2018–1378 : Futur antérieur

Gilets jaunes et Ciompi à l’assaut des beaux quartiers

Alessandro Stella

Gilets jaunes et Ciompi à l’assaut des beaux quartiers

Alessandro Stella

Ce n’est pas la première fois que les jacques, les prolos ou les trimardeurs font irruption sur la scène de l’histoire, bousculant, par l’émeute, les conventions et les codes.

Alessandro Stella est Directeur de recherche au CNRS/EHESS-CRH et spécialiste des Ciompi, ces ouvriers de l’industrie textile de la Florence médiévale. Dans ces deux textes, il revient sur plusieurs éléments qui font, aujourd’hui, actualité.

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Les habitants des quartiers populaires à l’assaut des « beaux quartiers »

Le mouvement dit des « Gilets jaunes » est en train de montrer qu’en plus d’un conflit de classe clair et évident il s’agit d’une révolte des habitants des quartiers populaires contre les habitants des « beaux quartiers ». Des prolos contre des bourgeois, des banlieusards devant se déplacer avec une vielle voiture diesel ou en RER contre des habitants du centre-ville qui peuvent prendre le métro, rouler en vélo ou en véhicule électrique et sortir en week-end avec leur belle voiture flambant neuve. Le 24 novembre, le 1er et le 8 décembre, on a vu des décorations arrachées, des vitrines de banques et d’assurances détruites, des magasins de luxe pillés, des jolies Mercedes brûlées sur les belles avenues de Paris. Des actions qui montrent que les révoltés s’en prennent autant aux symboles qu’aux structures du pouvoir des riches sur les pauvres.

Personnellement, je ne trouve aucun intérêt, encore moins de passion, à me promener sur les Champs Elysées. Plutôt un dégoût devant cet étalage de richesses à la portée de peu de bourses. Mais pour beaucoup de prolétaires, qui vivent péniblement, qui font des boulots de merde pour survivre, qui vont gratter ou parier quelques euros au PMU en rêvant d’une vie meilleure, la profusion de richesses étalées dans les « beaux quartiers » parisiens, ça donne carrément la rage. Les maisons, les boutiques, les restaurants, tout ce confort de privilégiés ne peuvent qu’aboutir au propos d’un révolté anonyme, recueilli par BFM le soir du 24 novembre : « Moi, je suis un mec de banlieue, je ne fais pas de la politique, je suis là pour prendre ma vengeance ».

Dans le mouvement multiforme et multifactoriel des « Gilets jaunes », la dimension du conflit de classe et du conflit territorial apparaît désormais comme une évidence. Au conflit, bien plus ancien qu’on ne le croit, entre habitants des quartiers cossus du centre-ville et habitants des quartiers populaires de la périphérie citadine, ce mouvement ajoute et met en lumière la discrimination entre habitants des villes et habitants des campagnes, entre celles et ceux qui peuvent se déplacer à pieds ou en vélo et les autres qui doivent prendre leur voiture pour aller acheter une baguette.

Cette dimension territoriale et sociale est aujourd’hui associée en France (mais aussi aux USA, au Brésil et ailleurs) à une dimension raciale de plus en plus flagrante. Les ouvriers, les prolétaires, les habitants des quartiers périphériques des métropoles, mais aussi des petites villes de campagnes, sont de plus en plus des personnes racisées.

Depuis 68, le mouvement contestataire à Paris a été relégué dans le quartiers populaires (enfin … sauf gentrification) de l’Est parisien, les manifestations forcément dirigées entre République-Nation ou Montparnasse-Place d’Italie (ou vice-versa), dans un traintrain morose, contrôlé par l’Etat, les Partis et les Syndicats, et finalement frustrant et déprimant. Et voilà que le mouvement des « Gilets jaunes » remet le conflit socio-territorial et maintenant racial au goût du jour. Dès le départ l’intelligence populaire a identifié et indiqué l’objectif : le cœur du pouvoir politique et économique, les avenues et les immeubles du pouvoir, l’Elysée.

