Révolte dans la périphérie

Gilets jaunes. Les marges au centre

Boris Lefebvre

Gilets jaunes. Les marges au centre

Boris Lefebvre

La France des Gilets jaunes, c’est aussi celle de la périphérie, du périurbain, des bourgs éloignés où on a du mal à joindre les deux bouts.

Le gilet jaune, le parking et le rond-point

La mobilisation des gilets jaunes depuis le 17 novembre, met sur le devant de la scène toute une partie de la population qu’on n’avait pas l’habitude de voir dans les manifestations. C’est la France de la périphérie qui s’est mobilisée à travers les gilets jaunes, la France rurale ou périurbaine qui prend de plein fouet les réformes fiscales de Macron, sur fond de crise sociale et économique, et pour qui la taxe sur les carburants a été la goutte d’eau qui a fait déborder le vase. Tout d’un coup, une frange entière de la population et des travailleurs est apparue avec ses codes et ses lieux symboliques qui sortent des cadres ordinaires des manifestations.

Tout d’abord, le gilet jaune est parti d’une vidéo de Ghislain Coutard, un technicien en maintenance de Narbonne, qui voulait par son appel « avoir un code couleur pour pouvoir rassembler du monde » le 17 novembre. Sur les chantiers, les ouvriers et les camionneurs, une fois le travail terminé, mettent leur gilet jaune sur le pare-brise. C’est ainsi qu’est née l’idée de faire de ce gilet de haute visibilité un signe de reconnaissance du mouvement. En première ligne sur le devant du véhicule, on peut se compter et se reconnaître. C’est d’ailleurs cette reconnaissance tellement absente que symbolise le gilet jaune. Généralement rangé au fond de la boite à gants, il est désormais sorti et s’affiche pour montrer la détresse des accidentés de la société laissés sur le bord de la route. C’est le signe d’un danger imminent que le gouvernement doit sentir tant le mouvement était imprévu.

Autre symbole fort du mouvement : le parking. Lieu de convergence des automobilistes toutes les semaines pour faire leurs courses dans les super-marchés, le parking est ce non-lieu désincarné et vide de toute vie en temps normal. Lieu fonctionnel destiné à garer la voiture le temps d’une séance de shopping, le parking est ce lieu commun où justement rien de collectif ne naît d’ordinaire, mis à part la frénésie des achats lors des soldes. À présent, à la lumière des éclairages blafards des immenses lampadaires, ce lieu sort de l’ordinaire et de la banalité ambiante et prend des allures de lieu de meeting et de lieu d’organisation où les gilets jaunes, d’ordinaire dispersés, trouvent à se fédérer, à discuter et lancer leurs actions de blocage. Ils se livrent ainsi à une réappropriation de leur espace généralement dédié à des impératifs économiques, arrêtant le flux incessant des automobiles sur cette aire souvent coincée entre une rocade et un hypermarché. Enfin, c’est sur les rond-points, éléments centraux du mobilier routier des routes secondaires, présents à toutes les entrées de villages, de bourgs ou de centres commerciaux, que de nombreux gilets jaunes ont manifesté les 17 et 24 novembre. Ces lieux à la croisée des chemins incarnent parfaitement une France qui tourne en rond et ne sait plus où donner de la tête face à un matraquage fiscal permanent de l’État. Bloquer les rond-points, « son » rond-point, c’est un moyen de se rendre visible encore une fois et arrêter le flux sur un lieu normalement transitoire dont la rationalité est celle de contrôler le débit et l’orientation des automobilistes.

Marges, périphérie et périurbain : la France des petits moyens

L’espace périurbain est, depuis ses origines, lié à l’automobile. Accompagnant l’extension des villes dans les années 60, la création de grands axes routiers rend possible d’habiter hors du centre ville dans un pavillon plus ou moins « à la campagne » et de travailler dans la ville ou dans ses environs. Les grandes surfaces d’achat s’implantent dans ces espaces vastes et où le passage est fréquent. L’automobile devient un outil indispensable de ce mode de vie. C’est cette France périurbaine là, plus que celle des banlieues plus proches des centre-villes, qui est entrée en action avec les gilets jaunes. Les espaces ruraux, éloignés des bourgs et loin des bassins d’emplois, font aussi partie du mouvement.

Le mouvement des gilets jaunes a fait ressortir cette France périurbaine qu’on assimile bien souvent trop rapidement à la classe moyenne. Or, comme le souligne l’ouvrage collectif, La France des « petits-moyens », Enquête sur la banlieue pavillonnaire, « la thèse de la « moyennisation » de la société française, qui verrait une dissolution des différences de classes dans l’expansion d’une vaste classe moyenne et l’homogénéisation des styles de vie, semble avoir largement perdu de sa pertinence ». En effet, la « classe moyenne » regroupe en réalité de nombreuses strates sociales qui vont des employés aux techniciens en passant par certaines catégories d’ouvriers. C’est dans toute cette diversité que les gilets jaunes ont produit le rapprochement entre « des classes populaires et des classes moyennes, toutes travaillées par un identique sentiment de paupérisation économique et de déconsidération politique » et entre « des périphéries et des grandes métropoles » dans une aspiration à « une dignité sociale et in fine civique retrouvée », d’après l’analyse de Arnaud Benedetti.

