Jeunesse

Retour sur trois semaines réussies de mobilisation, et ce n’est qu’un début…

Grève à Paris 8. Pourquoi ça marche ?

Publié le 21 mars 2016

L’université de Paris 8, à Saint-Denis, avec sans doute celle de Rennes 2, s’est peu à peu constituée comme l’université la plus mobilisée de France. Plusieurs départements sont en grève, des salles sont occupées (ou plutôt, comme on le dit à Paris 8, « libérées ») par les étudiants et professeurs mobilisés, et des cours alternatifs sont organisés tout au long de la semaine. Retour sur les dernières semaines de mobilisation, qui ont rendu possible cette situation, et réflexions sur la construction du mouvement.

Sarah Cara et Mar Martin

Première semaine

« Loi Travail = précarité à vie / De cette société-là, on n’en veut pas ! »

Une semaine déjà avant le 9 mars, le milieu militant de l’université était en ébullition. Diffusion de tracts à l’entrée et dans les couloirs, tables de présentation du projet de loi dans le hall, affichage, plus que d’habitude, quelque chose se préparait. L’université de Paris 8, située en banlieue parisienne dans le 93, est composée d’énormément d’étudiants salariés, peut-être plus qu’ailleurs encore. Discuter des conditions de travail et de la précarité est donc relativement facile : tout le monde a son exemple à donner. La première assemblée générale, le 8 mars, est préparée avec de nombreuses interventions dans les cours, organisées pour l’instant principalement par les étudiants déjà organisés à Solidaires étudiant-e-s, au NPA, à l’Unef ou encore dans le Collectif Palestine et le Collectif contre l’état d’urgence de Paris 8. Du côté des travailleurs, la CGT, la FSU-Snasub et le Collectif des bas salaires (issu de la grève des personnels de l’année dernière) appellent à l’assemblée générale, où des personnels et professeurs seront présents au milieu des étudiants.

Introduite par une mini-manifestation dans les couloirs de l’université, cette première AG est une réussite en terme d’affluence et de combativité, mais aussi en terme de contenu. En effet, elle pose les bases pour une mobilisation réussie : d’une part, de nombreuses interventions cherchent à avancer des arguments pour convaincre, reprenant mesure par mesure le projet de loi, expliquant son origine et ses objectifs. D’autre part, une grande importance est donnée à la question de l’auto-organisation. Les dernières interventions expliquent ce que sont les assemblées générales et les comités de mobilisation : pour gagner, nous avons besoin de toutes les forces, toutes les créativités et sensibilités. Les réunions du comité de mobilisation sont ouvertes à tous, chacun peut y apporter son grain de sel, son idée. Ces deux ciments de la mobilisation (s’adresser à l’ensemble des étudiants pour convaincre, et pousser à l’auto-organisation) ont été deux moteurs pour la construction de la grève.

Deuxième semaine

« Voici venu le temps des luttes et des chants / Univ’ Paris 8, Vincennes est toujours vivant »

Après le succès de la manifestation du 9 mars, la mobilisation se structure sur l’université. La deuxième AG, le 10 mars, est une réussite. Elle témoigne du fait que le 9 mars n’était pas qu’une journée en l’air, et elle est marquée, dans sa préparation, par l’entrée en mouvement de nombreux étudiants – certains ayant participé à leur première manifestation la veille – qui interviennent dans toutes les salles de cours pour les débrayer. Le comité de mobilisation, qui rassemble dans les faits entre 50 et 100 personnes, s’est sous-divisé en quatre commissions : Action, Vie de la mobilisation, Organisation des AG et Auto-média, rejoints par la suite par une cinquième chargée d’organiser des délégations pour aller discuter avec les travailleurs de l’université ou de la ville. Après s’être rencontrés aux AG ou aux réunions du comité de mobilisation, les étudiants et professeurs mobilisés organisent peu à peu des AG d’UFR ou de département, qui permettent de rassembler largement, et souvent de convaincre les derniers hésitants qui ne se sentent pas d’intervenir ou de poser leurs questions dans des AG de la fac à 700 personnes. Les départements de Science politique, de Philosophie, de Cinéma, de Sociologie sont les plus au cœur du mouvement, avec des professeurs en grève et des salles libérées.