Voilà un an, la Mairie de Paris n’a pas renouvelé le Marché de Noël sur les Champs Elysées, auparavant pendant quelques années attribuées aux forains, et qui avant les fêtes de Noël attirait sur « la plus belle avenue du monde » des foules de prolétaires qui allaient se goinfrer de choucroute-saucisses, de gaufres et de barbes-à-papa. Pendant une courte période, des prolétaires pouvaient penser que le père Noël était aussi bienveillant à leur égard, que les Champs Elysées étaient aussi pour eux. Ces mêmes les prolos, y compris Noirs et Arabes, avaient pu accéder aux Champs Elysées pour fêter les victoires de l’équipe de France de football. Mais le dégoût des bourgeois, outrés que la « populace » mal habillée puisse partager le décorum de « la plus belle avenue du Monde », salissant par leur présence l’image sélecte vendue aux touristes du Monde entier, a convaincu la Mairie « socialiste » d’interdire cette fête populaire.

Et voilà que le peuple est quand-même revenu sur les Champs, avec ses habits de tous les jours, un casse-dalle dans le sac, un gilet jaune sur le dos en signe de reconnaissance, une rage immense et une envie d’en découdre avec l’ordre bourgeois.

Au-delà de tout ce qui peut advenir ces prochains jours, dans cette période insurrectionnelle (dixit commentateurs BFMTV), il nous restera au moins l’immense plaisir de voir les bourgeois trembler.

Et les bourgeois ont finalement eu peur. Le cadre de la manifestation du samedi 8 décembre 2018 semblait sorti tout droit d’un scénario de science-fiction. Dans un périmètre immense, couvrant pratiquement tous les « beaux quartiers » parisiens, pendant toute la journée il n’y avait que des manifestants et des policiers. Pas d’habitants qui promènent leur chien, pas de touristes qui font la queue devant les Grands Magasins, pas de berlines qui sillonnent pompeusement les larges avenues. Aucun bus, aucune trottinette, même pas de rollers. Les riches parisiens comme les touristes aisés avaient déserté leurs lieux de promenade et d’emplettes, les filles et fils de bonne famille avaient dû s’encanailler dans les XVIIIe, XIXe, XXe arrondissement de Paris pour aller boire un coup. Certains, comme pendant les épidémies de peste, avaient sans doute fui à la campagne dans leur résidence secondaire, d’autres étaient restés enfermés chez eux, volets fermés, trémoussant et épiant à la fenêtre, en espérant que les émeutiers ne s’en prennent à leurs biens. Dans les avenues désertes, où tous les commerces avaient été fermés et barricadés, où aucune voiture ne stationnait, où tout le mobilier urbain, tout matériel de chantier avait été enlevé, l’image déjà normalement sinistre des soi-disant beaux-quartiers devenait carrément mortelle. Les belles vitrines cachées, les belles voitures rangées au garage, les terrasses des bars et restaurants pliées à l’intérieur, de l’image des « beaux-quartiers » ne restait que les immeubles haussmanniens en pierre de taille et stucs.

Je ne sais pas si le mouvement des « Gilets jaunes » et de tous ceux qui se sont engouffrés annonce l’insurrection qui vient. En tout cas, s’il n’a pas réussi jusqu’à présent à bloquer totalement le système économique capitaliste, il a déjà réussi à bloquer quatre samedi durant des centres commerciaux de province et surtout le centre commercial de Paris, poumon et emblème de l’industrie du luxe made in France. Quand le président du syndicat des commerçants appelle Macron à faire des concessions aux manifestants, c’est qu’il sent le roussi venir, qu’il a la trouille au ventre, comme les châtelains d’antan qui craignaient de voir les Jacques défoncer leur château et piller la cave de vins.

Au-delà de tout ce qui peut advenir ces prochains jours, dans cette période insurrectionnelle (dixit commentateurs BFMTV), il nous restera au moins l’immense plaisir de voir les bourgeois trembler.

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Les Ciompi à l’assaut des beaux quartiers

La révolte insurrectionnelle des Ciompi florentins, à l’été 1378, se caractérise par trois éléments majeurs. Il s’agit d’une révolte d’ouvriers et d’artisans dépendants contre leurs maîtres, les marchands-entrepreneurs, d’une révolte du popolo minuto contre le popolo grasso, d’un conflit social. Il s’agit d’une révolte des exclus contre les inclus dans les institutions citadines, d’une révolte des sottoposti aux corporations, des exclus de toutes les instances représentatives de la Commune, d’un conflit politique. Il s’agit aussi d’une révolte des habitants des quartiers populaires de la périphérie contre les résidents des beaux quartiers du centre-ville, des habitants des maisonnettes en rang contre les habitants des tours et palais, d’un conflit entre espaces sociaux [1].