Pour mieux cerner la France des gilets jaunes, plutôt que de qualifier les populations qui les composent de « petits blancs » (à savoir l’équivalent hexagonal de ce que serait l’électeur de Trump aux États-Unis, l’homme blanc, déclassé, issu de milieu ouvrier, de plus de quarante ans), comme le fait Christophe Guilluy dans son Atlas des nouvelles fractures sociales : Les Classes moyennes oubliées et précarisées, nous retiendrons la notion de « petit-moyens » que privilégient les auteurs de La France des « petits-moyens ». En effet, il nous semble que le marqueur principal de la mobilisation ne soit pas le marqueur soi-disant ethnique mais plutôt l’écart entre les élites et le peuple d’en bas. En mettant en avant la distinction entre « autochtones précarisés » (en l’occurrence, « petits-blancs ») et immigrés, on accréditerait la vision selon laquelle le mouvement des gilets jaunes serait une émanation du Rassemblement National ou de secteurs d’extrême droite. Or, comme le souligne Jean-Yves Camus, directeur de l’Observatoire des radicalités politiques (ORAP), l’échec de la récupération du mouvement par Marine Le Pen est « le signe que nous sommes déjà passés à autre chose » en termes de rejet du système.

Parler de « moyens-petits » à propos des gilets jaunes, c’est mettre en lumière ces « ménages situés entre le haut des classes populaires et le bas des classes moyennes » que composent les salariés attachés à des travaux d’exécution, employés et techniciens, et qui recouvre une très grande diversité de conditions de travail. C’est aussi un moyen de comptabiliser les retraités, dont le pouvoir d’achat a considérablement diminué sous Macron. La réalité de ces catégories est celle de petites mobilités dans la société, à l’image de l’accession à la propriété pavillonnaire qui « matérialise la distance prise avec le milieu d’origine autant que l’aspiration à « vivre comme tout le monde » », ainsi que le décrit La France des « petits-moyens ». L’éloignement de cet horizon de la mobilité et le sentiment grandissant de déclassement ont touché en plein cœur ces populations marquées par une certaine fragilité sociale, renforcée par une crise qui a commencé, pour certains, bien avant 2008.

Avec les gilets jaunes, c’est cette France qui aspire à la dignité qui est entrée en action, à l’image de ce témoignage d’un retraité recueilli par RévolutionPermanente.fr sur les Champs Élysées lors de la manifestation du 24 novembre dernier : « Le carburant, c’est la goutte d’eau qui fait déborder le vase, après il y a un problème de fond parce qu’on nous a promis du pouvoir d’achat et on se rend compte qu’on fait des cadeaux à ceux qui ont déjà plein de pognon et on tape sur ceux qui ne peuvent pas se défendre : les retraités, les petites-gens... ».

Hypermobilité et relégation : un « problème de culture ? »

Parmi les lignes de fracture qui opposent le gouvernement Macron et les gilets jaunes, on retrouve l’opposition entre une injonction à l’hypermobilité et la réalité (ou tout simplement l’obligation) de l’ancrage local voire de la relégation. La rhétorique du gouvernement et notamment de Macron lors de sa campagne était en grande partie fondée sur la capacité à se déplacer, à évoluer et à changer, à la fois d’espace et de coordonnées socio-politiques. Macron dépassait les frontières de la droite et de la gauche et invitait ses futurs électeurs à « bouger » avec lui. Une rhétorique plus propre aux années 1980, quasi reaganienne, quand on y pense rétrospectivement, que proprement ultra-moderne. Le « mouvement » En Marche dessinait le portrait d’une mobilité faite d’opportunités à saisir dans une économie mondialisée où la réactivité devient une qualité indispensable. Cependant, cet imaginaire du mouvement et du rebond se heurte à la réalité « statique » des populations périurbaines.

