Monde

45 ans après la mutinerie d’Attica

Grève historique des prisonniers aux Etats-Unis. « À chaque détenu (…) de ce pays, nous demandons de cesser d’être un esclave »

Publié le 14 septembre 2016

« Ceci est un appel pour mettre fin à l’esclavage en Amérique. Cet appel va directement aux esclaves eux-mêmes. Nous ne faisons pas des demandes ou des demandes à nos ravisseurs, nous nous appelons nous-mêmes à l’action. À chaque détenu dans chaque institution étatique et fédérale de ce pays, nous demandons de cesser d’être un esclave, de laisser les cultures pourrir dans les champs de plantations, de faire grève et de cesser de reproduire les institutions de votre confinement. »

Cet appel à la grève, publié en avril dernier, s’est propagé dans l’ensemble des prisons états-uniennes et a donné lieu à une campagne de soutien importante à travers le pays : manifestations, rassemblements, campagnes sur les réseaux sociaux, tags... afin de donner une voix aux prisonniers, bien trop invisibilisés. Cette grève, initiée par des détenus et par des organisations luttant contre l’incarcération comme le Mouvement Alabama Libre (MAL), ou bien l’IWOK (Comité d’organisation des travailleurs incarcérés) a été lancé vendredi 9 septembre. Plusieurs prisons américaines ont été le théâtre de grèves et de protestations de détenus. D’après le journal Miami Herald, deux centrales pénitentiaires en Floride, Gulf et Mayo, ont été placées en état de confinement à la suite de « troubles ». Mercredi soir, une autre prison de l’Etat, Holmes, a connu des « troubles majeurs ». Cependant peu d’autres informations ont été relayées.

N’ayant pas été choisie au hasard, la date symbolique de cette grève renvoie à la mutinerie d’Attica, qui a éclaté le 9 septembre 1971, et qui a fini dans un bain de sang, avec 43 morts, dont 33 prisonniers. Cette rébellion a eu lieu dans un contexte de conflit exacerbé autour de la question des droits civiques et du racisme et a été majoritairement organisée par des détenus noirs, suite à l’assassinat de Georges Jackson, militant du black panther party, par un gardien de la prison de San Quentin en Californie. Ce mouvement de protestation dénonçait le racisme de l’institution carcérale ainsi que l’exploitation et le traitement inhumain que celle-ci réserve aux prisonniers. Aujourd’hui, à travers ce mouvement de grève, ce sont les mêmes revendications qui sont portées.

Les prisonniers participant à ces grèves et ces protestations dénoncent une forme d’esclavage moderne subie en prison, où ces derniers sont violemment exploités, à travers des travaux quasi obligatoire et des salaires dérisoires. Ces derniers n’étant pas soumis aux lois encadrant le travail aux Etats Unis, du fait de leur statut de prisonniers. Ils font alors partie des populations les plus violemment touchées par l’exploitation capitaliste, travaillant bien souvent dans des travaux de maintenance et d’entretien dans les prisons, mais également à l’extérieur des prisons, par le biais de contrats passés entre le gouvernements et des entreprises privées, comme Mac donalds, qui elles aussi profitent alors de cette main d’oeuvre à bas coût, et parfois même gratuite. Ceci dévoile encore une fois le lien entre l’Etat et la bourgeoisie, notamment les grandes multinationales qui se font d’énormes profits sur le dos des travailleurs. En l’occurence les profits faits sur le dos des travailleurs prisonniers sont énormes, ce qui démontre à quel point ce système pénitentiaire, en plus d’être au service d’un Etat raciste pour diviser nos rangs, sert aussi le grand patronat. Ce dernier étant en effet un véritable business, avec des privatisations de plus en plus croissante, ce qui explique pourquoi certains parle de « complexe industrialo-carcéral ».

Cette industrie carcérale est aujourd’hui prend une part de plus importante dans l’économie américaine. Il n’est alors pas étonnant que le nombre de détenus ne cesse de croitre. Aujourd’hui la population carcérale des Etats-Unis a atteint un record : plus de 2,2 millions de personnes sont derrière les barreaux, dont 40% sont afro-américains. Aujourd’hui, 1 afro-américain sur 4 a connu la prison. L’institution carcérale occupe une place importante dans le quotidien des noirs américains, et dans celui des victimes d’oppressions raciales. Pourtant, cela n’est pas sans contradiction, d’autant que cette sur exploitation est quasi-généralisée, et qui plus est visible. En témoigne notamment, la résistance qui s’exprime dans cette grève des prisonniers.

Cette réalité ne dévoile pas, comme les réactionnaires le prétendent, que les noirs, les arabes, les roms ainsi que toutes les autres personnes racisées, sont plus enclins à la criminalité, mais bien qu’il y a un racisme institutionnel et structurel dans nos sociétés, qui s’exprime à l’intérieur et à l’extérieur des prisons. Il y a une forme de racisme enraciné structurellement dans notre système carcéral actuel.
C’est également dans le but de dénoncer ce racisme structurel que les détenus américains sont aujourd’hui en grève et se reconnaissent dans le mouvement Black Lives Matter. Parallèlement à ça, ces derniers ont lancé le hashtag « IncarceratedLivesMatter » afin de dénoncer la brutalité et l’exploitation qu’ils subissent, et de clamer haut et fort que tout comme celle des noirs et des autres personnes racisées, la vie des prisonniers compte.

Cette grève, même si elle est très peu relayée, est l’occasion de médiatiser l’exploitation et l’oppression quotidienne des prisonniers, et de dévoiler la nature du système carcéral, qui non loin de régler des problèmes, souvent dérivés de la pauvreté, criminalise, exploite et asservie une partie de notre classe, en ciblant propriétairement les populations les plus défavorisées.