Le plan de l’insurrection du 20 juillet 1378 est on ne peut plus clair. Le peuple d’insurgés avait prévu de former quatre rassemblements : à Santo Spirito, San Piero Maggiore, San Lorenzo, Santo Stefano a Ponte. À part ce dernier, point stratégique pour contrôler le Ponte Vecchio reliant l’Oltrarno au centre-ville, les trois autres lieux de regroupement des forces insurrectionnelles se situent aux carrefours entre l’ancienne ville du XIIe siècle et les nouveaux quartiers bâtis au cours de la première moitié du XIVe siècle. Le choix de ces parvis d’église comme points de rassemblement, était conçu pour permettre aux insurgés provenant des quartiers de la périphérie citadine de se regrouper à mi-chemin pour converger ensuite vers le centre-ville et son cœur symbolique, la place de la Seigneurie.

Le son des cloches, utilisées pour lancer le départ de l’insurrection citadine, illustre aussi clairement la géographie du peuple en révolte. Du Carmine à San Frediano et à San Piero Gattolino, de San Niccoló à San Piero Maggiore, d’Ognissanti à San Lorenzo, les petites cloches des églises des paroisses périphériques se sont passées le relais pour appeler le peuple de ces quartiers à descendre dans la rue.

La dynamique de l’action nous donne à voir un mouvement insurrectionnel convergeant des quartiers périphériques vers le centre-ville, le prenant en étau. Les milliers d’insurgés courent tous vers la Place et le Palais des Seigneurs, cœur géographique et politique de la ville. C’est sur cette place qui se tient le Parlement du peuple, appelé à approuver ou rejeter les propositions des Prieurs en charge, dans cette République florentine qui n’applique la démocratie qu’à une minorité d’oligarques élargie aux maîtres des corporations et aux commerçants aisés. Après le Palais des Seigneurs, les insurgés s’en prennent à plusieurs palais, tours et maisons de grandes et puissantes familles florentines, notamment de marchands-entrepreneurs laniers, toutes situées en centre-ville, où ils cassent, pillent, brûlent. La plus belle prise des Ciompi en révolte, dans la journée du 20 juillet 1378, fut celle du Palais de l’Art de la laine, symbole de leur oppression. Ils parviennent à s’emparer de cette véritable forteresse, d’où ils chassent le juge de la corporation, saccageant et brûlant les archives de dettes, amendes, peines infligées aux sottoposti. Puis, revenus sur la Place des Seigneurs, les Ciompi se livrent à ce jeu d’inversion symbolique du pouvoir, par l’adoubement de soixante-un « Chevaliers du Popolo Minuto » : des membres de l’aristocratie et de la grande bourgeoise florentine, et parmi eux certains qui avaient vu leur maison brûlée un peu plus tôt dans la journée, jurent fidélité et protection au « petit peuple ». La nuit venue, les insurgés se retirent dans leurs quartiers, le gros des troupes passant la nuit à Camaldoli et à Belletri, les foyers de la révolte.

Le lendemain matin les rangs des insurgés ont grossi davantage et ce sont dix mille personnes qui repartent de Belletri en direction du centre-ville. Ils attaquent les trois palais des magistratures citadines (Podestat, Capitaine du Peuple, Exécuteur des Ordonnances de Justice), avant de mettre le siège au Palais des Seigneurs, qui tombe entre leurs mains le jour suivant, jeudi 22 juillet 1378. Sous les huées et les injures, les Prieurs et les membres des autres instances de la Seigneurie sont obligés de quitter le Palais, où s’engouffre enthousiaste et fière une foule d’ouvriers et d’artisans qui n’y avait jamais mis les pieds. Des jeunes gens montent au beffroi du Palais et font sonner à toute volée la grosse cloche de la Commune pour annoncer leur victoire.

Voilà le concentré d’ignominies par lequel sont peints les Ciompi en révolte : ils puent, ils sont indécents, malhonnêtes, dissolus, déracinés, sans famille ni origine connue, faisant un métier sale et vile, ils sont inutiles et de surcroît mal habillés.

