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Monde

Point de vue d'un réunionnais éxilé

Gilets jaunes. Macron confirme l’intervention impérialiste à la Réunion

Faisant lumière au black out médiatique absolu qui a entouré l'île ces derniers jours, Emmanuel Macron a confirmé, d'abord en conférence puis par Twitter l'intervention impérialiste de l'armée francaise à la Réunion. Cette intervention, liée à l'absolue difficulté pour la France de contrôler la situation par les méthodes habituelles de gouvernance et de répression dans l'une de ces colonies, (par l'envoie des CRS, mis en déroute à plusieurs reprises par les manifestants) face à une situation absolument inédite, implique une fragilité de la structure sociale à la Réunion que personne ne voyait venir et qui n'a pourtant jamais manqué de se montrer.

La situation a explosé en moins de 4 jours de manifestations et de blocages liés au mouvement des gilets jaunes. De samedi à mardi, la Réunion est passée d’un territoire en soi-disant pleine tranquillité à un territoire colonial où la France doit réaffirmer son autorité en usant de son institution de répression suprême, l’armée, envoyée depuis Mayotte et Toulouse. Moi-même Réunionnais éloigné de mon territoire, c’est avec effroi que j’ai appris la nouvelle par réseaux sociaux. Mais comment en est on arrivé là ?

La Réunion est un territoire peuplé sur plusieurs siècles de différentes vagues de migrations liées aux nécessités directes de l’Empire français. D’abord l’esclavagisme, puis l’engagisme, entre autres systèmes d’exploitation formulés par le génie colonial français, l’île n’a jamais connu le concept d’indépendance économique et politique, et les tendances indépendantistes, pour le poids même du parti communiste réunionnais en tant que vieux monstre de la politique locale, ont toujours été écrasées à travers les rêves de “l’intégration”, “l’autonomie”, entre autres consignes de contention de l’idéal social à travers la France. Dans une île où un tiers de la population a moins de 20 ans et où l’âge moyen est de 33 ans, le chômage est un fléau social aux conséquences désastreuses, et ne fait qu’augmenter du fait des politiques d’austérités que le gouvernement du PS puis celui de Philippe ont appliqué ces dernières années, à travers la vague de suppression des contrats aidés dans les différentes communes et la crise de la canne à sucre. Seulement en 2018, le chômage touchait sur environ 800 000 habitants près de 168 000 travailleurs. Des chiffres record liés à une situation de dépendance absolue de notre île à l’Empire, qui survit à l’explosion sociale à travers les différents mécanismes de contention politique et le rêve, par exemple pour une partie de la jeunesse, de pouvoir partir chercher du boulot en métropole, voire étudier.

Dans une île où avoir un boulot c’est déjà “vivre mieux”, le transport est un énorme problème : particulièrement contrôlé par le lobby automobile il représente le principal effort de construction d’infrastructure, allant jusqu’à la constitution de projets délirants et catastrophiques comme celui de la nouvelle route du littoral, littéralement la route la plus chère de France au km construit, avec un impact social et écologique désastreux en plein milieu de la mer, pour relier l’Ouest au Chef Lieu, Saint Denis. On comprendra très vite que la cherté de la vie et la baisse flagrante du niveau de vie d’une partie de la population qui ne s’en sortait déjà plus a explosé. Elle s’exprimait déjà aux dernières élections locales où les partis traditionnels, y compris locaux, avaient été surpassés par les candidatures de Mélenchon et Lepen, les différentes émeutes annuelles au Chaudron, au Port, à Saint Pierre. Non seulement l’annonce de la hausse des prix de l’essence ne pouvait être qu’un facteur d’explosion sociale du fait de la dépendance absolue au transport privé dans l’île et d’un niveau de vie d’une majorité de la population qui ne peut plus être accepté (pour information, plus de la moitié de la population de l’île vit sous le seuil de pauvreté) mais aussi de l’ensemble de la politique française d’austérité ciblée aux outres mer déjà depuis la présidence de Sarkozy. L’explosion sociale n’était inattendue que pour les aveugles et les sourds, et est liée à l’absolue responsabilité d’organismes politiques locaux et d’outils d’organisations des travailleurs particulièrement sclérosés par la dépendance de l’île et la servitude volontaire des élites locales à la métropole. Alors que les gilets jaunes avaient commencé à exprimer cette colère généralisée, c’est une base sociale beaucoup plus fragile économiquement que celle qui se manifeste en métropole avec les gilets jaunes qu’incarnent les jeunes qui ont participé aux différentes images de proto-insurrection que l’on peut reconnaître dans les photos qui nous sont parvenues. En ce sens, l’absence totale de direction politique à ces mouvements, qui pourrait faire penser à l’explosion sociale des quartiers parisiens de 2005, pose un réel risque pour la puissance impériale et pour son propre territoire hexagonal : premièrement car l’explosion sociale actuelle, malgré sa violence inédite, représente un mal-être économique et identitaire qui s’est exprimé dans tous les autres territoires d’outre-mer français sans exception : de la grève générale mahoraise du début d’année, en passant par le scénario insurrectionnel guyanais de l’an dernier, ou les différentes explosions sociales qui ont traversés la Martinique et la Guadeloupe. Mais ce n’est pas seulement une radicalisation des mouvements sociaux dans les territoire d’outre-mer qui inquiètent Amaury de Saint Quentin et Emmanuel Macron, sinon l’impact qu’elles peuvent avoir de la périphérie au centre, alors que le mouvement des gilets jaunes continue à se développer sous différentes formes en France.

Tout ce scénario d’explosion sociale dans l’Île de la Réunion est lié à une irruption d’un secteur qui prévenait déjà de sa décomposition depuis des années, et qui englobe un ras le bol réel de la population. Mais ce mouvement n’est pas sans contradiction. Son absence de direction et d’objectif politique sont en train de l’isoler, et les syndicats du fait de leur forte structure bureaucratique ont décidé de rester jusqu’à présent (à part de fausses annonces de grève de la CGT EDF) en marge de la situation politique, ou prenant directement des positions réactionnaires (FO célèbre par exemple l’intervention militaire). Cette première contradiction, justifie pour le gouvernement, devant la catastrophe économique locale, la nécessité d’écraser les tendances insurrectionnelles dès maintenant par l’armée du fait de la pénurie qui traverse l’ile (une pénurie qui, rappelons le, s’est formée en l’espace de 4 jours et qui démontre en toute clarté la dépendance totale de l’île à sa métropole et son statut de colonie). Muets, les représentants locaux de l’île sont dénués d’une quelconque solution. Réunionnais, tout comme les autres populations colonisés de l’Empire français, nous devons dénoncer avec toute notre force l’intervention militaire actuelle, due à une explosion sociale créée de toute main par la France, les élites locales et les patrons.




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