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Notre classe

Le retour de la politique dans le quotidien

Gilets Jaunes depuis la caisse : quand « Mai 68 » s’invite dans la file d’un supermarché

Dans les rayons d’une grande surface d’une ville rurale du Sud ouest de la France, depuis l’arrivée de la vague Gilet Jaune en France, rien n’est plus pareil. Azzul, caissière dresse le portrait de cette France rurale qui parle « mai 1968 » entre deux rayonnages et sa caisse enregistreuse. Témoignage.

L’ambiance est à la « révolte » et palpable entre les clients du magasin. Je travaille dans une grande surface dans une ville rurale. Nous sommes le seul magasin de la ville et tout le monde se retrouve ici. Je suis assez étonnée des discussions qui se déroulent dans les files d’attente de la caisse entre les clients. Ces dialogues ont lieu depuis plusieurs semaines : « le 17 on bloque tout » se disaient deux hommes d’une trentaine d’années d’une file à l’autre en se donnant les coordonnées du rond-point. « Ils ont raison, il faut les soutenir », « mais la liste de demandes est bien plus longue ».

Beaucoup des mamies et des papis disent que « cette situation ne peut pas durer, ça va péter comme en 68 et c’est la jeunesse qui sortira en premier ». « Ils ne nous ont pas laissé le choix, on avait qui de l’autre côté ? …Une réactionnaire que je n’aurais jamais voté... du coup je n’ai pas voté… », et comme celles-ci des dizaines de conversations entre les clients, au moins trois ou quatre fois par jour et après le 17 beaucoup plus encore.

Certains clients disent que pour soutenir le mouvement, il faut leur apporter à manger et à boire des boissons chaudes. Ils disent « il faut qu’ils tiennent ! ». Certains pensent que le gouvernement ne cédera pas, d’autres se souviennent que « en 68 ils ont cédé ». C’est la France profonde qui gronde.

Depuis quelques temps, les cartes bancaires, souvent, ne passent pas, symptôme d’un appauvrissement général de la population. Les clients sont plafonnés, alors ils se plaignent : « Elles se prennent pour qui les banques ? C’est notre argent et on n’a pas le droit d’en disposer comme bon nous semble, en plus il faut se justifier si l’on va faire un retrait », ou encore « C’est le président des riches qui gouverne pour elles (pour les banques) ».

Mes collègues, d’habitude indifférents ou d’une discrétion typiquement ouvrière dans un magasin où il n’y a pas de syndicat, glissent aujourd’hui des gilets jaunes sous leur pare-brise. Ça aussi, c’est un changement que j’ai remarqué.

Samedi 17, plus surprenant, mon patron arborait un sourire éclatant. Il était devenu un vrai « révolutionnaire » ! Il se sentait Robespierre, le brave ! Il avait décrété que la station-service serait fermée « en solidarité ». Bref, il était vraiment tout excité, vraiment content. Jamais, je ne l’avais vu comme ça. Nous étions en rupture de stock des gilets jaunes et il est allé lui-même à la réserve chercher le dernier pour le mettre à la vente.

Lundi 19, l’ambiance était encore plus agitée. Le matin nous n’avions pas été livrés, les chauffeurs routiers s’étaient mis en grève. Les routes étaient bloquées aux alentours, nous ne savions pas si c’était les gilets jaunes ou les chauffeurs. Pas sûr que le patron soutienne le mouvement longtemps. Côté clients peu importait s’il n’y avait pas de beurre : « C’est un mal pour un bien ». A chaque fois qu’un client évoquait les gilets jaunes toute la file commençait à échanger des mots d’encouragement…difficile de le retranscrire sur un papier. « C’est bien, c’est bien !! », « Il faut se battre pour garder nos acquis », « il va finir par céder », « il va tomber » ou bien « Hier il était en Allemagne, il fait la sourde oreille mais ça ne va pas durer ». Bref, une politisation importante, une allégresse débordante, une excitation contagieuse, que je n’avais jamais vue en toutes ces années que j’exerce ce métier de caissière. Il y a comme une odeur de changement dans l’air, une étincelle qui palpite et qu’on espère voir perdurer longtemps…




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