Cet acte fut vécu comme un « viol d’intimité » par les élites florentines, et se grava de manière traumatique dans leurs yeux et leur mémoire, comme en témoigne un membre de la riche et puissante famille d’entrepreneurs lainiers, les Acciaioli :

« C’était stupéfiant de voir la maison des Prieurs, auparavant si propre et bien tenue, honnête et joliment décorée, devenir laide et mauvaise et puante, et infâmée par toute sorte d’indécences, déréglée et dépourvue de bonnes mœurs ; que même de loin elle puait d’une puanteur nauséabonde, et c’était vraiment horrible et regrettable de la voir ainsi réduite […] Oh mon Dieu, quels gens eurent à réformer une si noble ville et son gouvernement ! Certainement, plus de la moitié de ceux qui avaient droit de vote et jugeait les bons et aimés citoyens, c’étaient des maquereaux, des filous, des voleurs, des batteurs de laine, des semeurs de mal, et gent dissolue et de toute sorte de méchante condition, et très peu de bons citoyens, et presque pas d’artisans connus ; il n’y avait là que des déracinés ne sachant pas eux-mêmes d’où ils venaient, ni de quelle contrée […] Et l’on vit ensuite clairement à leur procès qu’il n’y en avait aucun de famille connue, ni aucun citoyen de bonne souche, et bien peu de bons artisans, seulement des gens vils et inutiles. Ils ne voulaient entendre aucun honnête homme, et encore moins voir au Palais aucun citadin honorable, vêtu de bons habits, mais seulement des gens comme eux ». [2]

Voilà le concentré d’ignominies par lequel sont peints les Ciompi en révolte : ils puent, ils sont indécents, malhonnêtes, dissolus, déracinés, sans famille ni origine connue, faisant un métier sale et vile, ils sont inutiles et de surcroît mal habillés. Le terme même par lequel les Florentins de l’époque désignent leur groupe est méprisant. Il désigne sociologiquement la masse de travailleurs de l’industrie lainière florentine : peigneurs, cardeurs, laveurs et autres journaliers et tâcherons effectuant les opérations préparatoires au filage et au tissage. Métiers considérés viles, sales et indignes d’être reconnus par les corporations établies. Ciompi est aussi probablement l’expression de la plus grave des insultes, à toute époque et à toute latitude : Ciompi viendrait du français champis, signifiant « fils des champs », « fils de pute », « bâtard » [3].

Certes, contrairement aux Acciaiuoli, Albizzi, Bardi et autres Médicis, ceux que les bourgeois florentins désignaient comme Ciompi n’avait pas un nom de famille, un lignage reconnu depuis plusieurs générations. Les Ciompi, comme d’ailleurs trois quarts des Florentins, n’avait qu’un patronyme, parfois un sobriquet ou un renvoi toponymique. Bien sûr ils étaient immigrés ou fils d’immigrés au cours du XIVe siècle, quand Florence tripliqua sa surface urbaine à l’intérieur de sa nouvelle enceinte. Immigrés surtout des campagnes toscanes, des paysans sans terre, des anciens serfs, des métayers fuyant leur condition de soumission cherchaient dans la grande ville un salaire et une vie meilleure. Ils y avaient trouvé un toit dans des maisonnettes standardisées de la périphérie citadine, un travail souvent précaire, généralement payé à la pièce et parfois à la journée, pour eux, leurs femmes et leurs enfants. Inutiles ils n’étaient certainement pas, dans cette Florence où la moitié de la population travaillait pour l’industrie lainière. Mais s’ils n’étaient pas dans la misère, leur salaire suffisait à peine à la survie, trois-quarts de leurs revenus servant à l’alimentation, et ils n’avaient évidemment pas les moyens de s’habiller comme les bons bourgeois.

Cardeur, peigneur, laveur, reviseur, laineur : voilà les termes occupationnels les plus courants par lesquels sont désignés les Ciompi et leurs leaders. Ouvriers sottoposti de l’industrie lainière, ils étaient en même temps soumis à la hiérarchie de l’urbanisation : distance au centre et aux infrastructures (voirie, assainissement, édifices publics, marchés), matériaux de construction et facture des maisons (briques versus pierre de taille), hauteur et sécurité des habitations, lieux de sociabilité, de pratique religieuse, de pouvoir administratif et symbolique. Les lieux de résidence de cinquante leaders connus des Ciompi, dont sept furent exécutés et les autres durent fuir la ville et s’exiler, confirment cette topographie sociale contrastée. Pratiquement personne n’habite en centre-ville, quelques-uns ont leur résidence dans l’entre-deux et la grande majorité vit dans les paroisses de la périphérie urbaine, en particulier à San Piero Gattolino et au Carmine, en Oltrarno.