Tous les jours, sur l’université se déroulent des « cours alternatifs » dont le format cherche à sortir du cours magistral habituel. Le département de cinéma organise des projections de films militants et réalise des « ciné-tracts » pour appeler à la mobilisation. Dans certaines AG de département, on cherche des « évaluations alternatives » pour éviter que les étudiants mobilisés ne soient pénalisés. Ce sont les meilleures heures de l’université de Vincennes – ancien nom de l’université de Paris 8, créée à la chaleur des mouvements sociaux de mai 68 – qui s’éveillent. La salle de philosophie est repeinte du sol au plafond, les murs se tapissent de slogans, étudiants et professeurs sont mis sur un même pied d’égalité pendant les cours alternatifs.

Le 17 mars, le blocage de la fac est organisé. Les jours précédents, les étudiants lui avaient préféré les « barrages filtrants », restreignant l’entrée sans la fermer pour inciter à prendre le tract et discuter avec les mobilisés. Mais en ce deuxième jour de mobilisation nationale, l’objectif est double : permettre à tous les étudiants qui le souhaitent de partir en manifestation sans être pénalisé, et profiter de l’espace ouvert à l’entrée de l’université pour expliquer le contenu de la loi et convaincre les plus hésitants. Certains travailleurs de la fac viennent remercier les étudiants. Malgré quelques personnes opposées au blocage, aucun débordement n’est à regretter, car les étudiants mobilisés se succèdent au mégaphone pour expliquer, donner les derniers arguments, profiter du moment d’échange qui est offert à tous, sous un beau soleil de mars. Les débats se lancent entre étudiants, sur la précarité, la démocratie, le capitalisme…

Le cortège de Paris 8 pour la manifestation du 17 mars est massif, et extrêmement combatif. Aucune minute de silence entre les slogans, aucun repos, et les étudiants doivent se succéder au mégaphone pour ne pas perdre leur voix. En passant devant l’hôpital de la Salpêtrière, le cortège se met à chanter : « Hôpitaux, avec nous / On prévoit de se prendre des coups ! », comme un écho à sa détermination à faire converger les étudiants et les travailleurs pour atteindre la victoire. Et, malheureusement peut-être aussi, comme une prémonition à ce qu’il allait se passer plus tard dans la journée aux alentours de Tolbiac.

Troisième semaine

Paris 8 : Zone à défendre ou bastion pour la construction du mouvement ?

Les AG du 14 et du 16 mars sont symptomatiques de cette structuration de la grève. Parmi les étudiants mobilisés, une chose devient certaine : Paris 8 est en avance par rapport au mouvement à l’échelle nationale, ou même en région parisienne. Le 16 mars, elle en est déjà à sa quatrième AG massive, quand d’autres facs n’en ont fait qu’une seule, et la grève s’amplifie localement, département par département, quand elle n’a pas vraiment commencé ailleurs. Une fois ce constat fait, il ne s’agit évidemment pas de ralentir le rythme pour « attendre » les autres. Mais le risque qui est bien présent, et qui peut déjà se ressentir, est celui de se replier sur soi, car il est souvent bien plus facile de partir en manifestation que de convaincre un étudiant qui n’est pas encore entré dans la mobilisation.

Pour cela, la grève est une grève active, combative : elle doit servir à multiplier les discussions, par les interventions dans les cours, dans les services des personnels, à écrire et diffuser des textes d’information sur le projet de loi et ses conséquences. L’occupation des salles et de l’amphi X doit servir à organiser, écrire, dessiner banderoles et pancartes, réfléchir aux meilleurs moyens pour lutter contre l’isolement. « Paris 8 est magique », mais ne doit pas rester seule. C’est pourquoi un des autres enjeux est de se lier pour de bon aux travailleurs de la région. L’appel à une assemblée générale interpro à Saint Denis le 31 mars par la CGT, FO et Solidaires, peut être une première pierre pour aller en ce sens.

Ainsi, malgré la douceur du revival de Vincennes, Paris 8 n’est pas une ZAD. C’est un bastion, une tranchée. Le drapeau est planté, et nous pouvons le planter un peu plus solidement encore en entraînant les derniers étudiants qui ne sont pas pris dans le tourbillon de la grève. La radicalité qui s’exprime à Paris 8 peut se concrétiser dans un mouvement plus fort encore si elle parvient à entraîner derrière elle. Plus que ça, c’est de sa responsabilité-même qu’il s’agit, pour faire reculer une bonne fois pour toutes ce gouvernement… et plus si affinités.