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Gilet et paletot. Le Quart état

Giuliana Martini

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Gilet et paletot. Le Quart état

Giuliana Martini

Peuple, mouvement ouvrier, travailleurs des campagnes ou des métropoles. Retour sur l’un des icônes majeurs de la peinture italienne du début du XX°.

« Qu’est-ce que le Tiers-État ? Tout. Qu’a-t-il été jusqu’à présent dans l’ordre politique ? Rien. Que demande-t-il ? À être quelque chose ». Ainsi écrivait Emmanuel Joseph Sièyes dans l’un de ses textes les plus connus intitulé Qu’est-ce que le Tiers-État ? et publié en janvier 1789 à la veille de la Révolution française, juste avant la convocation des États généraux à Versailles. Qu’est-ce, en revanche, que le Quart État ?

Ce dernier aurait fait son apparition triomphale dans la toile géante du peintre italien Giuseppe Pellizza da Volpedo (1868-1907), qui travaille entre 1891 et 1901 à une allégorie du mouvement ouvrier en marche. « Le Quart État est un tableau social qui représente le fait le plus saillant de notre époque, l’avancée inéluctable de travailleurs », écrivait le peintre piémontais à propos de son œuvre qui se trouve aujourd’hui exposé au « Musée del Novecento », à Milan.

Le tableau dans sa version définitive, aux dimensions démesurées (trois mètres sur cinq), fut réalisé par Pellizza da Volpedo en 1901 et exposé l’année suivante à l’expo Quadriennale de Turin. Une foule de travailleurs et de paysans pauvres enveloppés dans une lumière brulante avance, déterminés autant qu’ils sont à revendiquer leurs droits – « Le chemin des travailleurs » devait d’ailleurs être le titre de la toile. Sur le devant de la scène, deux hommes et une femme pieds nus qui porte un enfant dans ses bras. Au tout premier plan, l’homme a tombé son paletot et n’est plus vêtu que de son gilet, les manches de chemise retroussés.

Voilà le portrait des masses en mouvement que Pellizza da Volpedo conçoit comme la représentation de l’événement majeur de son temps : l’émergence de ce Quart-Etat populaire et combatif, « précurseur du progrès », comme le dit l’artiste, et protagoniste de l’histoire du vingtième siècle.

Ce n’est pas un hasard si Bernardo Bertolucci choisit « Il Quarto Stato » pour illustrer l’affiche de Novecento (1978), sa grande fresque sur le XX° siècle italien, national et populaire, contribuant à faire du tableau une icône historique.

Proche des socialistes et notamment de Filippo Turati, fondateur du Parti des Travailleurs Italiens (1892) et puis du Parti Socialiste (1895), Pellizza da Volpedo travaille à la version définitive de son œuvre pendant six ans. L’idée du sujet s’impose bien avant, mais les premières tentatives de la mettre en forme ne satisfont guère l’auteur.

En 1892 il peint « Les Ambassadeurs de la faim », où une foule indéfinie et insaisissable marche sur la place de Palazzo Malaspina, dans le village de Volpedo, guidée par trois hommes qui font office de représentants.

En 1895 il conçoit « Fiumana », un tableau plus grand dans lequel « la masse du peuple, des travailleurs de la terre, qui intelligents, robustes, unis, avancent comme un véritable flot [fiumana] qui renverse tous les obstacles qui s’opposent à lui pour trouver le lieu où il atteindra l’équilibre ».

Mais ces deux versions ne sont que des essais et le Quart État ne sera réalisé que quelques années plus tard. L’oeuvre finale, ainsi que les ébauches qui la précèdent, seront connus et appréciés seulement après la mort du peintre en 1907. L’écrivain Giovanni Cena avait néanmoins préfiguré le destin du Quart État : “Il s’agit de quelque chose qui est destiné à rester et qui ne craint pas le temps, parce que le temps jouera en sa faveur”.
Et cela pourrait valoir également pour la cause des travailleurs.

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