La logistique des révolutionnaires, telle qu’elle ressort du récit des événements de l’été 1378, complète le tableau géo-social de la révolte des Ciompi. Les premières réunions clandestines, aux mois de juin et juillet, ont lieu dans un champ près de la Porte San Piero Gattolino, derrière le Monastère des Convertite à Camaldoli, sur la via San Gallo, à San Marco. Les cloches appelant à l’insurrection du 20 juillet, les lieux de rassemblement et ceux de répit pour la nuit (Camaldoli, Belletri) recoupent la sociologie spatiale des insurgés. La tentative de révolte radicale du mois d’août voit encore Camaldoli aux avant-postes, avec San Marco et Santa Maria Novella comme haut-lieux de la présence révolutionnaire. Tout cet ensemble d’éléments concordants nous indique que dans la révolte des Ciompi la solidarité de classe et la solidarité de voisinage se confondent, qu’ils étaient camarades et voisins [4].
Ces solidarités venaient de loin. Ce qui est passé à l’Histoire comme « le tumulte des Ciompi » ne fut aucunement une éruption subite et imprévue. Entre 1342 et 1385, Florence connut plus de quarante « tumultes » citadins, dont les protagonistes étaient toujours majoritairement des travailleurs de l’industrie lainière [5]. Les premières révoltes eurent lieu dans les années 1340, à la suite de l’ouverture institutionnelle voulue par Gauthier de Brienne, un chevalier français à la tête d’une armée de mercenaires, qui s’était autoproclamé Duc d’Athènes et Seigneur de Florence. Pour contraster le poids politique de la grande bourgeoisie, le Duc avait autorisé les minuti à s’organiser en brigades festives et a former des milices de quartier. Il avait aussi autorisé la constitution d’une corporation des teinturiers et d’une autre des « cardeurs », cette dernière représentée sous la bannière de l’ange. Après la chute du Duc et sa fuite, au mois d’août 1343, avec la reprise en main du gouvernement de Florence par le popolo grasso, ces conquêtes furent abolies. Mais à partir de ce moment-là, et jusqu’aux années 1380, le popolo minuto et les petits artisans n’eurent de cesse de lutter pour rétablir ces conquêtes de reconnaissance sociale. Et à chaque nouvelle révolte, la bannière interdite de l’ange de la libération refaisait son apparition à la tête des cortèges, signe d’une mémoire collective et d’une continuité du mouvement ouvrier florentin [6].

La plus importante et fondatrice de ces révoltes ouvrières avait eu lieu au printemps 1345. Un chroniqueur anonyme raconte :
« Aujourd’hui, 24 mai 1345, le Capitaine de Florence, messer Nuccio da Gobbio, arrêta au cours de la nuit Ciuto Brandini, cardeur, et ses deux fils, car ledit Ciuto voulait constituer une compagnie à Santa Croce, et faire une secte et un rassemblement avec les autres travailleurs de Florence ; et ce jour-ci, les travailleurs de Florence, à savoir peigneurs et cardeurs, aussitôt qu’ils apprirent la nouvelle que ledit Ciuto avait été arrêté la nuit dans son lit par le Capitaine, ils cessèrent immédiatement le travail disant qu’ils ne voulaient plus travailler jusqu’à la libération dudit Ciuto, et ils allèrent en cortège devant les Prieurs demandant de ravoir ledit Ciuto sain et sauf, et qu’autrement ils s’en seraient pris à eux, et ils voulaient aussi être mieux payés. Ledit Ciuto fut ensuite pendu par le cou … » [7].

Par le procès contre Ciuto Brandini, tenu devant le tribunal du Capitaine du Peuple, le 30 mai 1345, nous apprenons qu’il s’était affirmé comme l’un des leaders du mouvement ouvrier du printemps. Accusé par le juge d’être « un homme de mauvaise condition, conversation, vie et renommée, d’esprit diabolique », Ciuto s’était effectivement beaucoup investi dans les réunions et assemblées des travailleurs, il avait promu la formation de « fraternités » dans plusieurs quartiers de Florence et constitué une caisse commune des travailleurs en lutte [8].