Alors que les périurbains ou les ruraux sont cantonnés à la solidarité familiale, aux réseaux locaux et à leur ancrage territorial, cette « France de l’immobilité », comme la nomme Christophe Guilluy, entre en opposition avec celle des élites qui « voyagent en Jet privé, dans des voitures avec chauffeur ». Cet écart patent entre ces deux mondes se retrouve parfaitement dans la manière dont Macron s’est adressé aux ouvriers de l’entreprise GM&S de La Souterraine lorsqu’il les avait incités à aller 100km plus loin, soit à près de deux heures de voiture de leur lieu d’habitation, pour trouver du travail à la fonderie d’Ussel. Dans un entretien en off rapporté par les journalistes, entre le chef de l’Etat et Alain Rousset, président du conseil régional de Nouvelle-Aquitaine, Macron soulignait que la réticence des ouvriers à bouger pour trouver du travail traduisait un « problème de culture ». C’était exactement au même problème de « culture » que les ouvrières « illettrées » de l’abattoir Gad, alors en liquidation judiciaire, devaient faire face en 2014, selon Macron, forcées qu’elles étaient de devoir « aller travailler à 50 ou 60 km ». L’injonction à la flexibilité dans l’aménagement du temps de travail et des horaires, dans les contrats qui encadrent l’exercice du travail et dans les revenus, leitmotiv de la « pensée complexe » de Macron, définit le projet néolibéral qui veut que chacun soit adaptable aux exigences de la demande en main-d’œuvre et soit prêt à y sacrifier sa vie.

Cette « culture », comme l’appelle Macron, est étrangère aux gilets jaunes, non pas parce qu’ils seraient rétifs au « changement », mais parce qu’ils ne peuvent répondre à l’injonction au « changement », dictée par les lois du capital et du profit. Leurs conditions matérielles et leurs revenus ne le leur permettent pas d’aller « ailleurs ». Si la voiture est pour les gilets jaunes un moyen indispensable de locomotion pour aller travailler, ce n’est pas par choix mais plutôt par nécessité. L’augmentation des taxes sur les carburants, dans un contexte où les fins de mois sont difficiles, a mis le feu aux poudres d’autant plus que l’accompagne la conscience que « ce n’est pas en augmentant les taxes qu’on va sauver la planète » est bien présente.

Alors même que l’État se désengage de plus en plus des territoires les plus enclavés, qu’il délaisse les services publics, les administrations et les hôpitaux de proximité, les gilets jaunes ont l’impression de payer un impôt dont ils ne voient pas les retours. La politique du tout-TGV pour les uns, que la ministre des transports, Elisabeth Borne, a beau fustiger, reste le pendant du tout-voiture pour les autres, pour le plus grand bénéfice de la SNCF, d’un côté, et des constructeurs automobiles, de l’autre. Aujourd’hui, c’est cette réalité-là que le gouvernement veut criminaliser par les taxes alors même qu’il ne propose aucune solution pour engager une réelle transition écologique. Pire, il participe activement du problème lorsqu’il fait fermer quelques 9000km de lignes de train dites secondaires avec le pacte ferroviaire, forçant d’autant plus les gens à utiliser leur véhicule.

Le ras-le-bol général et le sentiment, très réel, de paupérisation animent les gilets jaunes (« C’est un tout, le pouvoir d’achat, peut-être que demain je pourrai plus payer mes factures). C’est aussi la pratique jupitérienne du pouvoir qui met à jour « la différence entre le sommet et la base » qui exaspère les gilets jaunes, comme le souligne un jeune couple venu de banlieue. Le sentiment d’impunité et de privilèges pour les plus riches alors que les plus pauvres doivent se serrer la ceinture ne sont pas non plus étrangers à la colère qui gronde. C’est pourquoi, l’appel à un mouvement « citoyen » est au cœur des revendications et mots d’ordre du mouvement. Ces gilets jaunes qui se sentent citoyens et qui n’ont pour beaucoup d’entre eux jamais connu les manifestations et leur lot de violences policières font l’expérience du mépris ouvert du pouvoir pour leur sort.

De la « culture », les gilets jaunes n’en manquent pas. Leur capacité à se mobiliser sur l’ensemble du territoire, de communiquer via les réseaux sociaux, de coordonner leurs actions, de fédérer des groupes et d’organiser leur mouvement, montre que ces femmes et ces hommes, de tous âges, généralement invisibles, n’en sont pas moins pleins de ressources. Bien qu’issus des marges de la société, ils ont su rendre manifeste leur colère et placer leur opposition à Macron et à son mépris de classe au centre du débat. Cependant, on a aussi vu le mouvement des gilets jaunes vouloir sortir de cette relégation et de cet anonymat des espaces périphériques. Leur volonté de se montrer sur les Champs Elysées, vitrine mondiale du pays et symbole du pouvoir de l’Etat à chaque 14 Juillet, et ce alors même que depuis des années il est impossible aux manifestations « régulières » de s’y rendre, témoigne assez de l’importance du mouvement et de l’ampleur qu’il compte prendre. Au même moment, ce sont les raffineries et les centres névralgiques de l’économie qui ont fait l’objet de blocages de la part des gilets jaunes, ce qui montre là aussi un débordement du mouvement vers une radicalité qui touche directement aux grandes fortunes et à l’injustice sociale dans le pays.

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