, polémiques, légendes, et documents… Je ne savais pas que ce montage venait du dénommé Soral, je ne connaissais même pas le site de ce sale type. Dans mon livre, il y a une liste de 50 « macronades » : des citations où Macron nous insulte « fainéants », « cyniques », « extrêmes », « foyer infectieux », « illettrés », « alcooliques », etc., et si mon insulte de ce soir-là est vive, « sale type » elle répond aux siennes si nombreuses.

Le premier plan dudit photo montage ne m’arrête pas, car j’y vois « En marche » c’était le week-end de ce mouvement bidon, et « chaos mondial » c’est la finance, et c’est évident ! Le brassard « dollars » ne m’arrête pas non plus car il me fait plutôt penser à Charlot jouant avec le globe dans le Dictateur. On me le reproche, on m’injurie, on me dit que je suis un imbécile à cause de cette inattention, mais je préfère passer pour un imbécile que pour un antisémite : c’est la vérité, je n’ai pas vu le reste du montage plongé dans le noir. Je n’ai pas commis de délit, je n’avais aucune intention malveillante, le retrait rapide le prouve.

J’ai l’énorme tort d’être allé trop vite. Je m’endors et on m’alerte peu de temps après. J’ouvre mon ordinateur, vois cette fois l’ensemble du photomontage, me dis « Oh merde » je l’enlève et je m’excuse aussitôt..

Il est resté moins de 40 minutes mais assez longtemps pour que mes ennemis s’en emparent, et le reproduisent : Rachid Temal, par exemple, s’en indigne une heure après qu’il soit enlevé : qui l’a recopié et retransmis entre-temps ? Ma faute est circonscrite, il n’y a pas de délit, pas d’intention, et toute ma culture, toute ma vie militante syndicale et politique active, publique et personnelle, intime, plaide pour moi : je hais et combats le racisme et l’antisémitisme.

Je le dis, je l’ai redit, j’ai reconnu une « connerie », j’ai réagi vite, et je me suis excusé.

Quelle sens prend la polémique et la sanction, dans l’agenda de « -reconstruction » du PS ?

L’agenda du PS traîne depuis six mois, car la direction ne sait pas comment affronter le congrès sans tirer le bilan du quinquennat maudit de Hollande qui a fait tout perdre à la gauche et au PS. La politique de droite conduite avec entêtement par Hollande, de 2012 à 2017, du CICE à la loi El Khomri, en passant par la déchéance de nationalité, a fait perdre 7 élections consécutives au PS et à la gauche toute entière. Le redressement passe par une rupture avec ce quinquennat et par une réorientation à gauche, ce pourquoi nous nous battons avec la gauche socialiste, avec le réseau D&S, la Gauche démocratique et sociale. La direction « hollandaise » fait tout pour repousser le congrès, et veut modifier les statuts avant de débattre politiquement. Ils ont tenté de faire voter par les militants une « feuille de route » où le changement de statuts se ferait par une « convention statutaire » avant le début du congrès politique. Là-dessus, le 28 septembre, ils n’ont mobilisé que 10 % des militants. Mardi 14 novembre, ils envisageaient de supprimer les « contributions générales », de corseter les motions en les divisant en « quatre questions » (sans question sociale), de fixer le seuil de dépôt d’une motion à 40 membres du CN. Ils voulaient nous exclure du débat de congrès. Plus de motion, pas de proportionnelle, fin du PS pluraliste permettant à ses minorités de s’exprimer.

Nous nous demandions, avant cet évènement, si nous pourrions tenir jusqu’au congrès repoussé en avril, si nous pourrions parler, si nous pourrions être représentés. Nous avons fixé au 20 janvier une rencontre nationale émanant d’un appel de 1 111 socialistes pour cela. D’autant que la gauche socialiste se divisait, les « aubrystes » ne se battaient plus, les « hamonistes » s’en allaient les uns après les autres, les montebourgeois étaient partis ou passifs, d’autres participaient à la « direction collégiale provisoire ».

Les coups portaient contre D&S parce que nous étions les plus déterminés, et que nous voulions tenter une voie à la Jeremy Corbyn ou à la portugaise. Nous sommes les plus dangereux, car les derniers militants et électeurs, les syndicalistes, eux, verraient bien un retournement à gauche, façon Corbyn.

Alors ils ont choisi de m’exclure, ils savaient tous que je hais et combats l’antisémitisme, mais ils n’ont pas hésité à mentir et à prendre ce prétexte. C’est une honte pour ce parti à la si longue histoire de s’être compromis dans une aussi sordide, affligeante et scandaleuse opération. La vérité, comme le dit Stéphane le Foll, c’est que j’aurais dû « être exclu depuis longtemps ». Depuis longtemps l’aile droite veut se débarrasser des traditions socialistes, issues de Jaurès, de la gauche socialiste, et elle veut franchir le Rubicon, rompre avec tout ce qui la lie encore à l’histoire du socialisme, de Marx à nos jours. Il se peut qu’il y ait derrière cela, incarnée brutalement ainsi, après ce quinquennat maudit, une coupure épistémologique, une rupture historique.

Quel rapport avec les mobilisations auxquelles tu as participé (El Khomri, loi travail XXL) ?

Avec tous nos amis de D&S, je n’ai pas ménagé ma peine, j’ai dû faire près de 200 réunions depuis deux ans pour défendre le code du travail, contre El Khomri et Macron, article, livres, vidéos, conférences, débats… Nous avons toujours su qu’un combat « interne » ne suffirait pas à renverser le libéralisme. Nous comptions sur la mobilisation sociale pour faire refluer l’aile droite du PS et ses méfaits antisociaux. Nous voulions combiner l’action « dedans » et « dehors ». Parfois lors des 35 heures, du TCE, des retraites nous avons ainsi marqué des points. Mais dans l’actuelle conjoncture, Il faut convenir qu’en dépit de tous nos efforts nous n’y parvenons plus. Une grande partie du PS a saboté la campagne de Benoît Hamon, elle a soutenu Macron, et une autre partie en interne continue d’être macronienne comme le révèle le passage au gouvernement d’Olivier Dussopt approuvé par le président du groupe des 82 socialistes du Sénat, Didier Guillaume.

Poursuites contre les militants CGT de PSA, le syndicat SUD-éducation 93, sanctions contre des inspecteurEs du travail, ton exclusion : un saut qualitatif dans la politique répressive à l’encontre du mouvement social ?

Oui, je fais cette même analyse de façon détaillée dans mon livre à paraître, Macron est dangereux car il est a la fois tout-puissant et irresponsable. Il n’a pas de vrai parti : « En marche » est un rassemblement de « commerciaux ». Il est le produit direct du Medef, des banques, de l’oligarchie, du CAC 40 et ceux-ci exigent une politique violente à la Thatcher. C’est la plus grande tentative contre-révolutionnaire depuis 1945 contre le modèle social de notre pays. Alors pour cela, il n’hésite pas à casser toute la gauche et tous les syndicalistes : ces sanctions et bien d’autres, moins connues, se produisent et s’expliquent dans ce climat. Pour nous défendre il faut faire bloc systématiquement, dans la gauche de résistance et d’alternative, en nous unissant absolument toutes et tous en un front unique.

Propos recueillis par Robert Pelletier




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