Santa Croce, San Pancrazio, San Frediano, San Marco : les quartiers berceau des révoltes ouvrières des années 1340 sont les mêmes que celles des années 1370-1380. Une topographie qui correspond aux nouveaux quartiers populaires bâtis au cours de la première moitié du XIVe siècle. Avec la construction de la nouvelle muraille citadine, entre 1284 et 1333, pour faire face à l’expansion urbaine et à l’accueil des immigrants, des vastes plans de lotissement furent mis en place, sur des terrains auparavant extra-urbain appartenant à des ordres religieux. Pour loger les nouveaux citadins la Seigneurie de Florence et les promoteurs immobiliers conçurent la construction de centaines de maisonnettes standard, appelées case a schiera (« maisons en rang ») [9].

Ces maisons en rang, de forme rectangulaire, construites l’une à côté des autres, mesuraient entre 30 et 75 m2, avaient une façade étroite de 3 à 5 mètres donnant sur la rue, et comportaient soit le seul rez-de-chaussée, soit aussi un étage et une arrière-cour. Les nouveaux quartiers de Camaldoli, Belletri, Ognissanti, Sant’Ambrogio, San Gallo, furent édifiés de la même manière. Seulement dans la contrada de Camaldoli, entre la porte San Frediano, l’église du Carmine et la porte de Camaldoli, furent construites en l’espace d’un siècle (1309-1415) 450 maisonnette de ce type. Le prix d’achat de ces logements se voulait à la portée des petites bourses, car au début du XIVe siècle on pouvait en acquérir une à 30 florins, l’équivalent de deux années de travail d’un ouvrier, et à la fin du siècle leur valeur était encore moindre.

Malgré les prix abordables de ces maisonnettes, deux tiers des Ciompi et des tisserands, d’après le Catasto de 1427, étaient locataires de leur logement, seulement un tiers en était propriétaire [10]. Dans ces quartiers de lotissements le niveau de fortune des habitants était le plus bas à l’échelle de la ville, supérieur seulement à celui des serviteurs domestiques, logés dans des appentis ou des chambres de bonne chez leur patron [11].

L’édification des quartiers populaires de Florence a été un élément majeur dans la construction de la société citadine. Aux derniers siècles du Moyen Âge, à la Renaissance, Florence présentait un paysage social très contrasté : une ancienne ville faite de tour et palais en pierre de taille, où habitaient les riches, les puissants, les gouvernants, et une ville nouvelle composée de lotissements de maisonnettes en briques, habitées par des pauvres, des travailleurs, des immigrés, des Ciompi. Des différentiations urbaines criantes qui ont été sans doute un facteur déterminant de la révolte.

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NOTES DE BAS DE PAGE

[1Sur tous ces éléments, cf. Alessandro Stella, La révolte des Ciompi. Les hommes, les lieux, le travail, Paris, EHESS, 1993.

[2Cronache e memorie sul tumulto dei Ciompi, Gino Scaramella éd., Rerum Italicarum Scriptores, XVIII, 3, Città di Castello, 1917-1934, p. 36.

[3Cf. A. Stella, La révolte des Ciompi …, op. cit., p. 59-62 ; Robert Paris, « Les Ciompi : cardeurs, foulons, bâtards ? », Médiévales, 30/1996, p. 109-115.

[4Comme l’avait remarqué Richard Trexler, « Neighbours and Comrades : the Revolutionnaries of Florence, 1378 », Social Analysis, 14 (déc. 1983), p. 53-106.

[5Cf. Samuel Cohn, « Florentine Insurrections, 1342-1385, in Comparative Perspectives », dans R. Hilton et T.H. Aston, The English Rising of 1381, Cambridge, Cambridge University Press, 1984, p. 143-163.

[6Cf. Ernesto Screpanti, L’angelo della liberazione nel tumulto dei Ciompi, Siena, Protagon editori, 2008.

[7“Frammento di una cronica anonima”, dans Donato Velluti, Cronica di Firenze, a cura di Domenico Maria Manni, Firenze, 1731, p. 148.

[8Cf. Niccolo Rodolico, Il Popolo Minuto. Note di storia fiorentina (1343-1378), Firenze, Olschki editore, 1968, p. 102.

[9Cf. Franek Sznura, L’espansione urbana di Firenze nel Dugento, Firenze, La Nuova Italia, 1975.

[10Cf. A. Stella, La révolte …, op. cit., p. 137.

[11Cf. A. Stella, « Fiscalità, topografia e società a Firenze nella seconda metà del Trecento », Archivio Storico Italiano, n° 558, 1993, p. 797-862.
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